« PIECE D’ACTUALITÉ N°9 – DÉSOBÉIR », ÊTRE OU NAÎTRE PAS

« Pièce d’actualité n°9 – Désobéir » , conception et mise en scène Julie Berès, TnBA du 19 au 23 mars. Production La Commune CDN d’Aubervilliers.

Quatre jeunes femmes au pas décidé arpentent « en tous sens » le plateau nu, plongeant résolument leur regard dans celui des spectateurs. D’emblée se dégage de leur fière posture, l’affirmation de naître à une existence que l’on aurait voulu leur dérober. Puis, interrompant leur ballet groupé, elles se dirigent vers le fond de scène tendu d’une bâche noire pour y graver en miroir leur graff… qu’un selfie projeté révélera. « Désobéir », tel est en effet l’enjeu de ce prologue annonciateur de la question fondamentale tramant cette performance « branchée ». A partir du recueil des réalités vécues par des héritières de l’immigration, Julie Berès et son équipe (collaboration notamment d’Alice Zeniter pour l’écriture) a construit un objet artistique qui, loin de documenter les situations vécues par ces jeunes femmes d’Aubervilliers et alentour, en exprime l’essence pour la porter jusqu’à nous dans un élan d’énergie communicative atteignant en plein plexus.

Qu’elles se nomment Lou-Adriana Bouziouane, Charmine Fariborzi, Hatice Ozer ou Sephora Pondi, elles ont en commun d’être françaises porteuses d’un héritage kabyle, marocain, iranien ou encore d’autres contrées hors hexagone. Toutes – jouant leur histoire réécrite – sont confrontées, au-delà de la question récurrente de la reconnaissance pleine et entière de leur identité de femme dans la Cité, à celle du conflit de loyauté opposant leurs aspirations présentes à celles de leur communauté d’appartenance. Et loin du regard réducteur d’une pensée formatée faisant trop souvent le lit de la bien-pensance populiste, elles donnent à entendre l’authenticité de voix complexes conduisant à déconstruire la pensée commune pour projeter haut et fort ce que « Désobéir » porte en soi de liberté émancipatrice.

Mise en abyme par un portable la filmant, un hijab noir encadrant son visage lumineux, la jeune femme assise sagement sur un tabouret déroule son parcours. Du collège, où elle s’est fait renvoyer pour s’être révoltée contre l’hypocrisie du monde occidental laissant en toute indifférence crever les pays du Sud, à la rencontre sur son mur Facebook d’Hassan, 847 messages, poèmes et choses douces, partages de sourates illuminant ses nuits, elle raconte sa vision de l’Islam. Défendre les faibles et les opprimés, un idéal qu’elle partage d’emblée avec les préceptes de la religion révélée à Mahomet. Se délestant de ses jupes courtes et pantalons serrés, décidant de porter le voile, retirant des murs de sa chambre toutes photos – y compris celles de son chat – et renonçant à écouter ses musiques, elle se propose de rejoindre Hassan pour épouser avec lui ses croyances. S’enfuyant du foyer paternel, elle erre à la recherche de celui qui la renvoie alors à son impureté de mécréante : « Je suis avec les purs. Toi tu es incapable de penser à Dieu, tu ne penses qu’à toi ». Sa douleur culmine lorsqu’elle découvre sur Facebook la photo d’Hassan en tenue de marié. Mais, si elle réintègre le toit paternel, elle garde son voile, estimant que l’islam est plus grand que ceux qui l’instrumentalisent pour justifier leur colère. Et, sereine, son désir maintenant est de devenir une femme imam tant elle a goûté aux vertus apaisantes de la prière.

Sous l’effet de ce parcours inaugural mettant à mal les idées rebattues, le sol où s’enracinent les certitudes acquises s’en trouve ébranlé pour – en retournant la bâche sombre – faire apparaître sur son envers un large espace d’un doré éclatant, lieu des nouveaux enjeux. Une autre jeune femme, au corps tout entier traversé par les vibrations du hip hop, raconte ses origines iraniennes où son père reproduisait la violence ancestrale faite aux femmes. Interdiction de montrer ses formes, invitation pour les filles à s’effacer dans le silence. Et bien évidemment, la révolte qui l’a amenée à prendre le contrepied de ces diktats liberticides. L’enfermement en psychiatrie n’y fit rien et la danse vint la sauver de l’exil intérieur. Les transes du hip hop qui n’arrêtent pas d’animer son corps l’ont conduite à réussir les concours de danse de nombreuses écoles… d’où sa présence électrique ici sur le plateau.

Du discours de Dakar prononcé naguère par un certain Nicolas Sarkozy, la jeune femme de couleur retient cette phrase infamante qui, stigmatisant un continent entier « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », la met littéralement en pétard comme ce père qui prêchait le dimanche dans les églises évangéliques avec pour sacerdoce l’idée de la spirale de l’échec de la vie terrestre. Aussi a-t-elle trouvé dans les bibliothèques en fréquentant la Comtesse de Ségur puis Simone de Beauvoir et Henri Michaux, les raisons d’être que lui refusait l’éducation familiale. Et si le rôle plus tard d’Agnès dans « L’Ecole des Femmes » pour lequel elle avait été pressentie lui fut refusé, c’est le noir de sa peau qui en fut la cause. Comme pour exorciser cette déconvenue « négrière », les quatre jeunes femmes d’horizons différents fondant leur corps dans une seule Agnès donnent une rageante réplique slamée à un spectateur assumant à son corps défendant le rôle d’Arnolphe. Sous l’effet de leurs énergies conjuguées, explosent en plein vol les pesanteurs des déterminations raciales.

Autre point qui les relie, ces quatre jeunes femmes entendent bien vivre sans fard leurs désirs sexuels, elles que l’on voudrait ad vitam aeternam soumettre aux traditions ancestrales et à la loi des hommes chargés de les appliquer. Ainsi le jour du mariage où l’iman a réclamé au marié une somme d’argent comme pour signifier que la femme qu’il allait épouser était à mettre au rang d’un produit de consommation. Si les contraintes que les codes liberticides des religions font peser sur la condition féminine sont énoncées – « En Iran, jusqu’à mes dix-huit ans, il n’était pas question de sortir non accompagnée » ou « Chaque dimanche, je devais me livrer aux prières pathétiques de délivrance organisées par L’Eglise évangélique » – elles ne sont sans pour autant à généraliser, l’une trouvant justement dans la lecture du Coran, son livre de chevet, l’ouverture qui lui permet de parler avec les juifs, les chrétiens, les musulmans, les athées, alors qu’une autre ne voit dans l’école coranique qu’un instrument d’abêtissement ânonnant.

Si le débat précédent reste ouvert, il en est un autre qui ravive carrément la polémique. Ainsi l’Occident, au nom du sacro-saint monopole de l’idée de civilisation, stigmatise-t-il pour solde de tout compte le port du voile sans remettre en questionnement les propres objets d’oppression dont il est porteur. Certes, mais il y a voile et voile, les symboles méritant d’être « dévoilés »… En effet, si comme on l’a vu l’une de ces jeunes femmes à l’esprit libre a trouvé dans le Coran matière à émancipation, l’assertion souvent mise en avant « Voilée, je suis libre » mérite d’être regardée de plus près. Libre de quoi ? Libérée du regard des hommes ?! Mais, au lieu de demander aux femmes de voiler leur féminité, ne revient-il pas aux hommes de contrôler leurs pulsions hormonales ? Et là, dans un moment de haute stratégie féminine qui ravit unanimement la salle, les quatre protagonistes faisant corps se mettent à crier le doigt tendu : « Nous on mouille en voyant les beaux mecs, allez donc mettre un voile ! ».

Mise à nu des regards masculins instrumentalisant les religions à leur profit, mise en perspective du conflit de loyauté entre cultures d’origines et aspirations présentes, le parcours de ces jeunes Françaises issues de l’immigration illustre les innombrables obstacles à franchir sur la voie d’une émancipation faisant fi des lourdeurs archaïques héritées. Sans manichéisme aucun et avec une énergie débordante qui explose lors des nombreux moments dansés, elles montrent que le combat pour échapper aux assignations de sexe, de religion, ou d’appartenance à une classe désignée par la naissance et/ou encore par la couleur de peau, n’est jamais gagné et toujours à remettre en chantier. Mais c’est ce combat justement qui légitime une existence : « Aucune envie de partir avec des frustrations ».

Très convaincant moment de théâtre total convoquant avec bonheur sur un plateau la vérité du quotidien vécu par les interprètes de terrain, cette « Pièce d’actualité n°9 – Désobéir » fera parler au-delà du cadre de sa représentation. Transcendées par l’exigeant travail artistique de Julie Berès produit par La Commune CDN d’Aubervilliers ayant délibérément fait choix d’ériger la scène en agora politique, ces jeunes femmes « ordinaires » révélées artistes portent à un haut niveau la désobéissance à brandir comme une inaliénable arme d’émancipation.

Yves Kafka

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