FESTIVAL SPRING, UTRECHT : UNE EXPERIENCE SENSORIELLE TOUT AZIMUT

Utrecht, envoyé spécial.
Festival SPRING – Utrecht (NL) – 8 au 27 Mai 2017.

La 5ème édition du SPRING proposée par son Directeur Rainer Hofmann a débuté jeudi 18 Mai par une mise en jambe qui faisait se croiser dans les rues d’Utrecht, la ville du festival, la chorégraphe Marocaine Bouchra Ouizguen et ses Corbeaux, femmes recouvertes d’un foulard blanc qui entreprennent une transe dans les rues et le franco espagnol Jordi Gali et Maibaum, sa sculpture tissée, sorte de totem placé pour l’ouverture du festival devant le théâtre de la Ville (SSBU). Il faudra se glisser dans les draps de l’installation de Vinny Jones dans la galerie Sanaa pour se mettre au calme et méditer.

Une expérience sensorielle.
La jeune Vinny Jones proposait en effet IN.somnial, sa toute première installation. Après un rituel qui ne permet qu’à un seul spectateur d’entrer dans l’espace clinique, volontairement limité par une porte close, le candidat au sommeil réparateur pénètre dans une réplique d’une chambre stylisée où trône un immense lit, une table de chevet dont le tiroir regorge de vieux emballages de médicaments, un fauteuil et un petit guéridon où l’on trouve non seulement un cadre mais un carnet beige qu’on se précipite de lire et où figurent un poème. Par un jeu lumineux tantôt provoqué par des néons qui viennent changer les couleurs de la toile blanche tendue tout autour du lit, tantôt par des radios-réveils dont les zéros rouges clignotent sur les parois blanches de la chambre, un petit quart d’heure se passe et l’on ressort de là comme régénéré, apaisé du bruit du dehors, troublé d’être rentré dans cette intimité où la musique savamment diffusée isole encore plus du monde. Poésie pour les sens dit le texte de présentation ; certainement. Pause dans le brouhaha de tous les jours, assurément… Une expérience sensorielle à tenter. Une idée belle et poétique même si l’esprit torturé du poète insomniaque rode dans cette espace, ce n’est pas Shinning et on en ressort vivant et tranquille.

Le fruit glorieux du travail.
Expérience étrange que de voir se développer l’installation de Jordi Gali, en action pendant de longues heures pour monter ce totem géant fait d’épaisses cordes colorées qu’il tresse avec ses danseurs pour réaliser cet impressionnant entremêlement de fils. Maibaum est un mat qui se construit en temps réel. Pas de surprise. Pas d’effet comme au spectacle et pourtant c’est magique car jamais, au moment où l’équipe s’installe et pause ses bobines, on ne peut imaginer pouvoir contempler quelques heures après un tel objet qui reflète à la fois la sueur de la réalisation et la poésie du geste, celle d’avoir accompli par soi même une chose sans utilité réelle mais belle dans ce qu’elle transmet du labeur du travail de l’homme dans l’espace.

Lila et autres transes.
Bouchra Ouizguen continue son tour du monde qui est parti du Maroc et qui se poursuit au grès des invitations avec ces femmes qui vont s’adonner à la transe. Moment visuel et sonore donné au milieu des passants médusés, incrédules mais qui sont interloqués par la répétition du geste, cet enfermement qui touche les femmes interprètes de Corbeaux[1]. Scènes inspirées de Lila, un ensemble de rituels nocturnes et musicaux pratiquées dans les confréries soufies d’Afrique du Nord tels que les Aïssawas à l’occasion de la célébration de la naissance du Prophète. Elles apparaissent étranges dans ces rues face aux grandes enseignes d’un monde occidental qui n’en manque pas.

Cette série de spectacle « out door » bouclée, nous revoici dans le confort des boites noires pour un premier spectacle qui n’empêche pas le voyage, loin de là…

Expérience musicale.
Nous retrouvons Tian Rotteveel et Darlane Litaay qui se sont associés pour nous présenter Specific place needs specific dance qui, faute d’être un grand moment de danse, est une expérience musicale sensorielle assez réussie. Tian Rotteveel, qui vit la plus part du temps en Allemagne, a imposé une musique complexe à l’aide d’un caisson d’enceintes, d’une boite à rythme et d’un micro où tout est amplifié et du coup déformé. Chaque geste du rituel de Darlane Litaay qui lui vit à Jayapura en Papouasie est recouvert de ce son. Ce petit geste dit bien tout l’inconnu qui est porté par l’autre dans ce qu’il a de plus ancré dans ses traditions. Les deux artistes ne se prennent pas trop au sérieux et les éléments traditionnels qui servent à la performance sont autant d’objets insolites qui marquent un monde pris entre tradition et modernité parfaitement illustré par ce travail sensible.

Marlene Monteiro Freitas : la Queen Pleasure.
L’événement de cette édition 2017 du SPRING sera sans doute la proposition folle de Marlene Monteiro Freitas qui atteint avec Bacantes – Preludio para uma purga un summum de son propre art du détournement. Véritable opéra Dadaïste, Bacantes – Preludio para uma purga est un ovni chorégraphique qui ne respecte aucun code, pire, les mélangent tous pour un résultat savoureux, enthousiasmant. Une réussite.

Depuis son solo Guintche (2010), Marlene Monteiro Freitas cherche à toucher en s’appuyant sur l’étrangeté ou se réfère aux grandes œuvres et mythes de l’art comme avec le quintette Paraiso – colecçao privada, inspiré de Jérôme Bosch et de Francis Bacon pour en extraire les excès, les bords noirs, les visions improbables et refoulées… Là, elle part des Bacchantes d’Euripide. On s’attend à ce qu’elle rentre dans le rang, qu’elle prenne bien soin de respecter ce classique… Evidement, il n’en est rien. Avec sa troupe de danseurs et musiciens, elle défie la tragédie. Elle s’empare de tout en détournant gestes et objets en une galerie digne des descriptions des spectacles dadaïstes du début du 20ème siècle. Une fièvre drolatique se propage dans le public. Plein d’inventions, d’onomatopées, d’association d’idées se bousculent au point que, comme dans le tableau du peintre Bosch dont elle a déjà tiré une pièce, le plateau-tableau est saturé de détails tous plus captivants les uns que les autres. Elle découpe le cadavre de la tragédie face public avec une jouissance qu’elle cache mal.

Dans un espace sur deux niveaux avec un sol recouvert d’une moquette jaune vif, est installé un bric à brac fait de micros sur roulettes, tabourets aux cousins noirs, pupitres déjà déformés de leur usage habituel. Le spectacle commence dès l’entrée du public comme si on passait devant un tableau vivant. Les un essaient le micro, les autres, répètent leurs déplacements… un froid polaire s’abat sur nous. Il ne cessera qu’au début du spectacle. Les femmes ont des visages étranges et des têtes rehaussées d’un turban doré. Une trace noire vient agrandir la bouche. On pense au film muet du début du cinéma. Ce côté vintage est contré par des casques audios sur les oreilles des danseurs. Une silhouette résolument moderne, complétement inversée avec ces salopettes et ces petites ballerines qui donnent un côté désuet à l’ensemble. La force du spectacle repose sur l’engagement entier des sept danseurs mais dans l’apport indéniable des musiciens… nous avons vu ces derniers temps dans de nombreux spectacles des batteries, là ce sont des trompètes qui sont utilisées avec intelligence et apporte, à n’en pas douter, un côté jazz à l’ensemble qui à la fois porte loin le spectacle sans le dater complétement…

Le début plante de décor et donne le ton. Une danseuse fait son entrée, dos baissé face au mur de la salle. Sur ses hanches de part et d’autres des jambes une longue chevelure, elle se penche laissant apparaître une culotte rouge vif. Elle présente un micro devant ses fesses et entonne un hard rock digne des concerts de Nina Hagen… c’est hilarant sans être vulgaire. Ca commence bien. Ca ne s’arrêtera pas. Tous les mouvements sont chorégraphiés, le moindre geste est découpé, saccadé donnant à l’ensemble un côté robotique. Les images se succèdent, les sont se bousculent. Les trompettes sonnent. Les danseurs apparaissent avec des entonnoirs, parodie de l’instrument mais aussi stéthoscope permettant de vérifier l’état de chacun. Les voix éructent tel Louis Amstrong ou même Jo Cooker. C’est sans compter sur la musique de Gilberto Gil qui s’empare de la scène offrant une palette sonore sans limites et sans cesse renouvelée. La mise en scène de Marlene Monteiro Freitas emprunte aussi au No et au Kabuki japonais dans cette façon de se déplacer, de montrer les choses. C’est aussi la pantomime qui nous saisi. On pense aux Enfants du Paradis et à Jean-Louis Barrault en Pierrot lunaire et autres images qu’on associent au spectacle.
Les objets ne sont pas mieux traités. Les pupitres deviennent des fusils, des guitares, des clubs de golf, des machines à écrire, c’est sans fin… Si les trompettes ne jouent pas, elles jouent du piston offrant un son qu’on ne leur connaissait pas. Les danseurs sont prodigieux. Celui qui entonne une danse du ventre endiablée qui fini par une sorte de Krump face public est époustouflant.

On assiste au rendu d’un immense travail de recherche, de détournement, de transformation d’objets, d’images. Si la musique est baroque, les images ne le sont pas moins. Et King Pleasure fait furieusement penser à King Arthur. Il ne manquait plus que Klaus Nomi pour rendre la parodie encore plus réussie. Remember me retentit dans la salle pendant qu’un film montre un accouchement solitaire d’une japonaise. Quelques concerts de rots plus tard, retenti le Boléro de Ravel où raisonnent les cris d’une danseuse qui font penser à ceux de Zaza dans la Cage aux folles, emprise avec ses biscottes récalcitrantes ! C’est absolument dingue, décalé. Un triomphe, un succès, une pièce forte qu’on peut revoir sans problème tant elle est riche.

Cette année, le festival fait la part belle aux productions Hollandaises et parmi elles le spectacle de Julian Hetzel, Schuldfabrik attirait l’attention.

Du l’art ou du cochon ?
Cette fabrique se savons installée pour l’occasion au cœur d’un quartier populaire d’Utrecht se visite en entrant dans le magasin rutilant qui en vend. Passé une porte, on fait face à une femme, entre dame pipi et dame patronnesse qui vous pose des questions et vous désigne une porte derrière laquelle vous trouverez tout l’attirail d’un confessionnal. Vous vous y installé et vous attendez un message qui se passe de grille en grille. Moment d’introspection qui met cependant mal alaise puisqu’il propose de régler notre culpabilité par la confession catholique faisant fi des autres religions, voire même des hâtés qui sont sans aucun doute dans la pièce. Ensuite, on nous introduit dans une sorte de salle d’opération pour nous expliquer que la matière première de cette usine c’est la graisse produite par l’homme et qu’on retire lors de lupo-sussions… tout un programme. On nous mène ensuite dans le labo ou toutes les formules pour la fabrication nous sont exposées. Les différentes étapes sont posées sur une grande table comme dans un Musée. On passe dans une salle où ce qui pourrait être le manager de l’usine nous assène ses discours de benchmarking et autres analyses justifiant l’utilité de cette méthode avec force schémas… une petite installation de mousse plus tard on sort de là avec, comme dans toutes les visites guidées, un passage par la boutique où l’on peut acheter un savon numéroté… Et finalement, on ne sait pas quoi penser à propos de la sincérité de ce projet qui semble entre fiction à peine crédible et usine réelle avec un buisness plan étudié. Les alchimistes transformaient naguère le plomb en or, ceux-ci la graisse humaine en savons vendus 15€… et finalement, ça n’est pas très clair de savoir s’il ne faut pas craindre une telle entreprise. Pas convaincu et pas convainquant.

Faut-il voir pour mieux entendre ?
Le chorégraphe Benjamin Vandewalle et l’artiste sonore Yoann Durant nous ont permis d’assister à Hear. Il fallait pour cela entrer dans l’ancienne prison d’Utrecht et attendre qu’on nous confie un masque pour vos yeux puisque tout le principe de Hear est basé sur le silence dans le noir qui, c’est bien connu, accentue notre perception… Aussi, nous sommes menés yeux bandés dans une salle pour s’asseoir – sans tendre les jambes ! – et sommes soumis à des expériences que nous ne pouvons pas voir mais juste entendre. Tout passe par l’ouïe. Plusieurs sons nous parviennent. Du très proche au très lointain. Finalement, on retire son masque. On découvre dans quel environnement nous sommes et surtout qu’une masse de gens nous ont abreuvé de divers bruits admirablement gérés. On ne sait pas bien quoi en penser de toute cette mise en condition pour un si petit message. C’est gentiment poétique, assez bon enfant, peut-être un peu trop désuet à l’époque des expériences 3D dans des Futuroscopes ou autres Géodes qui garantissent plus d’émotions et de sensations que cette modeste installation.

Robots après tout.
La découverte de la scène Hollandaise se poursuit avec Katja Heitmann et son Pandora’s Dropbox. Cinq femmes, un homme habillés d’un costume pastel sous vide tournent dans la peine ombre en foulant une herbe verte artificielle. Un coté futuriste accentué par une musique électronique faisant furieusement penser aux compositions du musicien Mirwais époque Madona mais passé au ralenti. La gestuelle est robotique, les déplacements se font lentement, les yeux clignent à peine, tout semble dire « tout va bien, tout est paisible » mais la boite de Pandore a été ouverte et finalement il ne reste dedans que l’espoir laissé par la déesse parfaite. On pense au travail de Gisèle Vienne dans cette recherche sur les postures des corps. On revoit dans les danseurs ces mannequins d’étalages que la chorégraphe dispose sur la scène à la manière d’une Vanessa Beecroft. Le rythme est lent mais c’est surtout le propos qui s’épuise vite et on se lasse assez tout en reconnaissant au projet quelques qualités.

Tout le monde n’est pas Hijikata.
Le tour du monde auquel nous conviait le Festival Spring passait par le Brésil et le Dança Doente – danse malade – que nous proposait Marcelo Evelin, de retour à Utrecht après un spectacle il y a trois ans. Alors, bien sur,le Butoh auquel il s’est formé. Bien sur aussi, Hijikata Tatsumi qui a créé cette « danse du corps obscur » au Japon dans les années 1960, qui sert de refuge et de référence à Evelin, mais un spectacle qui peine à trouver sa voie, qui oscille entre une vision crépusculaire du monde et une sorte de paysage après la bataille. Quelques images arrivent à retenir l’attention telle cette femme noire qui avance dans son kimono rouge, rappelant les positions du vaudou brésilien le candomblé mis en contre point avec un danseur japonais en costume de paille. Transe, danse tribale, beaucoup de choses pourraient advenir sur la scène si l’émotion n’était pas systématiquement gommée, la noirceur posée sans justification. La musique répétitive n’apporte pas, loin s’en faut, une énergie qui serait nécessaire pour soutenir la danse par ailleurs répétitive et lente pour le principe. Après ce combat épuisant, violement sexuel entre deux des danseurs d’une différence d’âge notable, la lente – très lente – traversée finale avec sa petite guitare de Sho Takiguchi permet de tirer un trait sur une pièce encore trop confuse et parfois inutilement provocatrice. Il manque un peu de sincérité à l’ensemble pour atteindre son but.

Emmanuel Serafini

[1] https://inferno-magazine.com/2016/09/24/biennale-de-lyon-bouchra-ouizguen-corbeaux/

Marlene Monteiro Freitas – Bacantes – Preludio para uma purga

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