« TUTUGURI », « AUGUSTO », ET LE TONITRUANT « THE FALL » : DES LE DEBUT, LE FAB DONNE DE LA VOIX

Festival International des Arts de Bordeaux Métropole (FAB) – jusqu’au 24 octobre, 33 lieux dans la métropole, direction artistique Sylvie Violan. « Tutuguri » Flora Détraz / Cie PLI, samedi 6 octobre, L’Atelier des Marches Le Bouscat. « Augusto » Alessandro Sciarroni, lundi 8 octobre, Théâtre des Quatre Saisons, Gradignan. « The Fall » Baxter Theatre Centre de l’Université du Cap, du lundi 8 au mercredi 10 octobre, Carré-Colonnes Blanquefort.

Dès ses débuts le FAB donne de la voix

La troisième édition du FAB (Festival des Arts de Bordeaux) inaugurée de manière festive le 5 octobre – avec l’installation participative « Bains Publics » de 3615 Dakota & Les 3 Points de suspension immergeant chacun(e), au propre comme au figuré, dans un bain régénérant – n’a pas tardé à faire entendre sa voix originale, autant unique en son genre que porteuse de tous les genres et de toutes les disciplines s’entrecroisant à l’envi pour créer des « objets » artistiques insolites.

« Tutuguri » de Flora Détraz / Cie PLI (L’Atelier des Marches, Le Bouscat) propose un laboratoire sonore où l’interprète de Marlene Monteiro Freitas (« Bacchantes », vu en octobre dernier au TnBA) joue de ses dons de ventriloque pour proposer un voyage au centre des mondes qu’elle porte en elle. « Eclairée » de rouge et de noir, en dissociant la voix du corps, elle fait corps avec le flux des voix venues de ses entrailles, voix qui remontent des profondeurs de son être pour dire en vocalises irrépressibles ce que la raison a mission de faire taire. Comme Antonin Artaud, dont la voix déchue nous fait souvenir des cieux, on a l’impression d’être admis à un rituel sacré traversé par des fulgurances où l’humour vient nous surprendre. Expérience sensorielle intime et transférentielle à laquelle il s’agit de s’abandonner « corps et âme » afin d’en éprouver toutes les subtilités diffuses.

« Augusto » d’Alessandro Sciarroni (Théâtre des Quatre Saisons, Gradignan) fait entendre le rire choral de neuf danseurs pris dans les convulsions de rires irrépressibles. Une heure durant, tournant en rond sur le grand plateau immaculé, les performers dessinent des figures à l’identique seulement troublées par les fous rires, rires et éclats qui les submergent comme une vague d’intensité variable à laquelle ils ne peuvent échapper. Un regard de l’un d’eux et, comme un bouton poussoir déclenché arbitrairement, la mécanique se libère jusqu’à plus soif.

Ce qui est étonnant, c’est le grand calme de la salle (à part une dame, qui rit, puis qui rit très fort, à se demander si elle ne fait pas partie du spectacle…), d’abord en attente d’un presque rien qui viendrait rompre cet équilibre immuable, puis médusée face à sa répétition convulsive, enfin amusée par le culot de cette entreprise « hilarante » où l’on vérifie que, si selon François Rabelais « le rire est le propre de l’homme », l’éprouver en miroir crée un malaise diffus (quelques spectateurs « ont fui »…) comme si cette inquiétante étrangeté à laquelle le rire nous confrontait avait quelque chose à voir avec notre condition tragi-comique.

Dans « Le cri primal » le psychologue américain thérapeute Arthur Janov convoquait le rire surgi des tréfonds du corps comme vecteur de guérison des névroses. Alessandro Sciarroni nous en offre là un remake contemporain sous la forme organique de ce « Rire Primal » déchaîné, propre à nous libérer de toute suffisance.

« The Fall » du Baxter Theatre Centre de l’Université du Cap met en jeu le récit de la destruction d’une statue à la gloire d’un colonisateur emblématique d’Afrique du Sud. L’énergie contagieuse des sept jeunes gens noirs ou métissés, les musiques et les chorégraphies rythmées, et le texte sans aucune concession abordant les questions non seulement du racisme dont sont victimes les communautés noires mais aussi celles des dominations en tous genres, notamment celles du machisme au sein du clan même des opprimés, font de ce spectacle « un monument » en soi échappant à tout manichéisme pour proposer in vivo le laboratoire de toutes luttes émancipatrices.

Sept figures estudiantines issues des mosaïques culturelles du peuple originaire d’Afrique du Sud vont, rage au ventre et pensées lumineuses, s’emparer d’un événement – celui de l’Histoire de la mise à bas du monument qui trônait dans la Cour de l’Université du Cap (point de départ de la révolte étudiante #RhodesMustFall), cette statue monumentale érigée insolemment à la gloire de Cécil Rhodes, « Homme d’affaires brillant et grand homme d’État britannique, apôtre de l’expansionnisme colonial, nouveau conquistador, philanthrope » selon la définition de l’encyclopédie Universalis. Une vague humaine portée par des chants et musiques noires s’en prenant à l’une des icônes du colonialisme blanc afin que chacune et chacun deviennent les héros anonymes de leur propre histoire. Refusant la condescendance des maîtres blancs « ouverts » à la négociation post apartheid, ils exigent que l’on leur rende ce dont ils ont été spoliés. Leur violence, légitime, répond à la violence du système qui continue de les asservir par-delà l’extinction officielle du régime ségrégationniste.

L’Histoire des grandes puissances européennes pillant l’Afrique, réservoir de richesses minières après avoir été le fournisseur du « bois d’ébène », l’Histoire notamment de la supériorité pleine de morgue condescendante de la société anglaise venue coloniser cette terre d’Afrique du Sud pour en tirer profits divers et variés, resurgit dans les discriminations dont sont toujours victimes les noirs de ce pays. Ainsi le sportif prometteur qui se voit exclu de l’équipe de cricket par l’entraîneur blanc, ainsi les cours de littérature qui font très peu de cas des auteurs noirs, ainsi les livres d’Histoire qui laissent un blanc sur l’Histoire des ancêtres comme le font les programmes eurocentriques. L’excellence noire passée aux oubliettes de l’Histoire, les noirs bâillonnés, voilà ce que la grue – en soulevant la statue de Cécil Rhodes, balancée à quelques centimètres du sol avant de la laisser choir de son piédestal pour s’écraser au sol – « déconstruit ».

Mais la statue mise à terre, c’est là que d’autres problèmes émergent… Le combat pour l’émancipation ne s’arrête pas à la couleur de peau. « Je suis lesbienne et mon combat est aussi le patriarcat noir » s’exclame une métisse poing en l’air. Les luttes des féministes noires, les questions du genre, du cisgenre et du transgenre, rencontrent le poids des traditions conservatrices qui n’ont rien à envier à celles des blancs. Viendront d’autres luttes, celles pour la gratuité de l’éducation, sans laquelle les mécanismes des discriminations entre noirs et blancs perpétuent leurs rhizomes.

Le rêve d’une jeunesse noire libérée des carcans du colonialisme mais aussi des conservatismes hérités de ses ancêtres, prend corps devant nous au travers de l’énergie décuplée qui prend possession du plateau tel un cyclone envoûtant dans l’œil duquel nous nous mettons à respirer à pleins poumons les valeurs de fraternité et d’égalité, devenues non des outres vides à l’usage de politiques en mal de slogan facile, mais des réalités palpables. Un théâtre vivifiant, ô combien nécessaire et exaltant.

Yves Kafka

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