FESTIVAL D’AVIGNON : « SOPRO », ENTRETIEN AVEC TIAGO RODRIGUES

71e FESTIVAL D’AVIGNON – « SOPRO » (Souffle) – Tiago Rodrigues – Cloître des Carmes, du 7 au 16 juillet à 22h. Relâche le 11.

Inferno : Après votre grand-mère à qui vous offriez un sonnet de Shakespeare dans By Heart, votre désir de « faire comparoir les images passées, au tribunal muet des songes recueillis » vous conduit à choisir – comme héroïne de « Souffle » – une autre figure de femme : Cristina Vidal, souffleuse historique du Teatro Nacional de Lisbonne…Si « souffler n’est pas jouer », vous vous deviez d’offrir à cette femme « un deuxième coup à jouer » ?
Tiago Rodrigues : La première fois où j’ai croisé Cristina c’était en 2010, je n’étais pas encore directeur de ce théâtre. Je créais une pièce contemporaine. Immédiatement la fonction de souffleuse m’est apparue très anachronique. Contrastant avec le manque d’argent, une personne était chargée de conserver le patrimoine de la profession en archivant en elle la mémoire de ce lieu ! Et la question m’était venue : ce serait quoi, écrire pour une souffleuse ?
Pendant sept ans nous nous sommes croisés avec Cristina. En 2015 quand j’ai été nommé à la tête de ce théâtre, cette idée m’est revenue. Cristina était à mes côtés, complice des comédiens comme souffleuse mais aussi complice de l’auteur-metteur en scène, allant jusqu’à corriger mon portugais pour se faire souffleuse de l’écriture. Garante de la mémoire physique et historique de ce qui s’est passé entre ses murs, elle apparaissait la métaphore de la respiration profonde de ce bâtiment. Elle renvoyait à l’idée des Anciens que l’âme, l’intelligence, n’ont pas leur siège dans le cœur mais dans les poumons. Quand on inspire ou expire c’est une expression silencieuse de notre sensibilité.
J’ai repris le projet : non seulement écrire pour une souffleuse mais aussi enrichir cette écriture de ce que j’avais vécu en tant que « nomade ». J’ai pris le temps d’écouter les poumons de Teatro Nacional Dona Maria II. Sur le plateau, beaucoup ont travaillé avec Cristina – pour la première fois elle est visible sur scène – mais aussi de grands acteurs portugais comme Joao Pedro Vaz.

Cris et chuchotements des fondations d’un théâtre porté par une équipe où l’on reconnaît des fidèles (Sofia Dias et Vitor Roriz d’ »Antoine et Cléopâtre »)… Pourriez-vous – en plagiant Rabelais – reprendre à votre compte d’auteur la sentence de l’abbaye de Thélème : « Théâtre sans fraternité n’est que ruine de l’âme » ?
Tiago Rodrigues : Oui, ça me plaît beaucoup ! Ce qui me touche dans cette création c’est de dire – dans le contexte difficile des arts au Portugal – que l’horizon d’espoir existe… Explorer les possibilités du théâtre au-delà des budgets. Si ce théâtre, avec ses velours, ses dorures, ses grandes machines, était des ruines, que pourrait-on faire ensemble ? La poésie des ruines de la Grande Galerie du Louvre peinte par Hubert Robert est saisissante : les grandes architectures sont des promesses de ruines. Alors que resterait-il ? La respiration du Teatro Nacional Dona Maria II délivrée par les poumons de Cristina – seule survivante – retenant précieusement le souffle des personnes qui ont fait vivre ce bâtiment. Dans le cas de la destruction de tous les théâtres, il resterait encore une arrière-cour où on pourrait jouer. Nous les artistes-citoyens, on jouera même dans les ruines pour aller à la rencontre des autres citoyens.

Je ne suis pas pour un théâtre proposant une seule forme qui serait livrée « montée », mais pour un théâtre présentant plusieurs mondes à construire. J’ai la croyance que dans les acteurs se trouvent des mondes à découvrir. Mon travail est de réunir ces comédiens porteurs de mondes possibles afin qu’une vraie rencontre avec le public ait lieu autour d’une révélation poétique qui échappe à l’explication.

Acte de foi en la richesse d’un théâtre «en ruines» qui renaît chaque soir au contact de ceux qui le font, on est bien là dans le droit fil de vos débuts avec le collectif tg STAN dont la maxime « l’autorité c’est l’acteur » semble être devenue vôtre ?
Tiago Rodrigues : C’est en effet à cette place que je désire mettre l’acteur et le public. Dans une proposition formelle, c’est la signature silencieuse du public qui fait le contrat théâtral, alors que dans nos propositions nous veillons à ce que des décisions ne soient pas prises en amont mais surgissent comme une urgence sur le plateau. Cela offre des espaces pour une vitalité à ne pas confondre avec l’éloge de l’imperfection ou une quelconque glorification de l’erreur, mais à vivre comme la marque de l’exigence de vérités à toujours accueillir. Le spectacle « vivant » se doit de faire place à « l’im-prévu » en liant responsabilité et liberté. Esthétiquement et politiquement, on adore cette marge d’erreurs qui garantit une scène ouverte sur la salle. Nos spectacles durent le temps de construire le code avec le public, on propose un vocabulaire et c’est au spectateur de trouver sa grammaire pour donner sens.

J’ai convaincu Cristina à monter sur scène et ai été très ému de ce qu’elle m’a récemment confié lors d’un café… La première fois où elle est entrée dans un théâtre à Lisbonne, elle avait six ans, c’était lors d’un spectacle pour adulte critiqué par la censure de Salazar. La grande comédienne sur scène, Laura Alves, l’avait autorisée en tant que nièce d’une personne du théâtre de pouvoir assister à la représentation… à la condition cependant que Cristina ne soit pas dans la salle – cela aurait choqué les autres spectateurs – mais cachée dans la boîte du souffleur… Elle se souvient de sa tête touchant le haut de la boîte. Je ne sais si cette anecdote sera dans le spectacle mais j’avais envie de la partager avec quelqu’un.

Propos recueillis par Yves Kafka

Photo Magda Bizzaro
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