FESTIVAL D’AVIGNON : ENTRETIEN AVEC GUY CASSIERS

71e FESTIVAL D’AVIGNON – Guy Cassiers « Le Sec et L’Humide » – du 9 au 12 juillet 15h et 18h – L’Autre Scène / « Grensgeval (Borderline) » – du 18 au 24 juillet 18h – Parc des expositions – relâche le 21.

Inferno : De « Rouge décanté’ (2006) aux « Bienveillantes » (2016), revient la même obsession : celle de la fragilité humaine confrontée aux tourments de l’Histoire. En quoi les œuvres choisies comme tremplin à vos deux propositions – un essai de Jonathan Littell, prix Goncourt, et un roman d’Elfried Jelinek, prix Nobel de littérature – s’inscrivent-elles dans cette même veine ?
Guy Cassiers : Ce que je retiens, en choisissant ces œuvres, ce sont les éléments de l’Histoire en écho avec notre temps présent. Mon postulat, c’est qu’en repensant le passé on construit notre futur : l’intensité des faits passés, réexposés en pleine lumière, provoque une vive « réflexion » propre à nous éclairer sur un futur désirable.

Ces deux auteurs créent une langue pour donner une voix à leurs personnages. Comme dans Rouge Décanté, j’aime faire entendre des voix de personnes qui sont rejetées. Elfried Jelinek propose une approche émotionnelle pour questionner notre responsabilité d’Européens face aux réfugiés au travers d’une langue de confrontation, agressive même. Ce sont ces situations schizophréniques qui sont pour moi exemplaires. L’auteur navigue entre Les suppliantes d’Eschyle et la situation des réfugié(e)s actuels. De même avec Jonathan Littell où notre culture chrétienne est confrontée à ses propres abominations : l’idéologie fasciste prônée par l’écrivain Léon Degrelle, associé à la droiture du sec opposé au communisme humide.
La force du théâtre vient de sa langue créant des univers. Le théâtre c’est mentir pour évoquer quelque chose qui n’est pas là, et pourtant on approche des vérités grâce à cette distance qu’il crée. Dans les années 30 on voit comment la langue des Léon Degrelle, relayée par les médias, a pu influencer le peuple ; ce phénomène est toujours d’actualité. C’est là la force de Littell, parler indirectement d’aujourd’hui au travers de son personnage.

Echo du « mentir vrai » d’Aragon pour qui la transposition dans une composition fictionnelle était seule de nature à dire la réalité…
Guy Cassiers : Oscar Wilde a écrit aussi un très bel essai où il montre comment Turner a pu approcher la réalité londonienne grâce au fog de sa peinture : l’importance du mentir pour créer du vrai.

Justement, à quel défi artistique avez-vous été confronté pour transcrire au plateau la réalité de la parole-discours de Léon Degrelle ? Comment avez-vous fait « entendre » des problématiques qui bien qu’appartenant à l’Histoire restent toujours d’une féroce actualité ?
Guy Cassiers : Ma rencontre avec l’IRCAM [Institut de Recherche et Coordination Acoustique / Musique] a été essentielle… Au-début des Bienveillantes, Max Aue, le protagoniste, s’adresse au spectateur pour reconnaître les choses horribles qu’il a commises mais pour aussitôt lui demander si, placé dans la même situation, il n’aurait pas agi de même. Il questionne le monstre en chacun. C’est là l’argument principal du roman. Dans son essai sur les écritures de Léon Degrelle, Littell poursuit ce questionnement. Grâce au travail sur le son rendu possible par les technologies de pointe, j’ai pu jouer sur la voix de Léon Degrelle (à partir d’enregistrements de l’époque et de reconstruction de sa voix) et celle d’un analyste, l’historien russe Klauss Theweleit, prise en charge par l’acteur sur le plateau. Le spectacle commence comme une lecture où les deux voix sont à distance. Progressivement, elles vont se mélanger jusqu’à se confondre : on ne sait plus qui parle. L’effet rendu est que dans chacun la voix de l’animal est présente. Doucement on va créer une ambiguïté entre les deux voix jusqu’à ce que l’acteur-analyste perde son apparence et se fonde dans la même bulle. Les idées de Léon Degrelle progressent ainsi à bas bruit, deviennent proches, et contaminent l’environnement qui se met à parler d’une seule voix coulant de source. C’est à ce voyage, à l’intérieur de la langue d’un fasciste, qu’est convié le spectateur, faisant lui-même l’expérience du passage sans plus savoir où il se trouve.

Une expérience physique pour éprouver la confusion des lignes faisant penser à la banalité du mal exposée par Hannah Arendt à propos d’Eichmann : si le monstre avait une figure de monstre et était l’autre, distinct de nous, tout deviendrait simple…
Guy Cassiers : Bien sûr ! On a le blanc, on a le noir, mais qui explore le gris ?

De même comment « faire théâtre » des paroles en opposition des migrants « exposés aux dangers » et des autochtones « se sentant mis en danger »? Quelle place dans « Grensgeval »(« limite » en néerlandais) attribuez-vous aux corps pour faire « voir » ce corps à corps ?
Guy Cassiers : Sans prendre la place des réfugiés, on essaie là aussi de créer un voyage embarquant le spectateur. Trois volets… le trajet en bateau (la « distance » avec les réfugiés), l’arrivée en Europe (la confrontation), l’isolement (le nouvel espace : église ou prison ?). Chacune de ces trois étapes est commentée par quatre acteurs manipulant des caméras sonorisées créant une atmosphère fluide où, comme un chœur de dieux qui verrait en nous, ils délivrent leur interprétation. Dans le même temps, des danseurs [chorégraphie de Maud le Pladec] – ne jouant pas les réfugiés mais exprimant leur condition – sont sur scène : dans la première partie, de gigantesques pièces de bois les contraignent à l’immobilité ; dans la seconde les seize danseurs vont dominer l’espace de la confrontation ; dans la troisième danseurs et acteurs se confondent pour se perdre et se retrouver peut-être. Ceci n’étant qu’une esquisse de ce qui verra le jour à Avignon.

Propos recueillis par Yves Kafka

« Borderline » Photo C. Raynaud de Lage

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