ENTRETIEN : CLAIRE TABOURET, EXPOSITIONS AU 72e FESTIVAL D’AVIGNON

72e FESTIVAL D’AVIGNON. Entretien avec Claire Tabouret – Expositions à La Collection Lambert et à l’Eglise des Célestins jusqu’au 24 juillet.

Inferno : Claire, votre exposition pour le festival d’Avignon se divise en deux parties, à l’Eglise des Célestins et à la Collection Lambert, où vous exposez de larges formats de portraits de groupe d’enfants, échos au passé du lieu, à la fois ancienne faculté de Lettres et Ecole des Beaux-Arts.

Claire Tabouret : Ce sont des peintures issues d’images trouvées ou d’albums de famille. Ce sont des peintures de 2012-2013, moment où je réfléchissais à une manière de représenter l’enfance : la gravité de l’enfant, sa détermination, sa place dans un groupe…

Vous peignez souvent des corps dressés, des regards qui nous font faces, qui nous font fronts. Eux même ne se regardent pas, ne dialoguent pas. Ils sont comme des comédiens, des acteurs ne se présentant jamais de profils, pour être pleinement vus.

La confrontation entre le spectateur et le tableau m’intéresse, c’est là qu’il y a un échange de regard. Cette frontalité et cette verticalité entre le corps du spectateur et la peinture m’intéressent. Ensuite, c’est que le regard du spectateur qui passe d’un regard à l’autre dans la peinture, en s’arrêtant et s’identifiant, plus ou moins, à l’un d’eux.

Erigés, ces corps aux allures de trophées, expriment-ils une forme de rigidité ?

Oui, effectivement. Notamment dans La grande camisole (2014) choisie par le Festival pour l’affiche de cette année. Elle exprime la rigidité, la normativité et la violence qu’il y a en elles. J’avoue avoir été surprise qu’ils aient choisi cette oeuvre là. J’ai essayé de les orienter vers d’autres oeuvres, qui d’après moi parlent plutôt d’identités mouvantes. Mais, ils ont finalement fait ce choix, qui est presque en opposition avec le thème de cette année.

Vous peignez par série épuisant ainsi votre sujet.

Je travaille par glissements, en fondus enchainés, entre plusieurs séries. J’use jusqu’à la moelle et j’essore un sujet. J’essaye d’arriver à une forme de simplicité. Je débute à l’aveugle et je peins pour comprendre mon obsession pour ces répétitions et ma fascination pour ces postures de groupes. J’essaye d’arriver à un noyau, par ce travail d’essorage. Au final, ce noyau devient une posture.

Dans La grande camisole les enfants sont couverts d’habits blanc, les rendant à la fois lumineux et fantomatiques. Le blanc accentue un aspect délétère et dévitalisé. Il y a quelque chose des limbes dans ces chimères.

Je représente physiquement cette rigidité du lien qui enferme ces enfants les uns aux autres. Les personnages sont liés par leurs costumes blancs, dans d’autres toiles ils le sont par des cheveux. C’est comme une énergie invisible qui circule entre eux.

Par des couches de peinture très diluée, vous obtenez un effet vaporeux. Vos personnages sont comme pris dans ces images floues utilisées par la télévision des années 1990, où les moments rêvés apparaissent comme dans un univers ouaté, vaporeux. Il y a ici surgissement d’une image mentale, spectrale.

Oui. C’est aussi le cas lorsque j’utilise des peintures fluorescentes, que l’on ne trouve pas dans la nature. Elles créent des halos spectraux. Utiliser une couleur fluorescente pour peindre un corps, de la peau, c’est une manière de s’opposer à une représentation charnelle naturelle. Cela installe la peinture dans un espace mental. Je poursuis ainsi ma réflexion sur l’effacement de soi. De la disparition née une nouvelle apparition.

Vos sujets se tiennent souvent dans des atmosphères d’univers engloutis. Cela évoque la scène finale de Bleu de Krzysztof Kielowski, où le spectateur voit, à travers les vitres d’un aquarium, Julie faire l’amour à Olivier, leurs corps collés contre les parois de verre. Vous peignez aussi des personnes portant des masques à gaz. De l’engloutissement nous arrivons à l’asphyxie.

Les peintures de masques à gaz prolongent ma réflexion sur le recouvrement et l’emballage des corps. La chaleur, la sensualité et la lumière dans ces peintures vient du dessous des visages. Il y a une tension entre une peinture qui irradie et un objet recouvert de peinture.

A Avignon, dans l’église des Célestins, vous présentez une sélection de peintures de petits formats, principalement des portraits de l’écrivaine Isabelle Eberhardt.

J’aime que le sol de cette église soit en terre, faites de gravats et de poussière, cela m’évoque le sable des paysages d’Algérie où vivait Isabelle Eberhardt. J’aime la douceur de la lumière très faible qu’il y a dans l’église. J’aime que ces peintures soient vues dans la peine ombre, car elles parlent d’identités mouvantes.
Isabelle Eberhardt s’habillait comme un homme algérien et s’est convertie à l’islam. Ce sont deux formes de glissements. Elle change de nom en fonction à qui elle s’adresse et écrit. Elle a envie de multitude, d’embrasser la multiplicité. J’aime la peindre et la repeindre car elle ne voulait pas d’une identité fixe.
Ce qui est frappant, dans le peu de photographies qui existent d’elle, c’est à quel point elle est si différente. Il est même difficile d’imaginer quels sont ses véritables traits. C’est un puit sans fond que de peindre un visage si changeant. Et, j’ai le sentiment que la peinture peut, à sa manière, respecter cette identité sans la figer.

Comme pour Shakespeare et son Roi Lear qui défiait quiconque le droit de lui dire qui il était pour ne pas se voir assigner à une place identitaire fixe.

propos recueillis par Timothée Chaillou

images copyright the artist

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