ENTRETIEN : NINA YARGEKOV, « DOUBLE NATIONALITE »

LITTERATURES : Un entretien avec Nina Yargekov au sujet de son dernier livre paru aux éditions P.O.L : « Double nationalité ».

Inferno : L’amnésie de l’héroïne décrite dès l’ouverture du livre est-elle une stratégie narrative inventée de toute pièce par vous ?
Nina Yargekov : Je n’ai jamais été amnésique. C’est une ficelle – je ne suis ni la première ni la dernière à utiliser – qui m’a servie à mettre en place l’enquête. Au départ, je ne pensais pas à l’amnésie, puis quand je l’ai incorporée, cela a donné à l’héroïne un rapport plus dynamique à l’identité. Elle est dans une découverte d’elle-même, un étonnement perpétuel. Ensuite on m’a demandé dans les entretiens si ce n’était pas la métaphore du fait que souvent, on demande aux personnes d’origine étrangère d’oublier leur autre culture. Je n’y avais pas pensé consciemment au moment de l’écriture, mais en fin de compte, je trouve que ce n’est pas idiot comme analyse, et peut-être qu’il y avait de ça.

Quelles furent les étapes de construction de ce livre ?
Nina Yargekov : Pendant des années j’ai pris des notes. Je savais depuis 10 ans que cela s’appellerait Double nationalité. Je voyais de quelles thématiques je voulais parler. Mais ce qui a déclenché l’écriture finale, c’est l’amnésie et le « vous », soit la narration à la deuxième personne du pluriel. Le dispositif de l’amnésie est ce qui m’a permis de construire l’histoire. Avant, je vasouillais un peu, je ne voyais pas comment organiser ce dont je voulais parler. En fait, c’est l’oubli qui a organisé le livre.

Comment avez-vous fait dans Double nationalité pour « faire le tri entre psychologie individuelle et trait de caractères nationaux » ?
Nina Yargekov : Je pense à ce passage où l’héroïne remet tout en question. Elle est en Hongrie et elle se dit que si ça trouve, la Hongrie, c’est juste un pays qu’elle s’est imaginé à travers ses parents, comme dans une petite bulle déconnectée du réel. Parce ce que ses expériences en Hongrie contredisent l’idée qu’elle se faisait du pays. D’une manière générale, il est difficile de faire la part des choses. Par exemple, tu es né dans un pays A avec des parents d’origine B, tes parents ont plein de traits de caractère : est-ce que ce sont eux qui sont comme ça ou est-ce que leur vision du monde s’explique par leurs origines ? C’est une question qui touche à l’histoire personnelle, est-ce que les traits de caractères en partie culturels, ou est-ce que tout est imbriqué ? Ce sont des questions que je me pose souvent.

Quelles méthodes employez-vous pour déconstruire les stéréotypes culturels ?
Nina Yargekov : J’ai tendance à partir de petites choses du quotidien, d’une interaction assez banale. La manière dont pense l’héroïne est assez proche de ma manière de penser. J’essaie de tirer le fil et de voir ce qu’il y a dans chaque interaction. Cela m’a toujours embêté qu’on dissocie clairement le privé et le politique. L’idée est de montrer à travers des événements anecdotiques que la vie quotidienne peut englober de grandes questions historiques, politiques, etc.
Le postulat de base est celui de la sociologie. On ne peut pas séparer d’un côté les individus et de l’autre le collectif. Entre deux personnes, ce qui se joue ce n’est pas une relation entre deux êtres éthérés mais des représentations sociales, des rapports de pouvoir qui ont une dimension politique. On ne pourrait pas se parler s’il n’y avait pas de société car nous n’aurions pas de langue, de références communes. Quand je regarde des individus, je cherche à comprendre ce qui est englobé.

Comment avez-vous fait pour inventer des expressions linguistiques ?
Nina Yargekov : Je savais dès le début de l’écriture que l’héroïne voudrait partir au Québec à la fin du livre, alors j’ai casé de petits indices, comme le mot caribou. Au départ je voulais qu’il n’y ait que des jurons québécois, c’est assez chouette à entendre, ces tournures sont rigolotes, je trouve. Puis je me suis dit qu’elle ne pourrait pas tenir tout le livre comme ça, que cela risquerait de devenir lourdingue à force. Ensuite j’ai pensé à utiliser des jurons du français des autres pays que la France. Je me suis documentée sur les expressions suisses et belges, j’ai fait une sorte de collection de jurons, et en poussant plus loin j’en ai inventé. Je me suis beaucoup amusée à le faire. C’est un texte écrit en français, mais je voulais qu’à certains égards cela sonne comme un texte étranger, comme une traduction. Lorsque tu entends une langue étrangère, tu comprends parfois ses expressions idiomatiques au sens propre, alors que c’est au sens figuré dans la bouche du locuteur. Dans mon rapport à mes deux langues, il y a de ça aussi, si quelqu’un dit « il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier », je visualise un panier avec des œufs, je ne vois pas l’idée. J’ai la même chose avec le hongrois. C’est cela que je voulais faire passer dans mon texte.
Il y a des sortes de vagues thématiques aussi, comme lorsqu’elle se fait un délire sur l’univers et les planètes, eh bien apparaissent des jurons avec des astéroïdes. Ou lorsqu’elle aborde son végétarisme, elle va avoir des jurons avec des légumes.

L’héroïne dans cette histoire tient un journal, elle se parle beaucoup à elle même. Cela a-t-il pour vous un rapport avec l’activité d’écriture ?
Nina Yargekov : Elle tient un journal, ce qui à mon sens n’est pas de l’écriture au sens fort du terme. Elle consigne dans un journal ce qui lui arrive. Elle entend plusieurs voix. Je suis assez plurielle dans ma tête, sans être schizophrène au sens clinique du terme. Dans mon premier roman Tuer Catherine j’avais poussé ça très loin, au point qu’un journaliste m’avait demandé si j’avais déjà été internée en hôpital psychiatrique. Ce n’est pas le cas. Dans ma manière de penser, j’ai plusieurs parts de moi qui dialoguent dans ma tête. Cela se ressent dans ma manière d’écrire. C’est une manière de fonctionner qui est assez naturelle pour moi, et l’écriture c’est aussi essayer de rassembler tout ça. C’est montrer que malgré cette chose plurielle tu peux être une seule personne, que ce n’est pas grave.
L’idée derrière tout ça est de mettre en scène une fille qui est assez seule, ses parents sont morts, quand elle rencontre un mec ça ne marche pas, elle est dans une grande solitude, il n’y a pas vraiment de personnages secondaires. En même temps, c’est très animé dans sa tête. Je voulais montrer une sorte de solitude très joyeuse et vivante. L’isolement, ce n’est pas forcément se morfondre.

Est-ce que pour vous quelqu’un qui a une vie ennuyeuse laisse derrière lui une œuvre ennuyeuse ?
Nina Yargekov : Tu peux avoir quelqu’un qui de l’extérieur paraît mener une vie ennuyeuse, il est dans une routine, mais si cela se trouve dans sa tête, il se passe pleins de trucs. Et a contrario tu peux avoir quelqu’un qui a une vie passionnante, il part tout le temps en voyage, il vit plein d’aventures, mais s’il est tout sec à l’intérieur, cela ne lui procure aucune émotion. Effectivement, j’ai tendance à avoir une vie assez simple et calme, mais en même temps je me raconte plein d’histoires dans ma tête et j’en fais des livres. Du coup, je n’ai pas l’impression d’avoir une vie ennuyeuse.

Pour vous l’auteur est-il le mieux placer pour parler de son œuvre ?
Nina Yargekov : Ce n’est pas la seule personne qui peut le faire. Je peux apporter mon point de vue. Il est plus facile de répondre à comment on a écrit telle chose qu’à pourquoi on l’a écrite. Je peux éventuellement apporter un éclairage intéressant sur certains points qui ne sont pas explicites, je peux dire mon intention était celle-ci ou celle-là.
Cependant je reste ouverte aux interprétations. J’aime bien être bousculée, dans une certaine limite, par l’interprétation qu’autrui peut proposer. J’aime bien qu’on me donne de nouveaux éclairages, comme lorsque quelqu’un dit : « ce livre m’a rappelé telle expérience, telle chose à laquelle j’ai pensée ». J’apprécie de voir que le texte a sa propre vie. Je pense que le livre devient différent à chaque lecture.

Que pouvez-vous nous dire sur le côté pamphlet, critique de votre livre ?
Nina Yargekov : Oui, il y a quelque chose de voltairien, mais à travers des choses quand même fantaisistes. J’aurais pu ne faire qu’un pamphlet, mais pour moi au-delà du côté, est-ce que cela va plaire aux gens, il y a le fait que ça m’amuse moi. Je pense que cela aurait été un peu ennuyeux, juste le pamphlet. Parce que cela aurait été juste quelque chose d’un peu rageur qui sort. En tant que lectrice, même s’il y a des idées très justes ou intelligentes, je n’aime pas avoir l’impression qu’on me dicte ce que je dois penser, et par esprit de contradiction, je ne vais pas être d’accord, ou cela ne va pas me parler. Pour moi, le pamphlet est plus proche du discours politique que d’une forme artistique. Je voulais que ce livre soit aussi de la création. La forme choisie n’est pas juste une stratégie pour mieux faire passer des idées en les enrobant de choses marrantes. Mon ambition était que ce soit un vrai texte de littérature avec des idées dedans. Je n’aurais pas eu envie d’écrire un pamphlet, car j’aurais trouvé qu’il y avait dedans quelque chose non pas de ridicule, mais de trop premier degré. Je me serais dit « qu’est-ce que cela va apporter de plus ? » Je vais convaincre seulement des personnes qui pensent déjà à peu près comme moi. Alors on va se conforter entre nous : « oui ça c’est très mal ! faudrait faire ci ou ça ». J’aurais eu l’impression qu’il n’y avait aucun intérêt. Toutes ces choses politiques, dans le fond, ne sont pas nouvelles. Si j’avais quelque chose à apporter, c’est sur la forme.

Pour vous le sentiment national est-il quelque chose de définitivement positif ?
Nina Yargekov : C’est quelque chose qu’on a tous, un sentiment d’appartenance à un groupe, une profession, une religion. C’est difficile de ne pas avoir ce sentiment d’appartenance. Des gens diront « j’appartiens à l’humanité » ; c’est un groupe aussi. C’est positif dans le sens où cela permet de partager des valeurs communes. On ne peut pas vouloir éradiquer tout sentiment d’appartenir à une nation, car ce faisant, il ne va pas s’en aller, il va juste se déplacer et prendre des formes extrêmes et dangereuses.

Propos recueillis par Quentin Margne.

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