« MY DINNER WITH ANDRE », UN THEÂTRE DANS LE THEÂTRE EN TOUS POINTS SUCCULENT !

« My dinner with André », texte André Gregory et Wallace Shawn d’après le scénario du film de Louis Malle, un spectacle de tg STAN et de KOE, TnBA du 23 au 26 mai 2018.

Au terme de trois heures trente de cette conversation faussement improvisée autour d’une vraie table de restaurant réunissant un metteur en scène repu de lui-même et un auteur dramatique à la diète – de contrat mais pas de bonne chère – on reprendrait bien un dessert supplémentaire tant nos papilles ont été délicieusement excitées. Jubilatoire en effet cet échange à fourchettes rompues couvrant des sujets aussi variés que les rapports entre la fiction du théâtre et la vraie vie (à moins qu’il ne s’agisse de l’inverse…) sur fond de dégustation réelle d’un vrai repas préparé en direct à l’intention des débatteurs et qui sera servi ce soir par l’éminent chef du Prince Noir de Lormont près Bordeaux. Tous les ingrédients font de ce moment d’exception une fête « naturelle » des sens comblant notre désir d’un Théâtre à savourer à gorge déployée.

Peter Van den Eede et Damiaan De Schrijver, les deux acolytes flamands des Compagnies de KOE et tg STAN, complices de longue date, s’emparent avec gourmandise de la pièce d’André Grégory et Wallace Shawn (Broadway, années 1970) portée au cinéma par Louis Malle (en 1981) pour en proposer un nouveau fumet aux fortes exhalaisons.

La carcasse monumentale de Damiaan De Schrijver déambulant dans les rues avant de rejoindre le fameux restaurant, captée par une caméra, est diffusée « en direct » sur trois écrans de téléviseurs posés à même la scène du Théâtre. En second plan trône une vraie cuisine où opère déjà le chef du Prince Noir(chaque soirée s’offrira son chef… dont Catherine Marnas, directrice de ce CDN, qui s’affairera à son tour aux fourneaux). Une table dressée attend l’arrivée des deux convives. On entend en voix off les réflexions qui traversent le promeneur solitaire… Ce repas auquel il a été convié par André, le premier à l’avoir introduit dans le secteur professionnel, Wally s’y rend presque à contrecœur. En effet, si cela n’avait été un ami commun qui lui avait confié avoir surpris André pleurer à gros sanglots en sortant de la projection de « Sonate d’automne » de Bergman, il n’aurait pas donné suite à l’invitation de celui qui s’est arrêté brusquement de monter des pièces après sa rencontre avec Jerzy Grotowski, maître spirituel et refondateur du théâtre contemporain. En particulier une sentence bergmanienne, « Dans mon art j’ai réussi à vivre. Mais non dans ma vie », semblait l’avoir totalement ébranlé…

La salle s’éclaire, incluant le public dans l’espace scénique de la représentation, au moment précis où Wally fait son entrée sur le plateau suivi de près par André. Accolades des deux hommes… « comme au théâtre ! ». Ce commentaire à haute voix de Damiaan De Schrijver, alias Wally, participe à brouiller d’emblée les limites entre la fiction théâtrale et la réalité vécue dans un besoin affirmé de désacralisation de l’espace théâtral pour en faire le lieu d’un laboratoire abolissant la distance entre la personne de l’acteur et son personnage, mais aussi entre l’acteur et le public réunis dans la même expérience à partager. Les préceptes du « théâtre pauvre » prôné par Jerzy Grotowski sont ici magistralement mis en actes.

Et André de s’étendre – non sans une autosatisfaction mêlée au second degré d’une autodérision tout autant savoureuse – sur la reconnaissance que l’éminent maître polonais lui avait accordée en lui confiant la direction du « hive » – « ruche » en français ! – composé de Juifs ne parlant ni français ni anglais et attendant sagement assis dans la forêt monumentale que quelqu’un fasse quelque chose… L’épisode de l’ours en peluche balancé en l’air sur un cantique d’action de grâce – vécu comme le summum de son génie créatif -, les deux cercles concentriques des participants mis en branle dans une transe primitive composée de fragments kaléidoscopiques humains, le simple drap se métamorphosant soudain en somptueux baldaquin, les mains des acteurs ayant pour seul attribut leur corps tremblant, tout dit le dénuement d’un théâtre portant jusqu’à l’extase ceux qui le font. Où se loge, dans cette logorrhée vibrante d’émotions, la défense du « théâtre pauvre » – celui-là même qui a cours devant nos yeux, un théâtre riche du seul temps illimité de la conversation – mis en jeu au travers de ce délire à vocation satirique ? Là encore les frontières sont brouillées. On se joue des attentes des spectateurs « avertis », pour mieux les déjouer.

Viendront pêle-mêle émailler le soliloque d’André, le Petit Prince et son double incarné par un petit Japonais, Saint-Exupéry certainement amoureux du Petit Prince, l’empreinte d’André Breton et d’autres surréalistes, avant que Wally ne puisse en placer une en énonçant non sans humour qu’il ne faut évidemment pas toucher au Petit Prince… Puis, pause dans l’énoncé de la fiction, Damiaan De Schrijver alias Wally présentera les deux compagnies théâtrales réunies sur le plateau ainsi que le film de Louis Malle à l’origine de leur création commune. Outre l’intérêt de la césure offerte par l’interruption du discours envahissant dévidé par André – coupure ressentie comme une respiration nécessaire – Damiaan De Schrijver en s’adressant ainsi directement au public crée un hiatus dans le processus théâtral en réinjectant la réalité sur le plateau.

Suivront leurs confidences – réelles ou supposées l’être – sur différents sujets de la vie comme elle va, en particulier sur la mort de leurs proches. Faisant écho à une réflexion d’André, « ma vie, elle n’a pas été simple », la saillie humoristique de Damiaan De Schrijver – « la mienne non plus en ce moment … » – claque comme une trouvaille trouant le temps de la narration au passé pour instaurer une complicité présente avec le public submergé par l’incontinence parolière de celui qui, faisant mine de ne pas comprendre le second degré, rétorquera un désopilant : « On pourrait parler de moi, s’il te plaît ! ». Dans le droit fil de cet humour omniprésent émaillant la conversation, aux jérémiades d’André qui n’arrête pas de se plaindre – « Toute cette colère nous la ravalons ! » – Wally répondra par un magistral « Cette colère, nous la vomissons ! », et joignant le geste à la parole il lui crache à la face les spaghettis en bouche conférant à son commentaire une haute valeur performative.

Comme dans une vraie conversation autour d’un repas partagé entre amis de longue date, se percuteront entre la poire et le fromage les considérations éthérées d’André sur la capacité du Théâtre à réveiller les consciences –  » C’est pas évident le Théâtre… Il a pu être à un moment conscience prophétique dénonçant la froideur du monde avec le risque alors de conforter « magnifiquement » l’univers chaotique sensé être dénoncé par lui. Comment élever les consciences si ce n’est en escaladant l’Everest ? « – et celles réalistes de Wally, animées par un bon sens terrien – « Mais y-a-t-il plus de réalité au sommet du monde qu’au bar tabac du coin ? ». La raison concrète qui adore faire des listes pour se sentir vivre pleinement – descendre les poubelles, prendre plaisir à un café même froid ayant attendu toute la nuit – contrastant avec la recherche du sens caché se dérobant à celui qui en a fait sa quête jusqu’à le conduire à renoncer à la vie réelle avant qu’il ne tente dans un sursaut salvateur de réapprendre à être un homme.

Quant à l’une des dernières répliques d’André – « Nous sommes fondamentalement seuls, et face à la mort » -, dans sa tonalité mi-sérieuse, mi-dérisoire, elle donne à entendre la portée de cette conversation « sans importance ». Au-delà des fantaisies réjouissantes de ce dîner au menu riche en mets odorants, en vins enivrants, mais pauvre en actions spectaculaires, se développe un vrai manifeste pour le Théâtre vivant, celui-là même prôné par Grotowski, le maître à penser gourou d’André. Cette salve de réflexions portées « innocemment » par deux personnages-personnes truculents, s’étayant l’un l’autre (échos lointains de Stan Laurel et Oliver Hardy) tout en se livrant au sacrifice rituel d’un repas partagé, a pour effet en prenant directement à partie le public de le faire « vraiment douter » des frontières entre réalité existentielle et illusion théâtrale. On rejoint là, sous une forme contemporaine, ce que Jean Rousset dans « Circé et le Paon » pouvait livrer de son analyse des ressorts baroques de « L’Illusion Comique » d’un certain Pierre Corneille : « traquer le sens derrière la forme qui se métamorphose sans cesse ». Tel est ce théâtre dans le théâtre servi sur un plateau – celui du TnBA – lors du succulent dîner avec André.

Yves Kafka

La première de la version française a été donnée le 11 octobre 2005 Théâtre Garonne -Toulouse

Crédit photo Tim Wouters

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