« THE GRINNING MAN », TOM MORRIS, TRAFALGAR STUDIOS LONDRES


Londres, correspondance.
« The Grinning Man », mise en scène Tom Morris, Trafalgar Studios, Londres

Les romans de Victor Hugo sont depuis plusieurs années, adaptés dans des comédies musicales, comme c’est le cas des Misérables qui se donne depuis de nombreuses années au Queen’s Theatre à Londres. Si les comédies musicales restent l’une des marques de fabrique anglosaxonne et plus particulièrement britannique, à l’égal de la pantomime véritable institution de noël ici, The Grinning Man en comédie musicale reprend et détourne L’Homme qui rit, véritable monument littéraire. L’esthétique hugolienne se retrouve dans cette comédie musicale même si l’ensemble reste une adaptation très libre de l’oeuvre originelle. Le sublime côtoie toujours le grotesque, le difforme et le monstrueux dans cette mise en scène poétique qui n’est pas moins exempte de ce sentimentalisme afférent à toute comédie musicale.

La mise en scène de Tom Morris, qui avait co-dirigé le magnifique War Horse, utilise intelligemment des marionnettes qui lors de la première partie reviennent sur l’enfance de Gwynplaine, devenu Grinpayne. Une marionnette à l’effigie du loup, Homo dans le roman, devenu Mojo impressionne par sa taille et sa prestance. A moitié constituée des jambes d’une marionnettiste se déplaçant à quatre pattes sur scène tandis que l’avant présente la musculature d’un loup géant à la gueule réaliste, sombre, grisâtre et aux yeux incandescents, la marionnette du loup fait une entrée sensationnelle sur le plateau. Mojo est l’un de mes personnages préférés avec le personnage d’Ursus dans le roman comme dans ce spectacle, dans lequel ses yeux brillants transpercent la nuit noire du théâtre.

Le sourire de Gwynplaine (faut-il le rappeler ? mutilé, dans le roman, par les comprachicos, voleur d’enfants, lorsqu’il a été retrouvé enfant, en lui inscrivant la marque terrible d’un sourire éternel puis abandonné à son sort, a été ici défiguré par le fou du roi caressant l’espoir d’un titre nobiliaire donné par un roi tyrannique) est intelligemment caché par un bandeau ensanglanté et n’est dévoilé que lors des numéros de foire, avec force stroboscopes et autres éclairs de lumière. Grinpayne traumatisé par cet horrible souvenir, lui-même lié à la mort de ses parents dans la comédie musicale, sombre dans l’amnésie grâce à une potion administrée par Ursus lui-même !

L’immersion dans cet univers si singulier de L’Homme qui rit, est particulièrement soignée. Elle se fait au détour d’un couloir placardé d’affiches annonçant le prochain numéro de cirque de Grinpayne, de loupiotes de toutes les couleurs, le tout défraîchi dans un esprit de parade monstrueuse, ou freak show, début du vingtième siècle ou dix-neuvième siècle. Le sourire de Gwynplaine y est omniprésent puisque le cadre de la scène, lui-même, représente ce gigantesque sourire monstrueux et ensanglanté. Également décorée des mêmes loupiotes colorées de fête foraine, la salle entière sert d’extension au plateau scénique : des gradins sont installés parmi les spectateurs pour accueillir la princesse et son frère lors des représentations foraines de Grinpayne, une mise en abyme filée durant tout le spectacle avec le théâtre dans le théâtre ce qui se retrouve également dans le roman de Victor Hugo. De même, les marionnettes de Grinpayne et Dea, l’enfant aveugle qu’il a sauvée du froid qui deviendra rapidement sa bien-aimée, enfants jouent à la poupée : des marionnettes de la Belle et à la Bête à l’avant-scène sous les feux de la rampe.

Tout l’univers hugolien se retrouve ici dans une mise en scène au visuel marquant mais à la ritournelle et intrigue ultra simplifiées, un peu ringardes et un rien guimauve des comédies musicales. Cette adaptation libre fait tout de même la part belle malgré tout à l’actualité politique au travers de quelques touches subtiles réutilisant cette veine du roman : une princesse en mal d’existence qui dilapide sa jeunesse en orgies, un prince fasciné par les monstre, découvre le sourire de Grinpayne et par là-même la rédemption, tandis que le roi meurt soudainement et que son autre fille, préalablement muette, se met à parler d’une voix assez stridente et vulgaire pour dans son discours, et signale dans une saillie empruntée à Trump, elle-même reprise à Ronald Reagan, lors de son couronnement qu’elle remettra le pays sur pieds (« make the country great again »). Il faut cependant reconnaître à cette production la prouesse de développer l’entité et la finesse de certains personnages notamment du personnage du clown, superbement incarné par Julian Bleach, contrairement au manque de subtilité que dégage celui de Grinpayne devenu assez manichéen, pris d’un désir de vengeance envers la personne qui l’a défiguré. Ursus, le philosophe bateleur, prend en charge la narration dans cette version-ci, et nous raconte l’histoire de Grinpayne, enfant de dix ans, qu’il a trouvé dans la neige un matin avec un bébé dans ses bras, Dea, et adopté par force compassion. L’aspect de rédemption apporté par le sourire sordide de Grinpayne et de ce personnage en figure christique reste patente. Le rendu visuel impressionne par cette alliance de transcendance poétique et de monstruosité.

Delphine Leroux

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