TRIBUNE : MAGIE BLANCHE, MAGIE NOIRE, QUAND « L’ART CONTEMPORAIN » JOUE AVEC LE FEU

TRIBUNE : Magie blanche, magie noire : quand l’ « art contemporain » joue avec le feu

« À la formule de Beuys, « chaque homme est un artiste » se troque celle du tout critique (ou tous critiques). Du post Facebook aux blogs, en passant par les like , chacun s’arroge le droit de commenter, d’invalider ou d’encenser les dernières productions artistiques, au point que se dessine un horizon du procès, dont la qualité et l’autorité du jugement n’ont d’égale que celle de la visibilité de son auteur 1. [Je souligne]»

Déjà à l’époque récente de sa lecture, ce passage d’un article décidément très intéressant de Marion Zilio m’avait renvoyé à un autre texte, plus ancien, de Roger Caillois, intitulé « Le procès intellectuel de l’art », qui est en fait la lettre de rupture de Caillois avec André Breton et le Surréalisme. Je me suis rendu ce matin à la bibliothèque municipale de Caen, qui a dans ses réserves, je le sais, le recueil dans lequel ce texte est publié, déjà animé par une forme d’exaltation intellectuelle, malheureusement l’ouvrage était déjà emprunté. Qu’à cela ne tienne, l’argumentation de Roger Caillois est simple et facile à retenir : évoquant la fameuse expérience des « pois sauteurs du Mexique », Caillois fait, grosso modo, reproche à Breton de préférer le vernaculaire de l’ésotérisme à l’universalisme de la science. « Je veux comprendre comment ça marche », dit-il si je me souviens bien.

Dans une vieille tribune consacrée à Adel Abdessemed (et c’est encore lui qui nous occupera aujourd’hui), j’écrivais :

« Là où Thomas de Quincey, dans De l’Assassinat considéré comme l’un des Beaux-arts, jouait avec les genres, situant son ouvrage entre le roman et l’étude sociologique, semant le doute quant à l’existence de ces macabres sociétés secrètes prenant un plaisir esthétique à tuer, là où Jules Barbey d’Aurevilly était convaincu de la valeur négativement morale de ses Diaboliques (qui ont été écrites, selon les mots d’une grande spécialiste de Barbey d’Aurevilly, Andrée Hirschi, afin de « moraliser dans la terreur », ou encore de « purifier et de fortifier »), Adel Abdessemmed nous confronte au meurtre sans laisser de place au doute (un artiste plus fin aurait conçu une mise en scène hyperréaliste, pour ensuite laisser enfler le scandale et finalement révéler le caractère fictif de son œuvre), atteignant, dans un mouvement de désespoir indifférent, dépassionné, l’avant-dernière étape de ce que j’ai appelé ailleurs « nouveau littéralisme », la dernière, indépassable, étant le meurtre en direct d’un être humain, réalisation contemporaine de l’injonction du publiciste sensationnaliste André Breton à « descendre dans la rue, et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule » -phrase contre laquelle l’homme révolté Albert Camus s’était insurgé à très juste titre 2. »

Sans affirmer que je sois à l’origine de cette révision dans sa pratique, il semble qu’Adel Abdessemed ait suivi mon conseil en optant pour des effets spéciaux (qu’on peut rapprocher de ceux de la prestidigitation, ou « magie blanche ») faisant croire qu’il met des poulets accrochés par les pattes à brûler dans une pièce noire plutôt que de les brûler vraiment. Précaution inutile pour cet artiste aux lourds antécédents à l’époque des fake news, de la viralité et de la post-vérité (souvenez-vous également de ma citation de Baudrillard dans ma dernière tribune à propos de Jeff Koons) puisque si j’ai bien compris, l’artiste a fait retirer son œuvre, objet d’une véritable halali prenant sa source dans un simple « tweet » accusateur et non-informé. Les « procès de l’art » ne datent pas d’aujourd’hui comme nous le voyons avec Caillois (on pourrait évoquer comme exemple princeps de ce phénomène l’iconoclasme byzantin), et « l’art contemporain » n’en fini décidément pas d’être en butte à des sortes de procès populaires à défaut d’être révolutionnaires.

Révolutionnaire, un procès définitif le serait s’il parvenait à renverser son objet, c’est à dire, je l’ai souvent dit et c’est précisément ce que je désigne dans mes tribune par « art contemporain », un art doublement légitimé par l’Etat et les grands possédants de ce monde, un art qui se prétend démocaratique alors que sa seule tâche est de donner à caresser du regard des objets plus ou moins agréables à voir ou intéressant à une plèbe qui ne pourra jamais les posséder, véritablement en disposer dans une société véritablement libre et déhiérarchisée. A vrai dire, ce procès sans cesse reporté sine die n’est pas seulement celui de l’art contemporain dans le petit pré carré de la culture administrée, mais celui du capitalisme individualiste, égocentrique et inégalitaire (par opposition à un « capitalisme pour tous ») dont il est représentatif, et dont je ne finis pas de m’étonner qu’il tienne encore debout (cet étonnement a été particulièrement prégnant lors de l’épisode des Nuits Debout, dont on a vu avec quelle condescendance elle a été traitée par la classe dirigeante) : puisque je parlais tout à l’heure de fascination devant l’ésotérisme au détriment d’une libre compréhension et d’un libre exercice du jugement grâce à la science, peut-être tout cela tient-il encore debout par une sorte de magie, noire, celle-ci. En écrivant cela je pense précisément à un texte d’Antonin Artaud intitulé « Aliénation et magie noire » :

« S’il n’y avait pas eu de médecins

il n’y aurait jamais eu de malades,

pas de squelettes de morts

malades à charcuter et dépiauter ,

car c’est par les médecins, et non par les malades que la société a commencé. »

De la même façon, peut-être est-ce la cupidité, l’égocentrisme qui n’en finit pas d’aliéner ceux qui sont mis à leur service qui fondent la société que nous connaissons… Cette magie, cet irrationnalisme qui semble gagner la société dans son entier (il n’y a qu’à observer le nombre de méthodes de soin non orthodoxes qui se vendent comme des petits pains à l’ombre d’une médecine en laquelle on a de moins en moins confiance…), on la retrouve tout naturellement, depuis au moins une dizaine d’année, dans la chambre d’écho d’un « art contemporain » qui se pique d’hypnose, de télépathie, de magnétisme, de sorcellerie (une jeune artiste niçoise de ma connaissance étant régulièrement qualifiée de « sorcière contemporaine ») : à bout de souffle, les avant-gardes qui autrefois voulaient transfigurer le monde ici et maintenant fuient le réel pour trouver refuge en tant que domaine séparé dans l’irrationnel… Peut-être serait-il temps pour nous de quitter le champs des ancéstrales représentations pour entrer de manière positive dans celui de ce que Deleuze et Guattari nommaient « production désirante et sociale ».

Yann Ricordel

1- http://pointcontemporain-pratiquescritiques.com/interstices-de-critique-marion-zilio/

2- https://inferno-magazine.com/2014/09/08/tribune-la-criminalite-au-service-de-lart-contemporain/

Image : Adel Abdessemed, « Je suis innocent », 2012

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