IVANA MÜLLER, « CONVERSATIONS DEPLACEES » EN MILIEU NATUREL

« Conversations déplacées » – Ivana Müller/ I’M’Company – Carré-Colonnes, scène cosmopolitaine Saint-Médard Blanquefort – 28 et 29 novembre 2017.

Ivana Müller, « Conversations déplacées » en milieu naturel

L’artiste chorégraphe, plasticienne, performeuse et auteure, d’origine croate réserve de création en création un potentiel de surprises « de nature » à nous saisir là où on n’est pas obligatoirement… mais où très vite, sous l’impulsion de ses invitations aussi fortes que minimalistes, on se laisse dériver comme sous l’effet d’un charme.

Si dans « Positions », pièce où, en janvier 2014, huit figurants avaient été invités à rejoindre sur cette même scène des Grands Studios du Carré des Jalles quatre acteurs professionnels, elle questionnait les rapports entre corps social et corps physique sous les yeux de spectateurs impliqués par ces échanges en milieu ordinaire convoquant à l’envi l’imaginaire du regardant pour en faire le sujet de sa propre fantasmagorie, dans « Conversations déplacées » Ivana Müller immerge chacun, acteurs et spectateurs, dans un monde « naturel » propre à questionner nos existences présentes. Un milieu sauvage – une épaisse forêt comme dans les contes – sert de cadre à ce conte contemporain à résonnance philosophique qui renvoie par certains aspects au « Candide » de Voltaire.

Quatre comédiens, deux hommes et deux femmes, émergent sur le plateau (presque) nu de la boîte noire pour s’approcher de l’énorme plante verte, sorte de Philodendron Xanadu qui, dans cet univers minimaliste, introduit d’emblée la dimension de l’exotique. Ils ont l’allure et la tenue de randonneurs heureux d’être là, et, si on apprend vite qu’ils sont en quête de leur chemin (« Il me semble qu’on est déjà passé par ici… »), cela ne semble provoquer en eux aucune angoisse particulière. Au contraire, faut-il voir dans cette situation incongrue une ouverture vers des possibles jusque-là interdits. Tout en eux respire l’ordinaire si ce n’est l’étrangeté de leur démarche, un ralenti savamment chorégraphié qui met en tension leur corps, mû par des mouvements d’une grande lenteur, et le débit « à flux normal » de leurs propos. Ainsi d’emblée, le monde qui nous est proposé n’est plus tout à fait le monde réel mais un monde poétique qui, dans ses marges et au-delà de ce qui va être dit (ou pas), contient une force susceptible de faire appréhender par les sens – et pas simplement par la raison – ce qui va se jouer là d’assez… « exceptionnellement ordinaire ».

L’oxymore traduit à lui seul la nature des conversations qui, passant du coq à l’âne, dans leur apparente incohérence de construction, révèlent leurs préoccupations existentielles libérées du formatage sociétal. En lien avec l’archaïque, ils s’émerveilleront tour à tour d’une odeur de mousse libérée par la végétation, du goût mentholé d’un champignon parasite trouvé au pied de sapins (« Cétait pas un vieux chewing-gum ? »), ou encore des vertus médicinales d’une fleur d’aubépine susceptible de remédier à l’insomnie, à l’anxiété… ou encore aux chevilles qui gonflent (l’humour, suc de la vie, est toujours présent et ses saillies viendront régulièrement rappeler que sans lui l’existence serait triste comme un bonnet de nuit).

Des anecdotes métaphoriques viendront à leur tour sublimer la nature, comme celle de ce Professeur vietnamien qui confiait que si les siens avaient pu résister (la résistance est l’un des mots clefs qui trament l’univers de la chorégraphe croate) aux colonisateurs, c’est parce que les Vietnamiens sont dotés d’estomacs capables de digérer insectes et végétaux. Belle leçon que celle de s’appuyer sur l’environnement sauvage pour combattre les visées impérialistes de l’occupant… De même L’aigle de la Taïga, film sur la Sibérie du réalisateur des Sept Samouraïs, Akira Kurosawa, constitue une magnifique preuve de la capacité humaine à s’adapter à un milieu apparemment hostile dès lors que l’humain est à l’écoute des moindres détails de son environnement pour en tirer parti dans le respect inaliénable de la nature. Car si la nature n’a pas besoin de nous pour survivre, l’inverse s’avère inexact.

Les quatre personnages, évadés de la civilisation, conteront hors des usages leur (belle) rencontre avec des animaux, renards, biches, cerfs, sangliers (« J’ai vu un très gros sanglier. Je l’ai trouvé attachant. Son regard m’a fait penser à quelqu’un que j’ai beaucoup aimé… ») ou encore avec cet ours croisé naguère dans un zoo et qui bandait joyeusement, la jeune femme s’en étant trouvée tout naturellement flattée.

Parfois, la réflexion sur le rapport à l’environnement se fera plus grave lorsque seront évoqués des cauchemars nocturnes qui requestionnent la relation intuitive avec la nature ou le cas de ce légionnaire nu dans une grotte que l’on aspergeait d’eau se transformant aussitôt en glace. Ou encore cette remarque que ce sont souvent les plus belles plantes qui sont toxiques.

Mais l’humour est là pour réintroduire l’insoupçonnable légèreté de l’être, délivré de la pesanteur sociétale. Dans le jeu d’une situation extrême (virus, météorite) où seul un être vivant pourrait rester à leurs côtés, l’une choisirait le chien de Jean-Luc Godard, muni des mêmes lunettes à verres foncés et aboyant tout son soûl, l’autre un mec bien gaulé, intelligent mais pas intello. L’autre encore, porterait son choix sur l’un ou l’une du groupe et mangerait les autres dans un dîner en tête à tête avec la personne choisie.

Désirs aussi de pouvoir s’enraciner à l’instar des plantes dont on envie la capacité à résister à l’agitation constante… Mais s’enraciner est difficile voire dangereux, si on s’arrête on peut être mangé par les champignons, dévoré sur place par les bêtes. Si on arrête le mouvement, on est à la marge de la vie. S’enraciner ou découvrir le monde cosmopolite, telle est la question.

On a toujours été voué à la disparition (celle d’Anne par exemple). On croit qu’on participe à la création, mais au final il y a toujours… une fin. Que va-t-il se passer avec les clouds une fois qu’on ne sera plus là ? Nos données stockées nous survivront-elles ?

Mais comme ça fait toujours un bien fou de pisser dans les orties, comme la vie est venue sur terre sous forme de sperme fécondant la soupe primitive, et comme – depuis le temps qu’on parle et tourne en rond dans cette forêt à l’image des fleuves qui eux aussi ne se privent pas de détours – des journées, des mois, des années se sont écoulés, il reste à se rappeler que c’est cette plante qui détient la mémoire de l’univers, que ses racines communiquent avec celles des autres plantes et que les bactéries pèsent plus en nous que notre propre cerveau. Dès lors que tout est naturel, on est en phase avec cette nature idyllique. Cris d’oiseaux et noir.

Cette belle fable philosophique et écologique, aux antipodes de tout didactisme réducteur, se vit comme une expérience « grandeur nature » qui nous immerge de manière quasi hypnotique (le tempo donné par la lenteur chorégraphiée agit comme un pendule fascinant) dans un univers dont seule Ivana Müller détient le pouvoir de création. L’extrême générosité qu’est la sienne l’amène tout naturellement à nous en faire don… « sur un plateau », lieu à l’écart des turbulences contemporaines où se composent de nécessaires utopies.

Yves Kafka

Photo Rolf Arnold

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