MICHEL JOURNIAC, EXPO-EVENEMENT CHEZ CHRISTOPHE GAILLARD

MICHEL JOURNIAC – Galerie Christophe Gaillard – mainspace : 5 rue Chapon, Paris 3 & Galerie Loevenbruck – 6 rue Jacques Callot, Paris 6 – Du 19 Oct. 2018 au 24 Nov. 2018 – Vernissages / Openings – Nocturne des galeries : 18 Oct. 2018, 6 – 10 PM

La Galerie Christophe Gaillard organise sa première exposition Michel Journiac, une exposition événement qui se tiendra dans les deux espaces au 5 rue Chapon, se poursuivra à la Galerie Loevenbrück, se développera à la Fiac, et se terminera avec Paris Photo.

À l’occasion de cette exposition qui présentera un premier aperçu des différents thèmes abordés dans l’œuvre de l’artiste, la galerie a décidé de faire un focus sur les « 24 Heures dans la vie d’une femme ordinaire ». Une des séries les plus connues de l’artiste et brûlante d’actualité aujourd’hui.

En 1974, Journiac se glisse dans la peau d’une femme et vit, au cours d’une journée, sa Réalité et incarne ses Phantasmes. Il y rejoue les stéréotypes féminins de son époque, pointant ainsi la condition féminine et, de manière détournée, l’homosexualité, sa libre expression, sa visibilité. Questions que Michel Journiac travaille jusqu’à la fin de sa vie par le travestissement dans une œuvre libre, radicale et subversive. Cette série de photographies entre dans les plus grandes collections françaises : le centre Georges Pompidou, le musée d’Art moderne de la ville de Paris, les Frac Rhône Alpes et Limousin, la Maison Européenne de la photographie…

Depuis sa mort en 1995, un spectre hante l’art contemporain, celui de Michel Journiac. Son parcours fut d’abord fracassant. Dès sa première action artistique, en 1969, la célèbre Messe pour un corps, où l’ancien séminariste et licencié en théologie débita une vraie messe en latin tout en débitant des rondelles d’hostie dans du boudin fait avec son sang, il affirmait une position d’artiste personnelle et radicale, formulant une version singulière du Body Art, différente de celles qui étaient formulées à la même époque par Hermann Nitsch, Vito Acconci, Urs Lüthi ou Bruce Nauman.

Souvent réduite à ce premier geste culinaire du boudin cannibale, un peu comme si l’on renvoyait Yves Klein au seul Saut dans le vide, l’œuvre de Journiac, comme toute œuvre majeure et de rupture, traverse et bouleverse en fait l’ensemble des pratiques artistiques de son temps, de l’art conceptuel à l’art sociologique, de l’objet à la photographie, de la mythologie individuelle à l’image pop et, bien entendu, à l’action. Une « action » qui a pour matériau premier et dernier : le corps. Qui a pour moteur : le « non ». Il s’agit d’abolir, par une action d’objection spécifique, tous les rituels qui sont autant de pièges sociaux dans lesquels le corps est captif, conditionné en viande sociale consciente tranchable à froid : de la famille à l’identité, du vêtement au genre sexuel, de la vie ordinaire au fantasme, du désir à la mort.

La décennie suivante voit Journiac diversifier de manière stupéfiante une démarche artistique radicale de la contestation et du « faux pas » (selon l’expression de son grand complice critique, François Pluchart, qui a qualifié l’action de la Messe de « premier faux pas de l’histoire de l’art »), portant à une échelle anthropologique rarement égalée les détournements parodiques du Pop Art et ceux à visée anti-art et subversive des situationnistes.

Il organise un Référendum Journiac sans message et sur son seul nom avec campagne d’affichage et bureau de vote (1970) ; il construit une réplique de la guillotine à ses mesures pour abolir, en œuvre du moins, la peine de mort (Piège pour une exécution capitale, 1971) ; il enrôle ses propres parents pour un coming out familial des travestis (journiac : hommage à freud, 1972) ; il propose par contrat de transformer votre corps en œuvre d’art après votre mort selon trois forfaits : peinture, identité sociale (vêtements fossilisés) ou l’étalon-or (Contrat pour un corps, 1972) ou encore, il rejoue en travesti les séquences de la vie d’une femme ordinaire établies d’après sondage dans la presse féminine (24 heures dans la vie d’une femme ordinaire, 1974). Cette dernière action photographique témoigne chez Journiac d’une utilisation de l’image photographique novatrice pour l’époque, et qu’adoptera par la suite une Cindy Sherman.

Au-delà du constat, de la pure fonction d’enregistrement de l’action corporelle, Journiac formalise le « constat critique » qui s’empare des formes manifestes du conditionnement (les usages sociaux de la photo, le sondage…) pour introduire une déviance qui déconditionne le standard. On peut dire, qu’à ce moment-là, il produit une sorte d’image transgenre, queer à tout le moins, où la remise en cause du modèle dominant est effectivement agie à l’image. En même temps, il compose une œuvre d’une force iconique incomparable, où par le réalisme corporel du travesti ou du voyeur, de la lesbienne et du prostitué ou du viergemère, il piège une présence d’authentiques corps, sublimes et au bord de la rupture. Jusqu’en 1977, date de la publication de la première importante monographie critique de son œuvre (Marcel Paquet, Michel Journiac. L’ossuaire de l’esprit, La Différence), l’œuvre de Michel Journiac se déploie avec la frénésie punk d’un artiste qui adopte et rejette par objection toutes les peaux de la vieille image du corps et dilapide ses forces dans une surenchère déconstructrionniste et destroy.

Arrivent les années 1980. Durant les tristes années du sida et de la domination écrasante du marché libéral, l’objection corporelle de Journiac est devenue invisible pour les radars de l’actualité artistique. Son action reste rebelle au produit d’art et devient souterraine. C’est l’époque où il concentre souvent l’essentiel de son action corporelle dans l’utilisation de son sang, inversant le mot godardien « c’est pas du sang, c’est du rouge ! », dans une perspective matérialiste communautaire qui annonce l’art relationnel, comme pur don de l’art et dur refus de l’œuvre.

Redécouvert quelques années avant sa disparition, alors qu’il achevait sa dernière œuvre, testament énigmatique, ramenant tout son parcours artistique à l’évidence de l’absence de corps, en une démarche vitale à l’alchimie virale (Billets de sang frais, 1993), celui qu’un journaliste populaire surnomma le « cannibale de l’île Saint-Louis », et que l’on peut considérer comme le véritable grand artiste issu de Mai 68, à l’heure de la commémoration des événements, Michel Journiac serait-il notre dernier artiste maudit ?

Vincent Labaume
Noisy-le-Sec, 27 juillet 2018

MICHEL JOURNIAC (1935-1995) Les phantasmes, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, 1974 6 tirages argentiques sur panneau.

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