ROMINA DE NOVELLIS : CONVERSATION AVEC ALBERTA PANE

ROMINA DE NOVELLIS – Nel blu dipinto di blu – Galerie Alberta Pane, Paris – Jusqu’au 11 mai 2019.

La Galerie Alberta Pane présente actuellement Nel blu dipinto di blu, la deuxième exposition personnelle de l’artiste italienne Romina De Novellis, dans son espace parisien.

Conversation entre Alberta Pane et Romina De Novellis

A.P : J’ai découvert pour la première fois ton travail en 2009, pendant la foire Slick. Tu y réalisais une performance qui s’appelait Il Capitano, si je ne me trompe pas. Je m’en souviens comme d’un travail très intense. Est-ce que tu peux m’en parler ?

R.D.N. : C’est difficile pour moi de répondre à cette question, car cette performance me semble être l’œuvre d’une autre personne. Mon travail a beaucoup changé depuis et moi aussi. J’ai énormément évolué comme femme et artiste. Il s’agissait de quatre tableaux vivants représentant chacun une femme différente. La référence au Capitaine provenait d’une procession sicilienne typique qui, pendant la Semaine sainte, met en scène les arts et l’artisanat local en les exposant pour les valoriser. Or les représentants de cette catégorie professionnelle sont toujours les hommes. Dans ce travail, quatre femmes représentaient donc quatre façons différentes d’être Capitaine, malgré le fait qu’elles vivaient dans une précarité sociale et sexuelle pour la simple raison d’être femmes. Le dernier tableau vivant montrait toujours une femme, nue cette fois-ci, traînant sur une espèce de chariot funèbre tous les habits portés dans les trois premiers tableaux. La femme et le chariot resplendissaient dans la pénombre de l’espace qui les entourait.

Très souvent les artistes ont du mal à se reconnaître dans les œuvres réalisées dans leur passé ou en début de carrière. Pourtant il me semble que plusieurs thématiques y étaient déjà et que tu continues à les explorer dans tes travaux actuels (par exemple dans les tableaux vivants comme celui réalisé à Venise pour Ca’ Pesaro) : l’analyse sociale, la précarité sociale et sexuelle de la femme, entre autres. Mais tu affirmes que ton travail a beaucoup changé depuis. Comment a-t-il changé ? Toutes les performances que tu as réalisées ont été fondamentales dans l’évolution de ton travail ou bien y en a-t-il une qui a compté plus pour toi ?

Depuis toujours mon travail propose au spectateur une réflexion qui interroge sur la condition du corps dans la société contemporaine. Une approche anthropologique — l’être humain étant au centre de la réflexion — qui analyse inévitablement aussi les aspects les plus sociologiques et politiques du monde contemporain ; ce sont sans aucun doute certaines caractéristiques de mon travail qui se répètent depuis toujours comme une sorte de leitmotiv. Je cherche à raconter et à représenter des problématiques sociales de ceux qui souffrent ou de ceux qui sont des victimes. Tous ces aspects étaient déjà présents dans mon travail et on les retrouve encore aujourd’hui, mais les performances des premières années me semblent plus autobiographiques, plus liées à une gêne personnelle. Il me manque, dans les premières œuvres, une distance permettant de créer un travail de manière plus analytique par rapport au temps présent. Je crois que la trilogie de l’enfermement (La Veglia, La Gabbia, La Pecora) représente le moment où mon travail a fait un pas en avant, où je suis passée d’une histoire personnelle à une histoire anthropologique et sociologique. À la présence du corps s’est ajouté la tridimensionnalité du travail, l’installation dans l’espace au sein de grandes sculptures, ce qui m’a permis de donner plus de poésie à mon œuvre et de sortir de l’aspect souvent dur et violent de la performance.

Après la trilogie de l’enfermement, tu as réalisé une autre qui a été très récemment présentée à Labanque de Béthune dans le cadre des expositions de La Traversée des inquiétudes (commissaire Léa Bismuth). Dans ce nouveau travail, les questions sociales, le corps — toujours au centre —, la tridimensionnalité dont tu viens de nous parler sont très évidents. Il me semble que ces éléments deviennent fondamentaux aussi dans le dispositif d’installation des œuvres…

Il s’agit du projet Luna Park, une œuvre que j’ai développée à trois moments différents. Ce travail est donc le troisième d’une série de performances napolitaines dans lesquelles j’ai analysé certains aspects de ma ville natale. Cette dernière production est liée à ceux dont le corps est différent et met en tension le concept de norme.

Ce qui me passionne depuis toujours, dans le sud de l’Italie, c’est le fanatisme et l’attention portée aux croyances populaires ainsi qu’aux rituels qui accompagnent et enrichissent les traditions. Le sud de l’Italie s’exprime magiquement dans le rituel, dans les moments de partage de la douleur ou de la diversité. On arrive à comprendre et à valoriser toutes ces situations qui, dans la vie réelle, resteraient en marge de la société. Luna Park s’inspire de la tradition de la fête de la Canderola à Montevergine, nommée aussi la Juta dei femminielli, qui se déroule le 2 février tous les ans. Cet évènement, associé à une tradition religieuse qui rappelle qu’un couple homosexuel condamné à mourir de froid a été sauvé [par la vierge au XIII siècle], est devenu une grande fête qui arrive à réunir des personnes de tous genres et tous sexes. Le 2 février est donc un jour d’offrande dans lequel le croyant fait un vœu à la Vierge et transforme son sacrifice en jeux et amusements. Mais dans le Sud, dans la province de Naples, on trouve aussi d’autres traditions qui incluent la diversité, comme le Nozze dei Femminielli, par exemple. Au mois de novembre, le jour de San Martino, les couples transsexuels mettent en scène un mariage auquel participent tous les habitants de la ville. De la sérénade au mariage, suivant différentes étapes, la diversité s’intègre à la norme et au quotidien.

C’est cet univers festif, bachique, qui se déroule dans Luna Park : des corps différents se retrouvent tous ensemble à l’intérieur de l’ancien parc d’attractions de L’Edelandia à Naples. Après une longue procession dans laquelle défilent tous ensemble : femmes, hommes, transsexuels, personnes à mobilités différentes, migrants, malades, etc., ils finissent assis sur un manège dont les sièges volants font disparaître le cortège vers le haut, vers le ciel. Dans la deuxième action filmée, la communauté LGBTQ napolitaine tourne en rond à l’intérieur d’une ancienne prison pour malades mentaux à Naples. Cette fois, après l’ascension, les corps reviennent les pieds sur terre, avec leurs difficultés du quotidien et dans les marges d’une société qui les exclut. Si dans le sud de l’Italie le rituel et les traditions donnent l’effet du partage, de l’acceptation et de l’intégration de l’autre, en réalité, dans le quotidien la diversité reste en marge de la société, elle ne s’intègre pas et se bat tous les jours pour se justifier elle-même.

Dans le troisième volet on se retrouve donc face à la solitude de l’être humain, assis sur un manège individuel, avec un seul cheval, le spectateur étant immergé dans l’isolement et la réflexion de ce qu’il vient de voir et dont il est complice.

Le parc d’attractions, comme les rituels de la région Campania, rappelle la prison des manèges de Pinocchio : l’être humain subit le quotidien ; c’est dans ce dernier qu’il défend la norme et qu’il exclut la diversité pour se projeter après de manière utopique en quelque chose qui le rend léger, sans le poids de la claustrophobie du quotidien. Les rituels, les parcs d’attractions libèrent l’être humain de ses propres prisons et de ses limites. Or la durée du tour de manège est courte, et s’ensuivent à nouveau la prison et la castration qui sont imposées au quotidien à l’être humain.

Nel blu dipinto di blu, c’est une pièce forte dédiée aux victimes de la Méditerranée, une œuvre sociale, politique, mais surtout poétique…

Enfant et adulte, j’ai passé tous mes étés en me plongeant dans la Méditerranée. Je suis née à Naples, dans une ville qui a son port, son golf et toutes les rumeurs, les couleurs, les parfums et les visages des habitants qui vivent la mer au quotidien. La passion pour la mer m’a été donnée par mon père, grâce à ses souvenirs d’enfant, quand dans les années 50 on pouvait encore plonger librement dans la mer de Naples en pleine ville. J’ai grandi à Rome, où la mer est si proche que les instants volés au quotidien pour aller s’immerger les pieds dans l’eau de la plage d’Ostie étaient la routine. Nel blu dipinto di blu est le titre d’une célèbre  chanson de Domenico Modugno [connue aussi comme « Volare… »] : quand tu nais et grandis entre ces nuances du ciel et de la mer, tu ne peux pas ne pas avoir de nostalgie pour ces couleurs, surtout moi, qui suis aujourd’hui installée à Paris depuis des années. Ces aspects autobiographiques rendent certainement cette œuvre poétique et très romantique, mais ce qui m’intéresse est de raconter aussi la souffrance que l’on éprouve aujourd’hui en regardant ces mêmes nuances, ce même bleu. La question des migrants est un phénomène qui concerne de près l’Italie et qui témoigne de la décadence de l’Europe.

Ce travail, même de façon poétique, met en scène mon corps d’une façon tragique, essaie de décrire l’embarras et la tristesse que je ressens aujourd’hui lorsque je regarde la Méditerranée, à chaque été que j’y passe avec ma fille et mon mari. On est tous responsables de ce qui est en train de se passer en Europe et du génocide induit du peuple africain. Je ne pouvais pas ne pas laisser une trace de mon mal-être et de mon désaccord pour ce qui est en train de se passer depuis trop longtemps. Je suis très critique envers les gauches européennes, auxquelles j’ai toujours cru, mais qui s’effondrent désormais avec les corps des migrants dans l’abysse du vide. Ce travail est une réflexion sur la décadence imposée, sur la médiocrité qui monte au pouvoir partout et sur les responsabilités de la gauche qui nous a conduits à ce point.

Ce travail, comme celui du Gioco della Campana, que j’avais créé à Palerme pour Manifesta 2018, témoignent de mon ressentiment envers mon pays, envers l’Occident, ainsi que de ma mélancolie d’un temps passé qui s’oppose avec violence, aux yeux de ma fille et des nouvelles générations, face à la même mer où mon père plongeait librement.

Quels projets pour le futur ?

J’ai passé les trois dernières années à voyager et à produire sans arrêt. Ce travail représente un moment de réflexion devant le consumérisme qui, en quelque sorte, nous veut toujours hyperproductifs. Avec ça je ne veux pas dire que je vais interrompre mon activité, mais j’ai besoin de la théoriser, de laisser une trace de mon engagement dans l’art et dans la recherche de mon travail sur le corps. C’est pour cette raison que nous avons créé avec mon mari une résidence pour curateurs et artistes à Galatina, dans le Salent. Je connais et je fréquente cette région depuis que je suis née, j’y ai approfondi, lors des études en anthropologie, le phénomène du tarentisme dans le Salent, auquel j’ai aussi dédié le travail Arachne en 2018. En 2019, j’ai le projet de créer un réseau international d’artistes de la Méditerranée. En partant d’une résidence au féminin, en hommage aux femmes tarantate de la région, je souhaite créer un accent sur la Méditerranée, sur les massacres, sur la précarité de  l’Occident et sur les catastrophes que l’on subit depuis trop longtemps. Cette résidence, je l’ai appelée Domus [maison], et à partir de cet été, elle va devenir un lieu d’ouverture et de réflexion pour tous ceux qui ressentent la nécessité de se confronter aux thématiques communes aux multiples cultures de la Méditerranée. Actuellement j’ai réuni huit femmes, parmi des artistes et des curatrices internationales, qui vont nous rejoindre cet été à Galatina pour commencer la réflexion.

Qu’attends-tu de cette exposition ?

Que les visiteurs puissent ressentir, même seulement pour un moment, l’embarras que j’éprouve comme Européenne face à l’arrogance et à l’inéluctable de cette situation politique, arrivée aujourd’hui à son terme après vingt-cinq ans de médiocrité. Je voudrais aussi que les spectateurs parisiens s’arrêtent un moment à penser que, même si elle se trouve loin, la Méditerranée est aussi leur maison. Nous sommes donc tous dans le même bateau.

Source: Galerie Alberta Pane

Images: 1&2 – LA PECORA, 2013, Paris, France. Produit par le Musée de la chasse et de la nature. / 3- LUNA PARK, 2018, Naples, Italie. Trilogie produite par Labanque, Béthune, France / 4- IL GIOCCO DELLA CAMPANA, 2018, Manifesta#12, Palerme, Italie

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