INTERVIEW : MATHILDE MONNIER, « EL BAILE »

INTERVIEW : MATHILDE MONNIER, « EL BAILE » – Festival Montpellier Danse 2017.

La chorégraphe Mathilde Monnier et l’auteur Alan Pauls signent El Baile, chorégraphie pour douze artistes venus de différentes danses et qui posent les jalons de ce que peut-être l’image de l’Argentine d’hier vue par celle d’aujourd’hui.

Inferno : Vous signez une nouvelle pièce sur la mémoire ?
Mathilde Monnier : Une bonne partie de mon travail fait référence à cette question du « fantôme ». Comment on est habité par plusieurs personnages et espaces temporels ? Comment la scène est l’espace fantomatique pour faire revivre toutes ces mémoires ? Ce sont les mêmes questions pour la littérature.

Il s’agit évidemment de la mémoire individuelle qui se percute avec la mémoire collective.
L’intime et le politique se mêlent, c’est sûr. C’est la mémoire d’Alan Pauls qui ne cesse de revisiter le passé. Cette idée qu’on réinvente tout le temps son propre passé. Qu’on réinvente et qu’on remet en fiction à chaque fois. La pièce n’est pas une réalité, ce sont des bribes de mémoires qui surgissent.

Ce n’est pas une réalité, mais est ce que c’est une vérité ?
Non. Ou alors des vérités subjectives, chacun se crée sa vérité. Ce sont des vérités inventées.

C’est un portrait de l’Argentine ?
Un portait de Buenos Aires très subjectif.
Plutôt une forme de paysage qu’un portrait. La musique permet beaucoup de retour sur le passé. C’est la mémoire collective, pour les Argentins. Ça n’est pas du tout le même regard, la même écoute en France. C’est hyper touchant d’entendre les chansons, qui ne sont pas du tout dans l’ordre chronologique, mais dans une construction subjective. On est projeté dans son passé avec une chanson. Une chanson, elle est à la fois collective et personnelle, elle appartient à tout le monde et en même temps elle ne parle qu’à soi.

En parlant de la mémoire, il faut parler de la mémoire corporelle. Est ce que c’est seulement l’histoire du danseur ou la chorégraphe a quelque chose à y faire, dans cette mémoire corporelle du danseur ?
La mémoire dans le corps du danseur, c’est un peu son outil. Ce sont des processus musculaires qui font que le corps peut souvent se remémorer mieux que la tête.
Et le chorégraphe il a comme but, comme projet, de trouver les moyens de faire surgir ou réapparaître cette mémoire, lui donner vie, l’organiser. Et aussi réactualiser la mémoire : comment faire qu’elle soit tout le temps au présent ? C’est ça qui est compliqué.

Comment insère t-on la mémoire commune dans un collectif de jeunes danseurs qui n’ont pas connu la dictature ?
Je ne sais pas si on l’insère dans le collectif. La réponse est dans les mots : c’est seulement en étant collectif, par le groupe, par les effets de groupes qu’on échange, qu’il y a des actions en commun. On convoque une mémoire qui est plus sociale, plus politique, la mémoire commune.
Mais ce n’est pas une pièce politique parce qu’elle ne prend pas position. Ce n’est pas là pour donner un message, c’est une nostalgie, même si c’est contemporain. La plupart n’ont pas connu la dictature mais la question est bien sûr très préoccupante pour la population argentine. La question des disparus est toujours vive. Mais pour eux ce n’est pas la chose qui les concerne le plus. C’est loin et ils n’ont pas envie d’y être toujours ramenés. Ils sont dans une société qui a été très divisée par ces questions et maintenant il y a un effort de réconciliation.
Se posent d’autres questions : sociale, géographiques, de statut pour les artistes… Il y a une grande désorganisation des structures. Ils se battent pour ça, pour exister. Ici c’est comme le paradis. Le pouvoir est très tenu là-bas par des gens qui ne veulent pas laisser leurs places. Mais il y a beaucoup d’indépendants.

Ici, au paradis, le pouvoir n’est-il tenu par des gens qui ne veulent pas laisser leurs places ?
(sourires) Oui, ça se ressemble un peu. C’est un peu dommage parce qu’il faut laisser la plaçe à des jeunes. Un peu partout.

Parlons de ces jeunes. En ce moment, se déroule Camping au CND que vous dirigez. Sans citer de noms, qu’est ce qui émerge dans la jeunesse ?
C’est une génération post-conceptuelle, donc qui est en train d’inventer peut-être une danse qui revient à la question de l’expression, du genre, moins lissée que ne l’était la danse conceptuelle. Il y a un retour à dire quelque chose sur un plateau, à affirmer, à aller du côté de la performance aussi. Les formes bougent, mutent.
Les formes sont plus légères, il y a moins d’argent, moins de monde sur les plateaux.

Vous parlez du genre, il est assez flou dans le spectacle. De même pour les esthétiques de danse, du tango au hiphop, qui sont troubles dans leurs styles.
Si j’avais trop accès sur le genre, ça réduisait la pièce. Cela aurait mis un focus sur une question qui n’est pas LA question préoccupante là-bas. Quand aux disciplines, maintenant ça fait plusieurs années que les cloisons sont tombées. Il y a beaucoup de techniques transversales et puis, on reste moins longtemps chez des chorégraphes. Les danseurs sont moins tamponnés.
Avant il y avait de grands courants et maintenant il y a plus de danseurs qui font plus de choses, qui peuvent danser, parler, chanter… Bien plus qu’avant où nous n’étions que danseurs !

D’habitude, les disciplines invitées gardent leurs corps (Katherine ou Nancy gardaient leurs corps de chanteur ou de philosophe). Là, le chant est investi par le corps du danseur.
En Argentine j’ai rencontré des gens qui savaient chanter : qui avaient cette technique vocale et pour qui le chant n’est pas qu’un hobby. Ils chantent dans des groupes ou sont comédiens, ils ont un usage et un travail de la voix qui est très professionnel.

Nous sommes au cœur de ville de Montpellier, que vou connaissez bien. Vous êtes heureuse de revenir ?
(sourires) Je suis contente d’être là. J’aime beaucoup cette ville, j’y ai vécu vingt ans extraordinaires, je suis très attachée à cette ville et son public qui me connaît. J’ai toujours beaucoup de liens avec le C.C.N. Ici, il y a des conditions de travail extraordinaire. Mais ça ne veut pas dire qu’on fait de bonnes pièces ! A Buenos Aires j’avais des conditions très dures donc ce n’est pas forcement lié.

Propos recueillis par Bruno Paternot,
à Montpellier.

« EL BAILE » – Conception et chorégraphie : Mathilde Monnier et Alan Pauls – Dramaturgie : Véronique Timsit – Scénographie et costumes : Annie Tolleter – Création lumière : Eric Wurtz – Création son : Olivier Renouf – Conseil musical : Sergio Pujol – Coaching vocal : Barbara Togander – Collaboration artistique : – Anne Fontanesi. Durée : 1h20

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