TRANSAMERIQUES MONTREAL : NICOLAS CANTIN & TIAGO RODRIGUES

Montréal, envoyé spécial.
FESTIVAL TRANSAMERIQUES 2017 – 11e édition – Montréal (CA)

Naturel ?
L’immersion dans la 11éme édition du FTA à Montréal se poursuit avec la découverte de nouvelles créations d’artistes appréciés et soutenus pas le festival depuis des années comme, par exemple, Nicolas Cantin qu’on avait remarqué en 2010 dans le spectacle de son acolyte Frédérick Gravel Tout se pète la gueule chérie. Depuis, l’artiste a pris son envol, fait quelques spectacles à son compte dont une trilogie Grand Singe (2009), Belle manière (2011) et Mygale (2012). Là, avec Spoon, il est question de « règles du spectacle » qui viendraient brider la spontanéité de la prise de parole et, pour y remédier, qui de mieux que des enfants, entre 8 et 11 ans… Vas pour les enfants. Effectivement, Nicolas Cantin cherche a casser les codes de la représentation tout en proposant de le faire dans un théâtre, ce qui est finalement une contradiction, pas la seule de ce spectacle. Le spectateur n’est pas dans le noir, la scène est éclairée sans une orgie d’effets. Naturel, donc.

Sur scène, on voit des objets déjà là avant l‘entrée des enfants : une couverture de couleur, une trousse d’écolier, une planche qui deviendra un guéridon de magie, une perruque comme celle que mettent les clowns pour les anniversaires des enfants, un masque, un sac, un tas de feuilles, un sac doré et d’autres petits objets posés au bord du plateau… Les deux fillettes se saisissent des micros à bonnettes colorées jaune ou rouge et se présentent en ânonnant vite leurs noms et prénoms comme si cela n’avait pas d’importance… Elles esquissent une danse mais qui est une sorte de parodie aux mouvements très approximatifs… On comprend alors qu’elles sont comme dans leur salle de jeux ou leur chambre et font « comme si » elle était danseuse… On nous dit que ces deux fillettes « se moquent bien des règles » de la représentation tout en donnant leur définition de ce qu’est pour elle un spectacle. Pourquoi pas. On aimerait y croire, mais le problème c’est que dans ce flot d’actions, finalement arrêtées par Nicolas Cantin qui fait tout de même un spectacle, arrive le trou de mémoire et là on voit bien que le naturel recherché est bien trop écrit pour paraître complètement sincère et c’est ce qui gêne dans cette proposition qui, du coup, sonne tout le temps faux, rendant l’ensemble très laborieux. Si le non-spectacle est tenté, tous les ingrédients qui rend possible la représentation sont là…

La play-list de musiques éthiopiennes d’artistes comme Tlahoun Gèssèssè, ou Mahmoud Ahmed ne viendra pas sauver une rencontre qui n’aura pas lieu… On pense soudain au travail d’artistes comme Christiane Véricel ou, dans un autre genre, Josette Baiz qui, sans transformer les enfants en « singes savants », ce à quoi se refuse Nicolas Cantin tout le faisant, arrivent à donner aux jeunes artistes du même âge qui passent sur le plateau une conscience de ce qu’ils sont en train de faire aussi bien dans la danse qui n’est pas ici conscientisée que dans leur façon de se comporter sur scène. Il faut pour y parvenir avec le naturel que semble chercher Nicolas Cantin beaucoup de temps, l’a-t-il eu , ne sait-il pas lancé trop tôt sur « un spectacle » ? La magie n’opère pas, et pour paraphraser le spectacle What’s the real Nicolas Cantin definition of « naturel », nous devrons attendre la prochaine pièce pour le savoir, ou pas.

Didascalies.
La mission d’un festival tel que le FTA consiste aussi a présenter ce qui se fait de part le monde et c’est ainsi que les spectateurs de la 5ème salle ont pu voir Antoine et Cléopâtre dans la version proposée par le portugais Tiago Rodrigues. Tout ceux qui s’attendaient à écouter les célèbres répliques de la pièce de Shakespeare en ont été pour leurs frais, mais tout ceux qui se sont laissés porter par cette vision de la pièce – et du film – ont pu goûter une proposition intéressante. Il est de coutume de revisiter le répertoire et chaque grand metteur en scène propose sa vision des classiques. Là, il s’agit plutôt de mettre en mouvement les sentiments et les formes et c’est assez réussi. Dans une scénographie très étudiée constitué d’un long dais clair qui tombe des ceintres vers la face, on aperçoit au lointain un mobile façon Calder fait de ronds jaunes et bleues. A la face, côté cour, un meuble avec, posé dessus, une chaine Hi-Fi et un tourne disque. Le vinyle est de rigueur dans ce monde sans support…

The Isle of the dead de Rachmaninov est diffusé très fort dans la salle pendant que les spectateurs s’installent. Les deux comédiens Sofia Dias et Vitor Roriz entrent par le lointain cour et se placent au milieu de la scène, très proches du public. Ils vont commencer une chorégraphie de gestes et de mots qui ressemblent à ce qui pourrait se passer si les manipulateurs de marionnettes géantes comme les Bunraku se mettaient à parler de ce que font ou pense leurs objets… C’est comme si de la pièce, Tiado Rodrigues ne s’intéressait qu’aux didascalies. Comme si du film avec Elisabeth Taylor et Richard Burton, il n’avait retenu que les gestes, les attitudes ce qui donne lieu à de cocasses situations, à un flot de « Antoine avance, Antoine avance, Antoine avance… » comme un traveling de cinéma… Ces deux personnages mythiques « ont-ils vu le même futur » rappelle la pièce. C’est une bonne question. Et là où Cléopâtre préfère – à juste titre, vu la chute ! – vivre le présent, Antoine veut « prévoir l’avenir ». Il est politique, elle est stratège. Il pense à Rome, elle pense à elle. Le sujet est donc bien le présent vs l’avenir avec, au cœur de la chose, l’action juste, l’action qui sauvera, l’action qui changera le cours de l’Histoire… mais hélas « les royaumes ne sont que d’argiles » et tout l’enjeu est bien d’être soi-même demain, peut-être. Je meurs Egypte dit Antoine… l’honneur est sauf. Tiago Rodrigues et ses comédiens tiennent leur pari… on n’a pas vu Shakespeare, un classique et à la fois, on l’a vu : « tous les serviteurs s’agenouillent surtout ceux qui ont besoin d’elle » entend-on… La magie du verbe mêlant actions cinématographiques et grandes répliques du théâtre a été possible… et c’est heureux.

Emmanuel Serafini

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