4.48 PSYCHOSE : « S’IL VOUS PLAÎT, LEVEZ LE RIDEAU »

« 4.48 Psychose » texte Sarah Kane, mise en scène Anet Rivalland – L’atelier des Marches de Bordeaux, du 28 mars au 31 mars / dans le cadre du Printemps des Marches de Jean-Luc Terrade, du 27 février au 31 mars 2018.

« 4.48 Psychose »,un texte au bord de l’impensable écrit par Sarah Kane, cette jeune femme traversée par des fulgurances la coupant du monde des vivants autant qu’elles nous en rapprochent tant leurs cris résonnent en nous comme des révélateurs de nos fragilités enfouies. « Après 4h48 je ne parlerai plus. Je suis arrivée à la fin de cette effrayante de cette répugnante histoire d’une conscience internée dans une carcasse étrangère et crétinisée par l’esprit malveillant de la majorité morale », errances chaotiques où les mots soufflés tantôt comme des bulles de savon, tantôt projetés comme des grenades dégoupillées, viennent crever à la surface du réel psychotique questionnant notre propre réalité et ne pouvant in fine que rencontrer la mort, unique délivrance possible.

Les multiples « elles » qui dialoguent en elle prennent soudain statut de personnages distincts, échos réifiés de ceux rencontrés dans nos propres rêves-cauchemars animés par notre inconscient, metteur en scène des multiples facettes du moi ensommeillé. Tout « ça » pour dire combien cette inquiétante étrangeté qui se dégage de ce maelstrom explosif a quelque chose à voir avec notre propre théâtre onirique qui dit de nous ce que nous ignorions de lui.

Ce dé-goût d’être, ce mal-être porté à son incandescence jusqu’à l’indécence (corps meurtri présenté dans un dénuement criant, corps se goinfrant de capsules médicamenteuses pour remplir un vide insondable), la comédienne – Anet Rivalland, co-metteure en scène avec Daniel Strugeon – le fait vivre jusqu’à ce que mort s’ensuive. Et lorsque le soleil noir de la mélancolie abrasive illumine ce qui vient à manquer cruellement, lorsque ce trop-plein d’amour se heurte au vide abyssal, la rage impuissante s’empare de cet être poreux pour la dévorer de l’intérieur. Déferlement chaotique de sensations-idées qui nous atteignent comme autant d’éclats d’obus, réifiant nos propres déchirements. Entre « la folle » et nous, une feuille de papier à cigarette qui part vite en fumée.

Emergeant de l’obscurité qui en noie les contours, baignée d’une lumière aux reflets bleus outre marins, affrontant la lumière blanche de l’univers (in)hospitalier carcéral, elle est ballotée constamment dans un flux qui chahute le frêle esquif de sa carcasse étrangère à elle-même tant elle est parasitée par la bien-pensance normative. Bien-pensance commune à laquelle nous prenons conscience d’appartenir, non sans effroi et à notre corps défendant bien évidemment, les raies blanches de lumière au sol figurant les fragiles frontières séparant provisoirement deux mondes.

Ainsi les voix se mêlent confusément dans sa tête mais aussi en nous pour créer un entre deux faisant écho à l’humaine condition à l’œuvre en chacun. Lâchant les amarres, perdant nos liens avec la banalité de la normalité, littéralement a-liénés à notre tour, nous devenons acteurs du débat soulevé par cette tempête sous un crâne aux bords de l’impensable, et ce grâce au truchement de la sensibilité d’une comédienne sans fard. « S’il vous plaît, levez le rideau », dira-t-elle en guise de chute… Après un moment d’incertitude face à cette prière qui nous est directement adressée, la lumière revenue, nous pourrons nous « rattacher » à nos croyances majoritaires afin de reprendre notre existence normée.

Yves Kafka

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