FESTIVAL D’AVIGNON : DANS LA COUR, UN « ANTIGONE » SUR PAPIER GLACE

Festival d’Avignon 2017 – « Antigone » d’après Sophocle – mes : Satoshi Miyagi – Cour d’Honneur 22h.

Un Antigone sur papier glacé.

Après avoir présenté un épisode du Mahabharata dans la carrière Boulbon, c’est avec l’Antigone de Sophocle que le metteur en scène japonais Satoshi Miyagi ouvre cette édition du Festival d’Avignon 2017 en présence de la nouvelle ministre de la culture, Françoise Nyssen, et du directeur du Festival, Olivier Py.

C’est en 2016 que Satoshi Miyagi, visitant la Cour d’Honneur hors du contexte festivalier, a imaginé mettre en scène Antigone face à ce lieu gigantesque qu’il redécouvre vidé de ses spectateurs et dans sa vraie dimension politique, religieuse et militaire, écrasant, comme l’image d’une Antigone face à la démesure du pouvoir. Dans ce spectacle monté dès 2004 à Delphes, le metteur en scène nippon reprend les mêmes codes qu’il travaille depuis maintenant de nombreuses années avec sa compagnie au « Shizuoka Performing Arts Center » fondé en 1997 dans la province de Shizuoka. Satoshi Miyagi s’est fait maître dans l’art de la séparation du littéral et du gestuel avec deux acteurs pour chaque rôle, l’un va servir le pathos et l’autre le logos. Pour Satoshi, il paraît toujours louche qu’un seul être humain puisse à la fois être la raison et la passion. Même si la technique peut s’avérer étrange, on se rend vite compte que ce procédé amène une nouvelle dimension à la tragédie et permet souvent de mettre en évidence ses contradictions, même si parfois cette dichotomie gomme de fait la complexité de l’être humain. Il semble que le public avignonnais adhère bien à ce code déjà présenté par Satoshi Miyagi dans la carrière Boulbon au travers de son Mahabharata du Festival 2014.

C’est après un court hommage au compositeur Pierre Henry que la troupe du metteur en scène s’avance vers le public et indique, non sans un humour presque shakespearien et dans un français surtitré, qu’ils vont devenir, le temps du spectacle, les conteurs de cette tragédie. Pour l’occasion Satoshi a métamorphosé le plateau de la Cour en immense
bassin, comme une sorte de Styx japonisé et parsemé ici et là de rochers servant de base aux comédiens qui assurent le gestuel. La trentaine de comédiens prend lentement possession des lieux et des personnages au rythme des percussions. S’apparentant à une forme de bon-odori, Satoshi convoque lui-même les morts afin de nous faire revivre l’histoire d’Antigone.

Comme dans un théâtre d’ombres, Satoshi Miyagi projette celles des comédiens sur l’immense mur de la Cour d’Honneur, leur donnant ainsi une dimension démesurée, comme celle du Roi Créon tout puissant écrasant de
son ombre Antigone qui vient de braver son interdit de procéder aux rites funéraires sur son frère Polynice tué par Étéocle lors d’une lutte fratricide. Mais le metteur en scène sait aussi jouer de ficelles plus contemporaines à la limite du manga où Hémon, comme survolant l’eau, s’affronte avec son Père. Les différentes formes se mêlent habilement dans une évidente recherche esthétique qui ne peut que séduire au premier abord. Satoshi Miyagi , convaincu d’une similitude entre les codes du théâtre japonais et ceux du théâtre grec mais aussi de l’indéniable équivalence de traitement de l’Homme face à la mort dans les deux cultures, offre une vision claire et très lisible de l’œuvre. Rien de manichéen chez le metteur en scène qui nous présente une humanité toute en nuances dans une forme de bouddhisme japonais où rien ni personne n’est ni vraiment bon ni vraiment mauvais.

Satoshi Miyagi parvient à faire adhérer le public grâce à de somptueuses images, de formidables comédiens à la précision surprenante et à une musique percussive menant quasiment à une sorte de transe avignonnaise. Mais même si son désir de mettre en avant la passion et la raison sur des plans scéniques distincts est louable et compréhensible, même si les images sont belles, il est loin d’être évident que la réelle complexité des êtres transpire de sa mise en scène et de son projet. A trop vouloir décortiquer, analyser et séparer chaque composant de la tragédie, Satoshi Miyagi aplanit le tout dans une espèce de ronronnement zen dans lequel certains spectateurs peuvent s’assoupir lentement et paisiblement. Les sentiments antagonistes qui construisent la tragédie humaine sont peu de choses s’ils sont à ce point séparés des chairs, comme disséqués. Une version ultra esthétisante mais en définitive assez froide, peut-être trop rapidement expédiée et assurément aseptisée de tout ce qui fait la beauté et la violence de l’œuvre de Sophocle.

Pierre Salles

Photo Audrey Scotto pour Inferno

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