FESTIVAL D’AVIGNON : « LES PARISIENS », OUBLIER LA MORT, SACRALISER LA JOUISSANCE

71e Festival d’Avignon : « Les Parisiens » d’Olivier Py – 8,9,11,12,13,14,15 juillet à 15h . La Fabrica

Le Pari(s) gagnant d’Olivier Py : oublier la mort, sacraliser la jouissance

Les romans fleuves du XIXème feraient presque pâle figure face à la déferlante des « Parisiens » qui submerge plus de quatre heures durant l’immense plateau (et les gradins devenus espace de jeu) de La Fabrica. Métamorphosé par la scénographie de Pierre-André Weitz en imposant décor haussmannien avec ses damiers au sol et ses perspectives qui ouvrent à des horizons d’attente sans cesse en mouvement, le lieu devient en soi la conque d’un Paris « transgenre ». Les personnages du microcosme de la Culture parisienne s’y pressent avec une envie carnassière qu’aucun d’ailleurs ne cherche à dissimuler. Les appétits de pouvoir et de gloire trouvent dans le sexe leur réplique queer : aucun frein, puisque l’espoir d’une révolution politique a été mis à mal par l’Histoire, c’est au sexe de repenser les rapports entre les individus et de porter désormais le flambeau d’une existence réenchantée librement par la jouissance sans tabou.

Les dix acteurs appartenant à la garde rapprochée du metteur en scène (dont Emilien Diard-Detoeuf dans le rôle phare d’Aurélien, un Rastignac contemporain hédoniste et amoral) endossent les habits d’une faune culturelle, de la nuit et des backrooms qui recherche dans cette débauche d’énergie sexuelle un antidote à la mort à l’œuvre. Comme si pour mithridatiser la faucheuse, il se devait de s’injecter des overdoses d’expériences limites. S’étourdir de jouissance, être en quête perpétuelle de puissance, pour oublier encore et toujours la mort qui progresse en chacun, semble la règle du jeu. C’est là le secret de vie, le combat de prestige : détruire l’idée de la mort à défaut de pouvoir la détruire elle-même.

Participent à cette ronde infernale… Milo, un éminent chef d’orchestre qui à défaut de queue de pie est en mâle de b(r)aguette et qui, après s’être copieusement délicieusement fait dilater les sphincters par un maître sado – Kamel, la pute dominatrice connue du Tout Paris – expert dans le maniement d’un gode géant que l’on dirait coupé au roi Priam, qui, plus tard, après avoir voulu se pendre pour avoir perdu la capacité de jouir obtiendra le poste très convoité de Directeur de l’Opéra… juste avant de trépasser pour avoir abusé de petites pilules bleues.

Jacqueline, une femme d’âge mûr, intrigante puissante au point de se proclamer « reine de Paris », qui fait et défait dans les coulisses les carrières des uns et des autres avec une jubilation masturbatoire dont elle se repaît à l’envi. Ferrier, un ministre de la culture, bouffon pusillanime dont la voix nasillarde et fluette contraste avec un ventre énorme (Ubu roi ?), qui se met à quatre pattes pour lécher les culs de tous afin de conserver les prérogatives liées à son petit pouvoir ; de toutes les marionnettes manipulées, la plus puante. Laurent Duverger (sic), un très influent Directeur de Fondation, riche comme Crésus, qui, bien qu’en fauteuil roulant et doté d’une poche stomacale à vider régulièrement, met en ordre de marche les prétendants en les menant à la baguette, sa position l’amenant à regarder de haut les autres en proférant sans vergogne leurs vérités cachées.

Touraine et Sarazac, deux hommes ex-amants, l’un ayant lâché l’autre, malade, pour un étudiant de lettres classiques après l’avoir lui-même contaminé dix ans auparavant et qui redeviendront amants avant que le même n’abandonne l’autre dont le sida progresse pour un plus séduisant que lui, et qui s’entredéchirent pour le poste convoité de Directeur de l’Opéra. Un certain Monsieur H très aisé, revenu de tout, que rien ne fait plus bander, qui se réclame démon car les hommes sont mauvais, et qui voulant se suicider monnaye auparavant en espèces le droit pour son chien de pénétrer analement et ad vitam aeternam un jeune homme romantique. Monsieur Martin, Directeur de La Philharmonie, qui paie cher pour se faire sodomiser mais dont la docilité fait de lui un cul vide, et à quoi sert une pute si elle ne donne pas accès à un paradis fait de sens ? Le père de Lucas qui mange ses étrons parce qu’il redoute que la vie ne s’échappe par ses excréments. Frère Dominique, un prêtre dominicain ayant perdu la foi en un Dieu absent mais qui voit dans Serena, une transsexuelle révolutionnaire guidant les seins nus le peuple, un modèle à suivre de générosité évangélique. Iris, une amoureuse généreuse qui milite elle aussi pour la putitude postmarxiste.

Catherine, l’actrice exaltée qui se meurt d’avoir perdu son fils, se shoote à la morphine jusqu’à ce que mort s’ensuive. Et puis, le splendide, sombre, jouisseur et arriviste Aurélien, fil rouge de la narration, qui trouve dans son amant, Lucas, son double lumineux et rêveur d’absolu.

Faune décadente et fragile préoccupée de sa seule survie triomphante qu’elle sait pourtant illusoire, survivants des overdoses, du sida et du suicide, d’où se démarque cependant le mouvement postmarxiste des putes généreuses, transsexuelles, transgenres, lesbiennes, et homosexuelles, qui défendent le droit au sexe libre comme outil de libération des peuples (Cf. Wilhelm Reich) en faisant don de leur corps aux vivants, vieux et handicapés y compris. Ce tableau saturé de luxure luxuriante est porteur d’une noirceur dominante qui pourrait paraître verser dans la complaisance sacrifiant à un certain cynisme mondain de « bon goût », et revendiqué comme tel, qui voudrait que, se vautrer dans la fange pour en tirer gloire et profit distinguerait l’être supérieur du quidam asservi. Les élites du monde de la Culture – et l’homosexualité en serait un critère d’appartenance – en ressortiraient in fine valorisées, y compris dans leurs basses pratiques de recherche de puissance.

En effet pendant toute la pièce, les prétendants se déchirent à mort, au propre comme au figuré, pour obtenir du Prince la direction de l’Opéra Garnier – enjeu de tous les désirs -, mais sous la mièvrerie du plafond peint par Chagall, ils retrouveront tous les trous du cul dilatés que tout le monde a fourrés. Quant à la musique elle rend dépressive et le théâtre, c’est la putitude avec le droit de porter tous les masques.

Alors que penser de ces « Parisiens », outre les performances artistiques – jeux à la perfection des acteurs et scénographie époustouflante – indéniables ? Si la première partie, « Une étoile brille de nuit », est traitée par son créateur, Olivier Py, comme une comédie brillante, insouciante, insolente à souhait, fin de siècle, pouvant nourrir le procès d’une certaine complaisance sacrifiant aux codes du « parisianisme », la seconde, « L’étoile ne dit rien », redistribue les cartes des enjeux traités et remet en perspective le perçu de la première. En effet, après avoir présenté l’état des lieux, le metteur en scène de son propre roman, par une dramatisation des destins des protagonistes de cette comédie humaine contemporaine où la mort rôde en coulisses, invite à « réfléchir » ces destins. Il n’y a plus alors trace d’aucune complaisance mais simplement l’affirmation d’un état de fait : pour échapper à la mort omniprésente, quel autre remède que, dans un ciel où Dieu n’est plus, dans un monde où la politique a montré ses incapacités, « il reste à vivre une vie parisienne faite d’inutilités et de paillettes ». A ce titre, Aurélien – à défaut d’être un héros – devient le héraut de cette philosophie contemporaine n’ayant pas moins de sens que les autres croyances.

Yves Kafka

Photo C. Raynaud de Lage

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