« CANZONE PER ORNELLA », UN AIR DE PINA

72e FESTIVAL D’AVIGNON : « Canzone per Ornella » – Chorégraphie Raimund Hoghe – Cloitre des Célestins – 22 – 24/07/18 à 21h30.

Un air de Pina.

A près de Soixante dix ans et une carrière commencée sur le tard – sa première pièce personnelle date de 1989 -, Raimund Hoghe, portraitiste hors-pair, connu pour ses descriptions sensibles des petites gens comme des vedettes dans le journal allemand Die Zeit, remet sur le métier tout son vocabulaire artistique qui a fait son succès.

Avec cette nouvelle création Canzone per Ornella, c’est un hommage à la « primera ballerina » Ornella Balestera, avec laquelle il travaille depuis 2003 qui se prépare. Ni pas de danse spectaculaire, ni porté, à peine un duo avec lui et une leçon de danse particulière entre lune et étoiles…

Après 36, avenue Georges Mandel, présenté dès le 17 juillet dans ce même Cloitre des Célestins, on peut dire que le lieu est habité par les rituels de Hoghe dans cet espace déjà si chargé. Ainsi, il ne fait que mille tours avec son petit bocal à poisson duquel on distingue un petit bateau qui semble naviguer serré au fil de la marche lente mais dynamique du chorégraphe, exécutée pendant que les spectateurs prennent place…

On voit arriver au loin, à jardin, Ornella, juchée sur ses talons aiguille noirs, recouverte d’une couverture. Elle longe silencieusement le cloître. C’est là qu’on sait qu’il ne sera pas seul. C’est à ce moment qu’on se rappelle Ornella. C’est dans cet instant qu’on sait que cette pièce nouvelle ne sera pas différente et gardera ce goût appréciable néanmoins de déjà vu.

Ce qui est frappant dans ce trio, puisqu’un autre fidèle, le danseur et chorégraphe Luca Giacomo Schulte va les rejoindre, c’est la bande son du spectacle qui fait furieusement penser à celles – notamment des dernières pièces – de Pina Bausch… Pas de hasard. C’est donc un canevas de tubes aussi bien classiques que de variétés, augmentés de poèmes de Pier Paolo Pasolini qui donnent à cette succession de musiques un air de gravité – et là encore, dommage que cela ne soit pas traduit pour permettre au public de comprendre les différents états des artistes sur scène…

Contrairement à 36, avenue Georges Mandel, Raimund Hoghe ose la danse. Et les diverses esquisses de variations interprétées par Ornella Balestra relient cette pièce de Raimund Hoghe avec cet art.

Si Carmina Burana revient deux fois dans le spectacle, c’est que le morceau choisi est plein de fougue et donne d’emblée un rythme à la pièce. Ensuite, on assiste à une accumulation de tubes dans lesquels passent aussi bien Judy Garland – dont Hoghe est fan – que Victoria de Los Angeles et les mélodies Grecques. Mais surtout il y a Dalida (deux fois !) qu’on entend avec sa reprise D’Avec le temps mais surtout de Ciao amor cio qui marqua la fin tragique du chanteur – amant Luigi Tenco qui se suicida après l’avoir – mal – interprétée au concours de San Remo et le début d’une légende…

Ornella Balstera ose tout sur le plateau et elle peut se le permettre. Elle ose le mouvement des Cygnes dans Le Lac, jetés de bras avec une articulation déliée et puissante du poignet, reproduisant le battement d’une aile. Elle ose d’autres gestes, juchée sur ses talons, sans avoir besoin de pointes… gracieux. Sa silhouette frêle, ces talons, cette robe noire simplissime lui donne un air des femmes de chez Pina Bausch… Pas de hasard puisque Raimund Hoghe travaillera avec elle comme dramaturge pendant dix ans dès 1980. Double hommage ?

Si la danseuse se permet tout, le danseur Hoghe aussi et il surgit plusieurs fois avec des lunettes de soleil, notamment lors de la diffusion des poèmes de Pasolini, rappelant ces photos de lui. Emouvant. Raimund Hoghe se sent-il proche du poète homosexuel et maudit ?

On n’est pas sûr de bien comprendre la lettre des jeunes africains de Guinée lue en français par Raimund Hoghe si ce n’est que, souvent, ils arrivent par l’Italie, le pays de Ornella… mais le contenu fait penser à ces mails qu’on reçoit lorsque l’ordinateur d’amis est piraté… entre deux poèmes de Pasolini, forts et engagés, est-ce utile ?

Finalement, Canzone per Ornella n’est pas bien différente des autres pièces de Raimund Hoghe, même matériel dramaturgique, même volonté de concentrer les spectateurs sur les êtres avec, dans celle-ci, quelque chose de plus joyeux.

Un moment qui se laisse voir non pas en « cherchant à comprendre » mais à bien ressentir toute la générosité avec laquelle Raimund Hoghe a rendu hommage à son amie, la prima ballerina Ornella Balstera qui subit, de fait, une ovation méritée aux saluts… Une ovation aux vivant(e)s chez Raimund Hoghe ça ne fait pas de mal… Chapeau bas.

Emmanuel Serafini

Photos Rosa Frank

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