FESTIVAL D’AVIGNON : INTERVIEW ISRAEL GALVAN, « LA FIESTA »

FESTIVAL D’AVIGNON : ISRAEL GALVAN – « La Fiesta » – première dimanche 16 juillet à 22h – Cour d’Honneur.

Encore un décor minéral pour le Sévillan Israel Galván. Après la carrière de Boulbon en 2009, c’est la Cour d’honneur qui lui est offerte cinq ans plus tard. Ce danseur hors pair de flamenco qui casse des codes et repousse « sa » danse dans ses plus profondes limites, revient à Avignon avec sa dernière création « La fiesta »

Inferno : Vous venez d’une famille  de danseurs. La danse s’est-elle imposée à vous ?
Israel Galvan : Et bien oui, je n’aurais sans doute pas connu la danse si je n’étais pas né dans une famille de danseurs et qui voulait que son enfant danse. Pour autant que je me souvienne j’ai toujours dansé, depuis tout petit, mais ce n’est pas ce que je voulais, c’était pesant. Moi je voulais aller jouer avec les autres. C’est ça ma rencontre avec la danse et ma relation avec elle.

Quels ressentis avez-vous lorsque vous dansez le flamenco devant les différents publics ?
Au fil des années, je me rends compte que tous les publics réagissent de manière plus ou moins semblables. Ils applaudissent pratiquement tous aux mêmes moments, que ce soit au Japon, en Autriche ou Brésil, certains le font plus discrètement que d’autres, mais l’émotion ressentie est la même, les êtres humains sont tous pareils même si les cultures sont différentes. Quand j’ai dansé en Inde, on m’a prévenu que certains de mes gestes pouvaient passer pour profanateurs aux yeux d’une culture religieuse, mais le public a ri comme partout ailleurs.
Il y a pourtant deux endroits au monde qui se démarquent dans mes archives mentales et corporelles : la France où a démarré ma carrière internationale et Séville d’où je suis parti.
Quand je danse à Séville, là où je vis, et où je suis né, et même après toutes ces années d’expérience, je ne ressens pas la liberté que je trouve ailleurs, je me sens ligoté, comme si le corps typique du danseur de flamenco reprenait le dessus. Alors qu’en France, je peux danser en silence. Depuis que j’ai développé mes créations personnelles, avec ma compagnie, et qu’on les joue à Séville, et en Espagne aussi, je perçois un murmure, et je me mets à danser le plus rapidement possible pour le couvrir. Il est vrai qu’en France le public m’observe et m’écoute et je peux danser dans le silence. Le public français m’a apporté une certaine confiance en ma danse. J’ai surtout la sensation que les publics entrent dans mon monde et que ce n’est pas moi qui entre dans le leur. Ma danse est très rythmique et très musicale et j’aime à m’hypnotiser moi-même, danser une musique qui me fasse me sentir bien, qui me fasse entrer dans quelque chose, certes ma relation avec le mouvement, avec la musique et avec ce qui se passe sur scène est une sorte de formule. J’ajoute et j’enlève des ingrédients, elle est chaque jour nouvelle.

Qu’est-ce que la danse vous a  apporté ?
La danse ? Je mettrai le mot art. La danse, c’est le filtre à partir duquel j’ai pu développer une sensibilité à l’art. C’est mon outil mon outil et mon alliée pour m’approcher de l’art.
Quelles qualités faut-il avoir pour être danseur de flamenco ?
J’ai vu des gens qui venaient du Japon de la Finlande, de différents pays d’Afrique danser le flamenco, et montrer qu’ils avaient véritablement saisi ce qu’est l’énergie flamenca. J’ai dans l’idée que dans deux siècles, les flamencos du crû, les locaux, n’existeront plus à l’exception de quelques rares familles dont les enfants auront suivi la tradition. Je pense que le flamenco survivra grâce aux gens de l’extérieur, ce sont eux qui porteront le chant ;
Pour la danse, c’est un peu plus compliqué, parce que les locaux survivent grâce au fait que le père ou la mère dansait, et donc le fils danse, une affaire de famille. Je ne fais pas partie des personnes qui pensent qu’il faut être nécessairement gitan ou andalou pour être à même de danser le flamenco. C’est surtout un état d’esprit, une façon de vivre dans lequel il faut pouvoir se reconnaître, une capacité particulière à s’émouvoir, à vivre à ce que l’on voit, un certain rythme au quotidien. Ceux qui veulent être moines se rendent dans des monastère, avec le flamenco c’est un peu pareil, il faut s’en imprégner. Je reconnais une personne flamenca surtout quand elle ne danse pas, au moindre de ses gestes, à sa façon de bouger la tête, de s’asseoir sur une chaise, de se lever de sa chaise au moment de danser, de regarder le chanteur. La danse ne se manifeste pas juste au moment où tu te lèves pour danser. La danse doit respirer, avoir ses moments de repos, ses temps de marche. Je vois des gens qui exécutent une danse flamenca, et j’en vois d’autres qui sont flamenco.

En quoi le flamenco est-il si différent des autres danses ?
Les flamencos, nous sommes des privilégiés parce que depuis tout petit on nous a imposé le rythme. Le rythme a fini par être une dictature à laquelle on ne pouvait échapper. Ces phrases qu’on entendait sans cesse comme fuera de compas (hors du rythme) ont nourri nos obsessions. Cette dictature du rythme nous a fait perdre beaucoup de nuances, lointaines et anciennes. Je ne veux pas bouger par virtuosité, j’ai précisément besoin de rompre le rythme de sortir du rythme, d’ouvrir des nouveaux mondes, on n’est pas dans un concours !

Il y a plusieurs styles de flamenco, où vous situez-vous ?
Ma mère est gitane et mon père est payo (non gitan). Les gitans bougent méchant et chantent d’une façon qui à mes yeux est différente. Je me sens comme une personne de sang-mêlé et ce mélange est très riche, je pense à ce qui me vient d’un côté ou de l’autre, à cette diversité d’émotions dont j’ai été nourri grâce à ce mélange. La facilité à entrer en contact avec les autres me vient clairement de ma mère. A la question de la diversité des styles de flamenco, je répondrai que les gitans ont leurs propres formes. Et si je devais qualifier ces formes, je dirais qu’elles sont millénaires, au sens de leur longue familiarité avec les mouvements du corps et la musique. On ne sent pas une tradition remontant à aussi loin chez d’autres.
En ce moment au pays des flamenco, règne une forme de guérilla autour de ce qui est pur et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est gitan et de ce qui ne l’est pas, il y a comme deux bandes. Ce qui m’intéresse, c’est que l’on mette un point d’interrogation après flamenco parce que l’interrogation ça ouvre. Je suis favorable au fait de rompre avec les normes, sinon on reste au stade de la mauvaise copie qui ne présente aucune valeur.

Si vous n’étiez pas devenu danseur, que seriez-vous devenu ?
J’aurais sans doute fait quelque chose qui soit en relation avec l’art. J’ai le sentiment que l’art te permet de t’abstraire du monde réel et qu’en même temps il t’oblige à y être connecté sinon tu ne peux pas lui transmettre ta folie. Pour moi la vie quotidienne est très ennuyeuse. L’art te donne la possibilité d’être hors de cette quotidienneté tout en y jetant un œil.

Quel regard portent vos parents sur le danseur que vous êtes devenu ?
Ça se passe bien, enfin à présent parce qu’ils eurent pas mal de doute pendant quelques années. Ils pensaient au danseur que j’étais et celui que je suis devenu. Ils se demandaient comment j’allais survivre avec ce que j’étais entrain de faire. Et oui j’ai survécu, j’ai reçu beaucoup de prix, et donc pour eux aujourd’hui tout va bien, ils considèrent que je me suis bien débrouillé, sans nécessairement comprendre tout ce que je fais. Ma mère dit que ceux qui m’apprécient et me reconnaissent doivent être aussi fous que moi.

Lorsqu’on vous voit danser, votre corps  semble poussé à l’extrême. Quelles limites vous fixez-vous ?
Pour pouvoir danser, il faut que je me tue un peu moi-même, quand je m’imagine une création, c’est comme un monde, un monde dans lequel je veux aller et je veux que ce monde me transporte vers quelque chose, avec la musique et le mouvement. Et pour y arriver, je dois y passer ma vie, je dois traverser des moments où il y a beaucoup de bruits, de nuisances, des moments agréables, des moments violents, des moments où je fais des
choses très risquées, et je les fais avec une telle force que je peux me blesser, si je ne me risquais pas autant je serais juste un professionnel.
La plupart du temps, il ne se passe absolument rien, mais j’ai toujours cette sensation qu’après avoir dansé, je ne peux pas avoir le moindre agenda. Il y a dans le flamenco cette nécessité de montrer ses tripes, c’est pour ça que les répétitions semblent absurdes aux yeux des artistes flamenco parce ce à quoi ils se préparent, c’est à vivre l’heure de vérité, et la vérité, c’est une fois face au public.

« La Fiesta », cela annonce-t-il la fête ? Parlez-nous de votre chorégraphie…
Le mot chorégraphie est difficile pour moi parce que je vois le flamenco comme une expression et un art très individuels, de soliste. Alors une chorégraphie flamenca serait une espèce de copie du concept classique du ballet. J’ai jusqu’à présent toujours dansé seul ou avec des objets, et j’ai pensé que la seule façon que j’aurais de pouvoir penser ou plutôt percevoir une chorégraphie flamenca, ce serait en pensant à une fiesta. Parce que c’est seulement au cours d’une fête flamenca qu’il peut arriver que des gens dansent tous ensemble. Au cours d’une fête, il peut se passer tant de choses étranges qu’il n’y a pas de logique. Il y a quelque chose de frais dans ce que nous préparons, qui n’est pas dans les codes chorégraphiques habituels. Il y a sans doute des gens qui font des chorégraphies merveilleuses, moi je les fais peut-être pas comme il faut, mais je les fais moi.

Vous étiez déjà venu en 2009 au Festival à la carrière de Boulbon, quels souvenirs en gardez-vous ?
En vérité, je m’en souviens très bien. Je me souviens des pierres, de ces immenses pierres qui me donnaient de la force et beaucoup d’énergie, et puis tout s’était très bien passé, et même de manière agréable, la critique était bonne, l’accueil du public chaleureux. J’étais très anxieux à l’idée d’aller à Avignon, j’avais l’impression d’être envoyé dans un cirque romain.

Après Boulbon, la Cour d’honneur en 2017, quel sentiment cela vous procure ?
La première fois qu’on m’a dit que j’allais être invité à danser au festival d’Avignon, j’ai cru que c’était dans la Cour d’honneur car pour moi Avignon, par ignorance, c’était seulement la Cour d’honneur. On me fit comprendre, avec ironie, que non, que c’était certainement pas là que j’allais danser. Moi je ne faisais que m’informer. Cela m’est resté. Et voilà que cette année, on me propose ce défi ! J’essaie de le penser à l’envers. Et je me dis que si la direction d’Avignon a jugé bon de m’inviter à y danser c’est qu’ils considèrent que j’en ai la capacité.
Je fais confiance à leur regard. Et je me fais confiance. Après, il y aura forcément des différences d’opinion. Le défi n’est pas de passer un mauvais moment, le défi c’est d’arriver à la cour, de présenter l’œuvre et de la partager avec le public qui sera là. Je pense qu’il y aura une énergie différente et on va voir comment cette énergie se transforme dans ce lieu.
J’aime cette idée du patio des Papes, je pense à cette cour comme à un patio normal. Je veux que ce soit mon patio. Je pense à celui de ma grand-mère dans lequel je jouais enfant quand il y avait des fêtes.

Quels sont vos projets ?
Je sors d’une époque au cours de laquelle j’ai passé beaucoup de temps à essayer de me comprendre. Il y a peu encore, je ne pouvais pas me regarder danser en vidéo par exemple, j’ai perdu cette peur et je peux à présent me regarder paisiblement. C’est un grand pas vers la confiance, et cette confiance me permet de partager la danse avec d’autres, de m’approcher d’autres personnalités, de me
remettre entre leurs mains et apprendre d’elles.

Propos recueillis par Violeta Assier
Traduit de l’Espagnol par Carole Fierz
Photo Rubén Camacho

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