JUSTIN DELAREUX, « DEBUTANT SANS FIN », OLIVIER MEYER NANTES

Exposition Débutant sans fin – une exposition des oeuvres de Justin Delareux – du 10 au 27 mai 2017 – Galerie Olivier Meyer, Nantes.

La preuve

La galerie Olivier Meyer et l’association les mots & les choses proposaient du 10 au 27 mai une exposition des oeuvres de Justin Delareux. On pouvait y entrer avec un long imper beige, un chapeau gris, un cigare et une loupe, pour essayer de comprendre, de débusquer les indices que semble semer l’artiste. Les cadres ici, rassemblent, des morceaux, des preuves de lieux et des clichés testamentaires d’histoires inachevées. Assembler les lettres pour donner corps aux mots ou les laisser en bloc inventer des sens. On s’arrache une idée, une proposition de paysage, un amas de cartes routières pour s’avouer perdu dans un autre pays imaginaire bancal.

Débutant sans fin, l’expérience d’apprendre. Ce sont les mots eux-mêmes qui nous questionnent, et ce sont eux qui nous scrutent cachés les uns derrière les autres dans le paquet constant qui nous construit dans le langage. A force, peut-être se constitue un amas trouble, sombre et fragile dans lequel rien n’est extricable et qui forme les dessins d’encre que nous donnent à voir Justin Delareux. Un monde illisible, que même à la loupe déterminé à élucider, on ne peut que faire face aux gestes répétitifs et inlassables d’un hors langage qui ne veut montrer que la mécanique d’un corps épuisé par le système « hors-système » de mots, en poésie, politique d’état. En tirant la dernière bouffée sur le cigare, en fermant la porte, un imper et un chapeau, heureusement, dehors il pleuvait…
Le cigare fait un Pli sur le trottoir, il fume encore.
L’intrigue est bien là, en dedans, au delà de la résolution.

Justin Delareux est un artiste protéiforme, en contorsionnant le mot, il essaie d’ouvrir le regard, de raconter une époque, une situation. Suite à l’exposition qu’il présentait à la galerie Olivier Meyer, je lui ai posé quelques questions :

INFERNO : J’ai observé que tu as laissé une sorte de suite « d’indices » dans tes œuvres, dans l’espoir que peut-être le spectateur perce un mystère ?
Justin Delareux : Si l’on considère chaque travail comme étant une pièce d’un ensemble plus vaste, il s’agirait non pas de relever les indices mais de construire une lecture, de rassembler les points. En ce sens et plus ouvertement, j’invite à consulter cet entretien qui a eu lieu en décembre dernier. ici la première partie : http://remue.net/spip.php?article8649 ici la seconde partie : http://remue.net/spip.php?article8662
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Il y a des liens, peut être, avec ce que tu nommes « indice » avec la manière dont j’envisage l’écriture, plastique et littéraire. Ces indices sont peut être des fragments, si l’on considère chaque travail comme un indice. Pour toi ce sont des indices, pour moi ce sont des questions, on peut aussi le penser comme ça.

Tu reprends le début de ton livre « Extrait des Nasses » pour l’imprimer lettre par lettre en rouge sur une toile sans cadre, ça fait un peu drapeau révolutionnaire ? espèce de situationniste ?
Justin Delareux :
Pour être précis et juste : je peins sur des toiles libres pour des raisons pratiques et matérielles. Je n’ai pas de place pour travailler, ces toiles libres sont faciles à plier et déplier. Si j’avais le choix, pas certain que je me restreigne à la toile libre et à ce format. Aussi, je fais toujours attention au contexte particulier dans lequel je travaille. Ces conditions matérielles participent au contexte. De plus, C’est un travail en cours, qui n’est pas « fini ». En ce sens, laisser le support libre me permet de le disposer, de l’assembler si il faut.
Concernant l’encre rouge, qui pourrait être pour toi, une référence esthétique au parti « rouge », communiste donc, voir révolutionnaire, pourquoi pas. J’aurais pu prendre une autre couleur c’est vrai. Mais je trouvais l’assemblage du rouge et de la toile beige tout à mon gout, la référence politique ne me gêne pas non plus. Mais plutôt que de la réduire à un choix formel et esthétique, je préfère évoquer l’attention au contexte et à la réalité matériel dans le processus de travail. La référence révolutionnaire serait plus à cet endroit que dans le rouge, enfin je pense…

Je retrouve dans ton travail souvent le mot « momot » et d’autres références au poète Christophe Tarkos. C’est le langage de la poésie-action qui s’est institutionnalisé, ou c’est un hommage ?
Justin Delareux :
J’utilise effectivement la formule  » le mot mot  » ( qui n’est pas momot et qui n’est pas une formule puisque c’est une partie d’une phrase ) ainsi que la référence direct à la « pâtemot » de Tarkos. Mais c’est une référence croisée car j’évoque aussi l’île de patmos. Qui sait si Tarkos lui même n’avait pas joué de cette référence. Donc pour ce lien direct vers la pâtemot c’est bien sur un hommage ou plutôt une citation, un clin d’œil, un constat. En revanche je n’use d’aucune autre expression « de Tarkos » de même que je ne suis pas certain qu’il existe un langage propre à la poésie action ni aucune institution de la poésie à part le cipm qui est lui même en dérive. Par contre, je partage avec Tarkos et beaucoup d’autre cette idée que le langage oral est une matière, le mot peut être une pâte à malaxer oui, c’est évident. Qui aujourd’hui n’évoque pas la « matérialité du son  » ? Le matériau sonore est capable d’agir sur la matière physique, organique, d’immobiliser, comme d’aveugler le corps. Les publicitaires et les autorités le savent bien. En revanche et à la différence de Tarkos, je ne fais pas de lecture publique, je ne souhaite pas rejoindre ce courant performatif, d’ailleurs j’évite toute sorte de performance et de représentation, je préfère le retrait. Pourtant j’apprécie assez le travail de conférence ou de lecture publique de Nathalie Quintane (par exemple) ou des personnes proches de Question Théorique. Mais l’écriture poétique est pour moi un espace sans objet, si je choisis l’écriture ce n’est pas pour faire une représentation publique ensuite. Puis il y a le livre qui est un support, qui est le lieu d’une écriture. Parallèlement il y a les dessins, les collages, les peintures, qui sont d’autres formes d’écrits, pouvant se rapprocher dans les processus même.

Peux-tu m’expliquer un peu comment est née la revue »PLI, projectile Littéral » et ce qu’elle représente.
Justin Delareux :
J’ai commencéà penser à Pli en 2011 puis j’ai concrétisé l’idée un été, entre deux montagne, en 2012. En fait je suis attentif au(x) livre(s) depuis longtemps, j’ai du commencer à faire mes premiers recueils de poésie ( avec des poèmes surréalistes d’ailleurs ) au lycée, en seconde. Ensuite le temps est passé. Je suis revenu à la forme livre plus tard, aux beaux-arts, c’est pour moi un lieu ( le livre ) qui permet d’assembler à la fois mes recherches écrites et graphiques ( dessins, gravures, photographies ), c’est aussi moyen matériel d’assembler des idées ou des formes incomplètes, c’est aussi un support idéal pour les recherches communes. J’ai aussi contribué à quelques journaux, des choses un peu marginales… Donc il y avait déjà cet antécédent. Après avoir quitté les beaux arts, je me suis retrouvé sans atelier, donc sans espace pour créer et assembler les choses entre elles. J’avais aussi une forte envie de montrer ce qui m’entourait, les recherches littéraires ou plastiques, critiques, d’amis ou de référents. Un tas de lignes ont convergé et ça à donné Pli. J’ai lancé la revue de manière indépendante. J’étais aussi très attentif à la revue Nioques, qui est une revue cousine ( pour reprendre le mot de Jean-Marie Gleize qui est un ami et camarade ) . Nous partageons ensemble une même attention aux marges, à la littéralité, à la poésie brutale, parfois dite objective. Puis il y a aussi cette certitude que la critique politique ( révolutionnaire ? ) est inclue dans le processus poétique, qu’il soit celui de l’écrivain ou du lecteur d’ailleurs… Jean-Marie Gleize a inventé le concept de post-poésie aussi, très important, lorsque je l’ai découvert j’ai directement fait lien et trouvé d’avantage de mots pour évoquer la manière dont je pouvais concevoir le geste artistique, qu’il soit lié à la recherche ou à la monstration même d’un ensemble fragmentaire. Pli est une revue fragile, sans ligne de conduite ni thématique imposées. C’est pour moi un espace ou il est possible de démontrer, par le fait, ce qu’est la commune : un ensemble fragmentaire, un processus de sédimentation, qui, par strates, produit un fond commun. C’est aussi proche de la phénoménologie finalement. Ce n’est pas que du hasard, car je m’occupe de rassembler ces documents, de les agencer, parfois des les déplacer, de créer des dispositifs ou des dispositions de et à la lecture, j’essaye aussi de décloisonner les pratiques et les noms. Car le nom fait autorité, c’est encore cela l’auteur, alors construire un ensemble avec des écrivains « confirmés », des anonymes, de « jeunes » écrivains ou artistes, et faire sens commun, avec nos faiblesse et nos fragilités, ça me semble important. C’est aussi cela une revue. Un support-espace, possiblement changeant, qui rassemble un certain nombre de personne pour tenter une percée commune avec tout autant de singularités qu’il n’y a de pages. J’étais il y a deux semaines à Lyon, au festival des revues Livraisons, au prêt de Jean-Marie Geize ( revue Nioques ) et Philippe Roux ( revue De(s)generations ), nous évoquions les ponts entre nos cabanes, entre les sciences sociales, la philosophie, les arts, la poésie… Pli est aussi une sorte d’agent de liaison, quelque chose qui réuni et fait passer des matériaux, bruts ou travaillés, je souhaite que cela reste un espace de création, de réflexion, pourquoi pas de magie, et non un espace de complaisance et de facilités pseudo rationnelles.

Des projets futurs ?
Justin Delareux :
Je suis toujours à la recherche de résidences, j’ai un nouveau travail d’écriture en cours et la revue PLI poursuit son chemin.

Propos recueillis par Claire Burban

Crédit photo : Daphné BOUSSION

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