« PALE BLUE DOT », NOTRE FOYER

72e FESTIVAL D’AVIGNON : « Pale Blue Dot, une histoire de Wikileaks » – Texte et mise en scène : Etienne Gaudillère – Gymnase du lycée Mistral du 20 au 24 juillet – Durée : 2h20

L’Histoire s’accélère et 2010 fait déjà partie d’un passé relativement lointain. Etienne Gaudillère pose un regard d’historien mais surtout d’homme de théâtre sur cette année particulière au cours de laquelle une quantité impressionnante d’informations et de documents diplomatiques américains confidentiels furent largement communiqués à la presse internationale par Wikileaks, ONG dirigée par Julian Assange se considérant comme lanceur d’alertes. Ce que l’on a alors appelé le « Cablegate » a pour origine un jeune analyste militaire de l’armée américaine, Bradley Manning, mal dans sa peau, transgenre devenu depuis Chelsea Manning, et dénoncé peu après ses révélations par Adrian Lamo, un hacker avec qui il entretenait une correspondance.

Cet épisode qui a eu des impacts considérables sur les plans politiques et militaires, qui a fait vaciller les Etats et menacé l’équilibre du monde, est abordé par Etienne Gaudillère sous toutes ses facettes et dans formes théâtrales très différentes.

La pièce commence par un discours d’Hillary Clinton sur internet en quoi elle voit « une force en faveur de réel progrès de par le monde ». Discours un peu naïf qui ne manque pas de sel quand on connaît la suite.

En préambule du scandale à venir nous est présentée une vidéo dévoilée par Wikileaks « Collateral Murder » montrant, avec un impact médiatique considérable, un crime de guerre commis par l’armée américaine en Irak. Dès lors les questions sur l’impact et le rôle d’internet commencent à se poser. Il apparaît comme un devoir de dénoncer des crimes de guerre mais comment cela est-il perçu par le grand public ? Comment cela est-il exploité ? Une vidéo de quelques secondes représente-t-elle la folie d’un militaire isolé, assassin et pervers ou est-elle le témoignage du comportement d’une armée et d’une stratégie de guerre assumée ? Le journalisme d’investigation est-il toujours motivé pour analyser des situations complexes qui intéressent sans doute moins le public que des images chocs ? On touche là au danger de l’image qui simplifie, qui joue sur l’aspect émotionnel au détriment de l’analyse et de la raison, qui est l’une des causes du populisme.

Etienne Gaudillère nous présente des épisodes précis et réalistes qui illustrent le déroulement de cette affaire, tant au plus haut niveau de l’Etat dans les cabinets ministériels qu’au travers de scènes intimes entre les protagonistes.

La personnalité et le rôle de Julian Assange sont analysés finement. Personnage complexe et mystérieux qui a l’ambition de « faire » l’histoire. Est-il un humaniste ? Un lanceur d’alerte assoiffé de vérité et de justice ? Est-il un mégalomane qui voudrait, sinon gouverner le monde le manipuler ? Son interview par une journaliste est édifiant et troublant : « Ma personnalité, mes compétences, mes acquis et ma culture d’origine m’ont conduit à penser que je pourrais changer le monde selon mes convictions ».

Nous assistons aux querelles entre un Assange jusqu’au-boutiste, déstabilisé par une accusation de viol, au comportement autodestructeur, et ses collaborateurs, sans doute plus conscients de leurs responsabilités.

Les scènes sont entrecoupées d’intermèdes musicaux en live qui reprennent des tubes de l’année 2010 et surtout de dialogues en direct sur internet, projetés sur un immense écran d’ordinateur, entre Bradley Manning et Adrian Lamo. On reste sidéré par le décalage qu’il y a entre ces moments d’intimité dans lesquels Bradley évoque sa solitude, ses états d’âmes et ses agissements qui vont bouleverser le monde. Quelle est sa motivation profonde ? Nulle ambition personnelle, peut-être un engagement politique ou philosophique un peu flou dans sa tête. Juste un jeu peut-être !

Mais même si la plupart des scènes sont empreintes de réalisme, Etienne Gaudillère est avant tout un homme de théâtre. La mise en scène est remarquable et imaginative. Internet est visualisé par un véritable ballet de comédiens munis de drapeaux qui symbolisent son emprise mondiale et cette masse vertigineuse d’informations qui donnent le tournis. L’humour n’est pas absent non plus, une sorte de déesse de la justice intemporelle, munie de la balance et du glaive, déclame une tirade en alexandrins et, avec beaucoup de poésie, les masques des « Anonymous » tournoient dans la nuit. On sourit enfin devant cet autre discours d’Hillary Clinton qui condamne fermement les auteurs de ces fuites et qui trouve finalement qu’internet n’est peut-être pas aussi formidable qu’elle le disait quelques mois auparavant.

La pièce se termine par la projection d’une célèbre photographie de la Terre prise par la sonde Voyager 1 en 1990, connue sous le nom de « Pale Blue Dot » (un point bleu pâle). Dans son livre éponyme, Carl Sagan philosophe sur ce petit point, notre foyer, et sur la nécessité d’y cohabiter plus fraternellement, de le préserver et de le chérir. Il est troublant que Bradley Manning ait écrit, dans ses dialogues avec Adrian Lamo, « Je n’aurais sans doute pas dû lire Sagan… ».

Au travers de cet épisode du « Cablegate » et des rôles de Wikileaks et internet, cette pièce nous fait comprendre que le monde devient transparent et que rien ne sera plus comme avant, que l’histoire ne s’écrira plus de la même manière. Reste à savoir si les créatures qui vivent sur ce « pale blue dot » feront preuve de la sagesse nécessaire pour assimiler ces évolutions irréversibles. Rien n’est moins sûr !

Jean-Louis Blanc

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