« CONJURER LA PEUR », GAËLLE BOURGES EN ARCHEOLOGUE DES REPRESENTATIONS

« Conjurer la peur » conception Gaëlle Bourges, récit Gaëlle Bourges* – TnBA, Bordeaux, en partenariat avec La Manufacture – CDN, du 7 au 9 mars 2019.

« Conjurer la peur », une transe-en-danse historique

Transcender les peurs qui creusent à travers le monde le lit des populistes de tous poils, l’ouvrage éponyme de Patrick Boucheron – figure tutélaire de l’inspiration présente – s’y employait avec la profondeur de vue du médiéviste ouvert aux préoccupations contemporaines. L’historien enfoncerait le clou – à quelques jours de l’attentat de Charlie hebdo – en publiant sous sa direction une volumineuse « Histoire mondiale de la France », laquelle ne manquerait pas de provoquer l’ire d’Alain Finkielkraut et autres conservateurs réfutant une vision de l’histoire de notre pays la reliant indéfectiblement à celle du monde, et mettant ainsi à mal le sacro-saint « roman national ». « Conjurer la peur, Sienne 1338 / Essai sur la force politique des images » se proposait quant à lui de démonter concrètement les mécanismes du pouvoir au travers de l’analyse livresque de la « Fresque du Bon et Mauvais Gouvernement » qu’Ambrogio Lorenzetti, peintre italien inspiré, avait reçu en commande du Conseil des Neuf appelés à gouverner à tour de rôle la ville de Sienne, de 1287 à 1355.

Mais pourquoi le visiteur contemporain de la Salle de la Paix du Palazzo Pubblico de Sienne ne pourrait-il pas à son tour s’apeurer de ce qu’il voit du mauvais gouvernement et de ses effets sur les citoyens siennois du XIVème siècle ? Pourquoi ne pourrait-il pas être ébranlé au lieu d’en être seulement instruit ? Pourquoi ne pourrait-on pas danser dans la peinture avec les neuf du côté du bon gouvernement, danser pour conjurer sa peur, pour conjurer la peur, danser sans peur pour transcender la tyrannie toujours prête à resurgir ?

La chorégraphe-performeuse Gaëlle Bourges – qui emprunte à l’historien de renom le titre de sa proposition – est elle aussi connue pour son irrésistible attirance la portant vers l’histoire de l’art dont elle s’empare avec frénésie – Cf. « A mon seul désir » présenté à Avignon en 2015, convoquant les six panneaux de la série des tapisseries de « La Dame à la licorne » où une jeune fille et une licorne entourées d’animaux et de fleurs menaient déjà la danse. Avec légèreté et profondeur, pertinence et impertinence, rigueur et humour décalé, accompagnée de huit autres performeurs et performeuses au diapason, elle se livre corps et âme pour explorer « ingénument » les correspondances qui relient cette époque précédant le quattrocento et la nôtre. En faisant résonner sa propre histoire avec celle des personnages représentés dignement et indignement sur les fresques du Palais de Sienne, elle crée les conditions idéales pour que nous soyons à notre tour aspirés par le tourbillon des enjeux artistiques et politiques, personnels et collectifs, qui se confrontent et se confondent sur l’autre scène réunissant par le biais de cette re-présentation performers et spectateurs partageant les mêmes sensations.

Les neuf protagonistes du Conseil des Neuf rendus à la vie portent sur leur t-shirt le nom des Figures de la fresque absente dont Gaëlle Bourges va nous offrir en introduction une « visite guidée » virtuelle, qui pour être délicieusement malicieuse se révèle des plus informées… Dans cette grande période d’instabilité où le gouvernement issu de la petite bourgeoisie était menacé par les prétentions de la Seigneurie italienne entendant bien ne pas abandonner si facilement le pouvoir, le Conseil des Neuf siégeait dans la Salle de la Paix et de la Guerre sur les immenses murs de laquelle se déployait un véritable programme politique mis en images là où désormais notre imaginaire est sollicité. Passés les produits dérivés de la boutique du Musée – clin d’œil amusé au monde de la consommation n’épargnant pas les « productions » artistiques – nous pénétrons, suspendus aux lèvres de notre guide débonnaire, dans l’immense salle animée par les sujets extraits de leur toile… Imaginons quatorze mètres de peintures consacrées seulement au mauvais gouvernement et à ses effets, alors que le bon gouvernement aurait droit lui a sept mètres enrichis de quatorze supplémentaires pour vanter ses effets positifs sur le peuple de Sienne. Un déséquilibre porteur d’un programme équitable : pour éviter la tyrannie de la peur, il était besoin de magnifier les bienfaits de la justice.

Les figures patibulaires du mauvais gouvernement à l’ouest sont présentées de manière ludique dans la laideur exacerbée des visages et corps des performers qui se déforment à l’envi. Cruauté, Trahison à la queue de scorpion, Fraude au pied velu crochu, Fureur, Division, Avarice sous les traits d’une vieille fripée alors que Superbe cache sous son masque avenant le vice, autant d’allégories édifiantes visant à détourner du Mal frappé du sceau de l’ignominie morale et de la laideur repoussante qui lui est associée. Sous la figure de Justice ligotée tenue en laisse par un affreux nain, la peur règne sur la ville. Lorsque Justice est en effet soumise à Tyrannie, personne ne passe sans craindre la Mort. Tyrannie quant à elle a les pieds posés sur un bouc, symbole de la sexualité débridée : du côté du mauvais gouvernement, le sexe est exacerbé alors que du côté du bon, la sexualité se décline en mariage.

Le mur au nord, consacré au bon gouvernement, présente en son centre un vénérable patriarche chenu entouré de bons conseillers. Paix est désarmée et brandit un rameau d’olivier, Force protège, Prudence arbore la magnanimité, Espérance est là pour recueillir le visage de Dieu, Sagesse délivre son message pendant que Concorde rabote les différences entre les hommes. Quant à Justice elle tient les deux cordons de la balance qui viennent se nouer parfaitement en un seul. Et s’il y a des guerriers en armes au service de la Cité, ils sont là pour en préserver l’existence.

Les effets du bon gouvernement déployés sur les quatorze mètres du mur à l’est mettent en exergue Securitas, femme aux seins nus qui montre que pour combattre l’ennemi guerrier, au lieu de s’armer jusqu’aux dents, il peut être plus efficace de se dévoiler. Ce premier nu de l’art serait-il l’annonce des Femen d’aujourd’hui ? Securitas porte un cartouche où l’on peut lire « Sans peur, que tout homme marche sans dommage ». De ce côté-ci, les gens vivent, vendent leurs produits, construisent, font des enfants, en somme l’idéal d’un bon gouvernement sacralisé dans un tableau édifiant.

On entre alors dans le second temps de la performance. Les Figures des fresques allant rejoindre sagement leur peinture virtuelle, Gaëlle Bourges, entourée de la ronde de ses danseurs, se raconte en voix off pour dire le monde présent. Son Grand Oral à Avignon où son projet – celui-là même – fut recalé, ses déambulations nocturnes dans la Cité des Papes livrée aux errements des paumés, ou encore une phrase de Godard qui dans le train du retour lui traverse l’esprit. Faisant le pont avec la matière vive de la fresque, lui vient l’évidence que ce qui fait la force d’un gouvernement, c’est la seule adhésion que les citoyens lui accordent. Dansant alors ensemble, le propos « prend corps », les femmes se dénudent la poitrine alors que les hommes se défont de leur pantalon. Mi-nus, femmes et hommes participent ainsi de la même égalité utopique en constituant une ronde joyeuse. Viendra le souvenir du 14 juillet, où de retour d’Avignon, elle échappera à Nice au camion blanc fonçant sur la foule. Et l’évidence chevillée au corps qui en ressort : Danser pour conjurer la peur, danser joyeusement, fougueusement, frénétiquement, sans ne rien concéder à la tyrannie de la peur… Et chacun et chacune, dénudés des pieds à la ceinture, se livrent in fine à une poursuite ludique débridée où, le sourire aux lèvres, ils ressentent – et transmettent – le bonheur inconditionnel de s’éprouver libres, « senza paura », sans peur.

Ainsi, s’emparant d’une étude savante de fresques à haute valeur politique sur la façon de gouverner, Gaëlle Bourges en véritable « archéologue des représentations » fait sienne l’analyse de Patrick Boucheron pour la traduire à son tour dans un objet artistique de haut vol alliant les chorégraphies et les performances physiques parlées. Entourée de performers de haut niveau, elle réussit au travers du bonheur palpable qui se dégage collectivement du plateau à créer une rencontre sensible entre les problématiques du pouvoir au XIVème, celles vécues de nos jours, et nous autres, spectateurs de cette fête des « sens ». Liberté des corps mis à nu, liberté de l’esprit en quête d’affranchissement, c’est là la clé de voûte de cet ambitieux projet : un engagement sans fard au service de sujets non assujettis.

Yves Kafka

* avec des emprunts notamment à « Conjurer la peur, Sienne 1338 – Essai sur la force politique des images » de Patrick Boucheron – Editions du Seuil 2013.

Crédit photos Laurent Pailler et Danielle Voirin.

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