FESTIVAL D’AVIGNON : « SOPRO », LE SOUFFLE EPOUSTOUFLANT DE TIAGO RODRIGUEZ

71e Festival d’Avignon : « Sopro » (« Souffle ») de Tiago Rodrigues, Cloître des Carmes, 7,8,9,10, 12,13,14,15,16 juillet à 22h

« Sopro », le Souffle époustouflant de Tiago Rodrigues

Ce soir-là, dans ce lieu béni des Dieux du Théâtre qu’est le Cloître des Carmes, un vent magique soufflait sur le plateau, enveloppant les gradins d’un charme ensorceleur. Un de ces moments exceptionnel, fondateur, où l’on retient son souffle de peur de briser l’enchantement. Tiago Rodrigues nous avait pourtant habitués au dépaysement culturel en nous surprenant par la qualité de ses productions précédentes, que ce soit son « Antoine et Cléopâtre » (donné dans le IN en 2015), son « By Heart » autour d’un sonnet de Shakespeare confié à sa grand-mère ou encore son récent procès de « Bovary ». A chaque fois, des formes des plus originales reliées par le même fil rouge : une humanité à fleur de peau transcendant les partis pris artistiques. Avec « Souffle », hommage vivant à la souffleuse « historique » du Teatro Nacional D. Maria II de de Lisbonne, il porte à son incandescence l’art de faire théâtre de la matière vivante.

Une femme vêtue de noir – « couleur » de ceux qui vivent dans l’obscurité des coulisses -, manuscrits serrés précieusement contre son cœur», méditative, arpente d’un air pénétré les ruines d’un théâtre livré aux herbes folles poussant entre les planches du plateau nu balayé par les grondements d’un mistral gagnant en force. Seule une méridienne de velours rouge, vestige d’un accessoire abandonné naguère, rappelle l’ancienne fonction du lieu « créé de toutes pièces ». Ce décor en tous points « fabuleux », né de l’imaginaire du metteur en scène, symbolise ce qui resterait de la réalité de « son » théâtre après la catastrophe ultime, qu’elle soit d’origine climatique ou liée à la coupure de toutes subventions publiques.

Qui serait alors en mesure de dire la vérité de ce qui s’est joué là entre ses pans de murs qui se délitent ? Seule la dame en noir – Cristina Vidal, souffleuse « historique » du Teatro Nacional D. Maria II -, qui depuis près de trente années constitue le poumon secret et la respiration discrète de ce lieu, serait en capacité d’en restituer le souffle. Elle détient à elle seule « l’intelligence » – que les anciens plaçaient dans les poumons – des faits réels et fictionnels inscrits dans la pierre. Aussi, après moult cafés pris en terrasse avec elle, Tiago Rodriguès l’a-t-il convaincue d’être la protagoniste muette mais ô combien parlante de sa nouvelle création. Elle sait, elle qui a toujours fait vocation de n’être surtout pas vue et entendue par d’autres que les acteurs, qu’elle est ce soir le point de convergences de tous les regards… Et le trouble qu’elle en ressent devient d’emblée, effet d’un transfert magique, le nôtre.

Une actrice – avec à ses côtés la souffleuse qui semble lui chuchoter son texte, ce qui sera le dispositif utilisé pendant toute la pièce… avant que Cristina dans un final époustouflant ne fasse entendre elle-même sa voix réservée jusque-là aux acteurs – s’adresse à nous : « J’avais cinq ans… Ma tante connaissait la directrice du théâtre qui avait fini par accepter que j’assiste à une pièce réservée aux adultes… mais à la condition expresse que je reste cachée dans le trou du souffleur. J’ai senti alors le plateau brûler sous le bout de mes doigts ». Et cette « brûlure du monde », liée à un plaisir initial intense, n’a jamais cessé depuis. Expérience fondatrice, en écho à celle décrite par Freud dans l’assomption jubilatoire de l’enfant qui reconnaît son reflet dans le miroir tendu : Cristina est née ce jour-là au théâtre en s’identifiant à lui.

Défileront, interprétés par cinq acteurs « soufflés » par Cristina qui les accompagne sans les lâcher d’un mot, sorte d’ange gardien bien-veillant sur eux, des scènes mythiques surgies de la mémoire vive de cette femme de l’ombre. Saynètes extraites de pièces jouées mais aussi anecdotes captées sur le vif et dévoilant l’existence intime de comédiens tels qu’en eux-mêmes. Elle, dont la réserve a toujours été le maître mot – discrétion inversement proportionnelle aux indiscrétions du monde des arts vivants – va laisser entendre dans la bouche d’autres comédiens les vraies et fausses histoires du lieu de vie qu’est un théâtre…

Une actrice, la première directrice de « son » théâtre, atteinte d’un cancer et ensevelie dans un cercueil fabriqué par le menuisier du Théâtre, les disputes l’opposant auparavant à son amant-acteur mises en abyme par les répliques échangées sur scène entre Bérénice et Titus incarnés par chacun d’eux : « Je l’aime, je le fuis : Titus m’aime, il me quitte ». Harpagon joué par un acteur au plus haut point fantasque, connu pour assassiner tous les textes des auteurs. L’interprète d’Antigone apprenant avant d’entrer en scène la mort de son petit frère, et, à la différence des autres représentations, ne pleurant pas ce soir-là. Et beaucoup d’autres encore.

Et pour finir (deux autres fins possibles n’ayant pu conclure, tant le directeur du Théâtre Dona Maria II a beaucoup de mal à accepter le temps réduit d’une représentation…), le moment secrètement attendu, celui où cette femme faiseuse de mémoire allait pouvoir échapper aux chuchotements de son rôle de souffleuse… Sept petits vers, ceux que l’actrice-directrice de ses débuts n’avait jamais pu prononcer prise d’un gravissime malaise sur scène, vont s’élever de ses lèvres grand ouvertes. Face à la perspective de la mort du Théâtre, cette voix chuchotée pendant des années de services commandés, s’élève comme un hymne troublant.

Du 14 février 1978 où elle a pris sa fonction de souffleuse à ce jour du 9 juillet 2017 – jour de son anniversaire fêté sur scène par Tiago Rodriguès venu lui remettre en personne un bouquet d’une rayonnante simplicité – Cristina Vidal est restée, du moins apparemment, silencieuse. Ce soir, à la demande de celui qui l’a choisie comme sujet de sa création, elle a rompu ses vœux de silence faisant entendre « sa » voix.

Le Directeur du Théâtre national de Lisbonne, fidèle à sa conception d’un théâtre d’une « inspiration » trouvant son souffle dans le dénuement de moyens, réalise là son « chef d’œuvre », à prendre au sens où les Compagnons du Tour de France l’entendent. Un exaltant mémorandum à la gloire du théâtre vivant – avec dans le rôle principal une femme jusque-là sans visage projetée soudainement en pleine lumière – qui a conquis le public saluant par une standing ovation ce moment rare.

Yves Kafka

Photo C. Raynaud de Lage

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