MANIFESTA PALERMO : INTERVIEW DE MARINELLA SENATORE

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Rome, correspondance.
Manifesta à Palerme : interview de Marinella Senatore
par Raja El Fani

Marinella Senatore est la seule artiste italienne de la 12ème édition de la biennale européenne Manifesta* qui ouvrira au public le 16 Juin à Palerme, l’autre Italien jusqu’ici confirmé de la sélection (Giorgio Vasta) étant journaliste et écrivain. Marinella avait déjà travaillé avec Mirjam Varadinis, une des curatrices de Manifesta 12, au Kunsthaus de Zurich où l’artiste a relevé le défi d’organiser une parade d’amateurs au milieu des œuvres de la collection du musée suisse. Elle a animé le retour en 2016 de la Quadriennale de Rome avec des petites écolières en tutu tourbillonnant au milieu des personnalités culturelles.

Mais c’est dans la rue, sur les places publiques que le travail de Marinella peut être compris dans toute sa dimension. Avec sa compagnie de danse The School of Narrative Dance, elle forme professionnels et amateurs sur place sans aucun autre entraînement que la confiance et la participation. Elle a traversé avec ses happening l’Italie, l’Espagne, l’Ecuador, Shenzhen, Paris, Londres, et y a chaque fois testé la force collective des communautés. Mais Marinella dit avoir enrichi sa recherche récemment avec un travail appelé Protest Forms au Queens Museum de New York et s’apprête après Manifesta à mettre en pratique sa méthode en Afrique du Sud où la diversité est encore plus exacerbée.

Inferno : Peux-tu nous anticiper quelque chose sur le projet Procession que tu présenteras le 16 Juin à Palerme pour Manifesta ? Tu t’inspireras de la grande fête religieuse locale appelée Santa Rosalia qui a normalement lieu en juillet, tu en suivras l’itinéraire ?

Marinella Senatore : Le parcours va du quartier Ballarò au Forum, Foro Italico, et Sainte Rosalie est, si je puis dire, une de nos chorégraphes ! Cet aspect sera mis en évidence. Je tiens toujours compte des rituels citoyens et païens mais aussi religieux, mon travail est connu pour ça. Les processions religieuses ont toujours une origine païenne. La procession de Sainte Rosalie a été étudiée par une des chorégraphes principales de notre projet, Maria Fonzino qui vit à Paris depuis dix ans. Mais j’insiste sur ce fait : Sainte Rosalie est une des chorégraphes du projet, vous comprendrez vite pourquoi, ce sera très évident. Mon approche est toujours le même : connaitre la ville en faisant une carte du territoire, recueillir les témoignages des habitants de différents milieux. Mon objectif est de construire une communauté, pas de rester confinée dans le monde de l’art et de la culture. Mes projets sont une plateforme pour les plus émarginés qui parfois ne sont jamais entrés dans un théâtre ou n’ont jamais vu un ballet classique et qui ont donc l’occasion de participer à un projet artistique, d’en faire partie. Le contenu socio-politique est fondamental. Le seul fait de pouvoir se déplacer dans les rues de leur propre ville, de s’en approprier culturellement ensemble, c’est énorme.

Combien de personnes participeront à ta procession ?

Des centaines de participants, pour l’instant on ne les a pas encore comptés mais on s’attend à des milliers de personnes entre public et participants. C’est une performance qui me rend particulièrement heureuse, Palerme est une ville magnifique, à la fois poétique et chaotique, raffinée et agressive, une ville contradictoire et changeante. Le projet est ambitieux et complexeà réaliser mais les participants de Procession ont une telleflexibilité, une ouverture d’esprit propre à ce lieu, que ça nous a beaucoup facilité, j’ai eu l’impression qu’ici les gens avaient hâtede participer, ils se sont complètement impliqués dans le projet.Palerme est une ville incroyable pour un artiste, j’ai rarement eu cette sensation, l’enthousiasme et la richesse que j’ai trouvés à Palerme sont comparables seulement à New York. Je pense que ce sera une de mes plus belles performances, et c’est déjà une très forte expérience, bien au-delà de mes attentes.

Les participants de ta performance ne sont pas des professionnels comme les acteurs des grands réalisateurs italiens.

Les participants ne sont pas seulement des danseurs, il y aura un chœur, de la poésie, la musique ira de la folk à la musique expérimentale.

Tu es la fondatrice d’une compagnie de danse nomade, l’Ecole de Dance Narrative. Quelle est votre base à Palerme pour le training des participants ?

The School of Narrative Dance est basée au Théâtre Garibaldi etdans la rue au où certains des protagonistes de mes précédentes performances viendront à Palerme de différents pays faire des workshops sur notre méthode pendant toute la durée de la biennale. Ça aussi c’est un des aspects participatifs de ma compagnie, ça crée des connexions internationales. On prépare également un focus sur notre concept «Protest Forms», sur les formes de contestations avec la musique et la dance. Et en plus on m’a réservé un espace pour exposer mes projets graphiques et mes sculptures.

Est-ce que tu feras une répétition générale dans la rue ?

Notre compagnie The School of Narrative Dance ne fait jamais de répétitions, on donne des cours gratuits ouverts à tous, la chorégraphie nait à travers le vocabulaire gestuel des participants, leurs mouvements, ce que les participants seront en mesure de faire émerger. A Palerme, les participants sont divisés par groupes, personnellement je m’apprête à travailler avec des groupes spécifiques qui ont besoin de travailler dans leur environnement habituel, il n’y aura pas un musée de référence où d’habitude on réunit tous les participants. Pour tout te dire, je prépare un gros effet surprise : la performance sera menée par un groupe de non-voyants. Ce seront eux qui nous guideront, voyons où ils vont nous entraîner.

J’ai lu que tu viens du monde du cinéma, de la réalisation, c’est ce qui te donne cette capacité à diriger une foule de gens ?

J’ai en effet fait des études de cinéma avec le grand chef opérateur (de Fellini et de Visconti) Giuseppe Rotunno vainqueur d’un Oscar, mais mon background est plus varié, j’ai un doctorat en art, j’ai enseigné en Espagne et je continue d’enseigner comme visitprofessor dans différentes universités dont la NYU. Je suis aussi diplômée au Conservatoire, j’ai fait partie d’un orchestre comme violoniste. J’ai vite compris que j’étais portée à une créativité partagée, ce qui ne veut pas dire que je ne sais pas travailler seule, je fais énormément de dessins et de photos qui servent dans un premier temps à traduire en image ce que j’ai en tête et de storyboard pour les participants. Le travail d’équipe m’a appris à gérer les attentes et le désir des autres, à comprendre les individualités et les potentialités. Le résultat est un flux d’images, de voix, de sons, parfois dissonants, ce qui fait partie des collaborations, mais après tout converge dans un corpus unique. Je dois beaucoup à chaque personne avec qui j’ai travaillé.

Est-ce qu’on peut opposer ton travail à celui d’une autre artiste italienne de la performance mais statique, Vanessa Beecroft ?

C’est plutôt dans le paysage artistique anglosaxon et surtout aux Etats-Unis qu’il y a cette tradition artistique. Je ne crois pas qu’il existe dans le monde de l’art italien quelqu’un d’aussi engagé dans les mass participatory projects. La performance que j’ai faite au musée Guggenheim de Venise a vu la participation d’1,8 millions d’écoliers italiens sans compter les parents. Mais ce n’est pas qu’une question de chiffres. Le travail de Vanessa Beecroft est sans aucun doute très distant de ce que je fais, surtout d’un point de vue théorique. Ce qui m’intéresse c’est de créer avec les autres, je n’ai pas de projet prédéfini qui doit être appliqué par des figurants, des acteurs ou des mannequins. Moi je me déplace, je vis avec les participants pendant un certain temps, je les consulte, je les interroge par centaines, pour éviter d’arriver dans une ville que je ne connais pas avec des préjugés, pour éviter aussi d’avoir un rôle abusif. Je crée quelque chose qui dépend de la participation des gens. Je me sens beaucoup plus proche de Tim Rollins, à certains travaux de Jeremy Deller. En Italie, je n’ai pas trouvé d’artistes de référence, mais des cinéastes.

(…)*

Propos recueillis par Raja El Fani

MANIFESTA PALERMO – 12e édition – 16 juin-4 novembre 2018 – Palerme (IT)

*L’interview intégrale de Marinella Senatore sera publiée dans le prochain numéro papier d’INFERNO

LIRE AUSSI l’interview de la directrice de MANIFESTA Palermo, Mirjam Varadinis : https://inferno-magazine.com/2018/01/15/interview-palermos-manifesta-will-not-be-an-art-biennial/

images: The School of Narrative Dance, Paris, curated by Kathryn Weir, as part of MOVE, Centre Pompidou, Paris, 2017, photo by Alessandro Manna – The School Of Narrative Dance, Venezia – Rosas – Copyright the artist

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