« WHAT HAPPENED TO SAM AND BOB ? », SUR LA ROUTE DE LA BEAT GENERATION

« What happened to Sam and Bob ? » Dies Irae, texte et mise en scène de Matthieu Boisset ; L’Atelier des Marches de Bordeaux du 14 au 17 mars ; dans le cadre du Printemps des Marches de Jean-Luc Terrade du 28 février au 31 mars 2018

Larguer les amarres pour en finir avec les codes du vieux monde, que ce soient ceux d’une littérature corsetée dans des règles immuables ou ceux d’un american way of life gangréné par le consumérisme exhibé comme marque de réussite sociale, Samuel Beckett et Bob Dylan en sont l’incarnation vivante. L’un et l’autre, de la place singulière qu’ils occupaient de part et d’autre de l’Atlantique, ont chacun à leur manière contribué à déboulonner les statuts tutélaires de l’ordre établi préparant l’avènement des mouvements libertaires des années 68. Alors inventer « de toutes pièces » une rencontre entre ces deux figures mythiques d’une époque – où déjà être réaliste était demander l’impossible – apparaît une réelle gageure aux vertus hallucinatoires. Entre airs et chansons de Bob Dylan et texte d’inspiration beckettienne, Matthieu Boisset s’y est essayé avec sensibilité et une jubilation palpable qui nous « ballade » entre zénitude et errances vagabondes.

Dans l’épaisseur d’un silence que rien ne vient troubler, sur le plateau vide de l’Atelier des Marches de Jean-Luc Terrade, un voyageur avec bagage prend lentement possession de l’espace nu. Absorbé par l’on ne sait quel débat intérieur, son existence présente semble se concentrer sur la meilleure place à offrir à son sac de voyage : ici ? ou là ?… Avec moult égards (ses gestes pour le défroisser sont pures caresses), il le pose et le dépose, explorant plusieurs emplacements comme si l’essentiel du monde résidait dans cette action. Au bout de longues minutes, prenant sa veste comme oreiller, il s’endormira, apaisé, un œil posé sur ce compagnon d’aventures « à – venir »… D’emblée, même s’il manque l’arbre, on est transporté dans le non-lieu de Vladimir et Estragon de Samuel Beckett dont les ombres rôdent tant leurs horizons d’attente résonnent encore jusqu’à nous, à la différence près qu’ils se teintent ici ces horizons des couleurs des Clochards célestes de Jack Kerouac.

Alors que Sam semble dormir sur ses deux oreilles, venu d’un temps lointain l’air de « This Land is Your Land » de Bob Dylan égrène ses paroles dont la traduction est projetée sur l’écran noir de nos nuits blanches : « Ce pays est ton pays, ce pays est mon pays / De la Californie, à l’île de New York / De la forêt de séquoias, aux eaux du Gulf Stream / Ce pays a été fait pour toi et moi ». Comme au cinéma – dont les lumières de Matthieu Chevet semblent tout droit inspirées – a poor lonesome cowboy émerge de l’obscurité, guitare en bandoulière et chapeau vissé sur la tête, il traverse lentement l’espace en reprenant sur sa guitare les accents langoureux de « This Land is Your Land ».

Bob (Benjamin Ducroq) ayant rejoint Sam (Frédéric Guerbert), ils s’immobilisent face à face, leurs ombres se détachant en contrejour sur un fond d’écran de lumière saturée, alors que la voix d’un narrateur introduit au voyage immobile dont nous allons être les destinataires privilégiés. Cette voix narratrice, surgie des bancs du public plongé dans le noir, n’a pas de visage… avant d’emprunter les traits rudes et anguleux du comédien (Daniel Strugeon), double saisissant du dramaturge irlandais, sur qui la lumière se fait lorsqu’il émerge face à nous, ceint de son costume gris. Le texte énoncé, entre prologue décalé et longue didascalie – on en doit l’écriture au metteur en scène Matthieu Boisset – résonne comme la voix off du cinéma en nous immergeant dans l’univers de Beckett auquel il emprunte sa prosodie : « Le voyage de Sam et Bob je peux le raconter si je veux car j’étais avec eux tout le temps. Enfin il me semble… Comment se sont-ils rencontrés ? Je ne m’en souviens pas très bien. Je ne sais pas si eux-mêmes s’en souviennent vraiment… ». Lié autant au contenu des paroles qu’à la tessiture si singulière de la voix qui les énonce, on est d’ores et déjà gagné par le charme de l’invitation au voyage qui nous mènera loin, très loin, quelque part sur les traces de la Route 61 chère à Bob Dylan (« Highway 61 Revisited », l’un des titres diffusés).

L’aventure – « Humer les airs du monde en dehors des murs des villes. Etre là où on est au monde » – débute par un plan-séquence (le théâtre se fait cinéma) où Sam et Bob prêtent grand leurs oreilles à « Blowing in the wind » – « Combien de routes un homme doit-il parcourir / Avant que vous ne l’appeliez un homme ?/ La réponse est soufflée dans le vent » – accompagné des chants d’oiseaux auxquels ils répondent en sifflant. Un « montage Cut son » permet de passer instantanément de ce lieu livré à la nature à l’univers d’une gare, bruit des crissements d’acier d’une locomotive s’arrêtant sur les accents de « The times there are changing ». Puis un autre « Cut son », et le bruit de l’océan envahit le plateau sur la musique de « Sally Gal ». Sam et Bob, baignés d’insouciance, allongés sur leur serviette, savourent le plaisir simple d’être au monde sur une plage inondée de soleil et se livrent à des improvisations ludiques comme celle de Sam imitant la démarche cambrée d’Aldo Maccione déambulant sur le rivage. La liberté est là, palpable.

Suivront d’autres lieux tous introduits par des ruptures sonores annonçant les autres étapes de cette odyssée immobile. D’abord un bar, avec son brouhaha en fond de salle, où Sam et Bob se livrent à une partie de cartes acharnée tout en éclusant de nombreux verres servis par le narrateur en personne. La succession de coupures de lumière, plongeant un instant dans le noir complet, « éclaire » le temps qui s’étire sans qu’aucune obligation ne vienne perturber leur jeu. Puis Bob se lève, et négligemment appuyé contre un mur entame « Don’t think twice it’s all right » – « Bon ça ne sert à rien de rester assise à chercher à comprendre, bébé / Quand le coq chantera au point du jour / Regarde par la fenêtre et je serai parti / C’est à cause de toi que je pars sur les routes / N’y pense plus, tout est bien » -, conclu par cette saillie du narrateur : « C’est toi le jeune poète ? », écho d’une expression employée un jour par Beckett pour désigner Dylan. Ensuite un train est annoncé par le bruit de ses essieux tandis qu’un texte d’inspiration très beckettienne est énoncé par le narrateur : « Mais quelle est cette histoire de se trouver là ? / Mourant, vivant, naissant / Sans avancer ni reculer / On est là et puis c’est tout. Sans savoir. Jamais ».

Viendra le final où Bob, Sam, et le narrateur se retrouveront assis côte à côte, faisant face au public dans un très beau tableau aux éclairages picturaux. « The times they are a changing » sera diffusé et les paroles projetées – « Le sort en est jeté / Le présent d’aujourd’hui sera demain le passé / L’ordre actuel est en train de disparaître / Les temps sont en train de changer » – ouvrent sur cette utopie généreuse et vivifiante portée par la jeunesse des années soixante trouvant en Bob Dylan leur chantre éclairé. Le narrateur, avant de partir vers là où il est apparu, commentera : « Il leur est arrivé ce que nous voudrions tous. Etre. Etre nulle part. Et partout. Au monde ». Silence et noir.

Dire que cette expérience de type sensorielle délivre des effets hallucinogènes sans autres substances diffusées que les mots du narrateur, avatar à s’y méprendre de Beckett, mêlés aux airs et chansons de Bob Dylan, le tout interprété par des acteurs « parlant » au-delà de leur silence dans une atmosphère nimbée par des éclairages aux vertus psychédéliques, c’est faire acte tout bonnement de réalisme. Ce réalisme des sixties qui amenait des jeunes gens, en partance « sur la route », à vouloir l’impossible.

Yves Kafka

Photos Catherine Caillé

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