« ON S’EN VA », LA POLOGNE CREPUSCULAIRE DE WARLIKOWSKI

On s’en va Krzysztof Warlikowski

Lausanne, correspondance.

«On s’en va» de Krzysztof Warlikowski – Du 20 au 22 septembre 2019 au théâtre de Vidy-Lausanne.

La pièce s’ouvre sur la musique du concours de l’Eurovision de la chanson, l’une des protagonistes agitant le drapeau d’Israël.

Cette pièce est en effet une adaptation de l’ouvrage «Sur les valises» (1983) de Hanokh Levinh (1943-1999), metteur en scène et dramaturge israélien, dont les parents ont émigrés de Pologne en 1935 pour s’installer en Palestine. Krzysztof Warlikowski (1962), metteur en scène de théâtre et d’opéra, est directeur du Nowy Teatr de Varsovie. Il fut l’assistant des plus grands tels que Brook, Lupa, Bergman et Strehler.

Intitulée «On s’en va», les départs sont nombreux dans cette histoire. Des faux départs, intentions qui basculent, et des vrais départs, définitifs, célébrés par de récurrentes cérémonies.

Une ingénieuse scénographie permet de percevoir différents lieux et le spectateur assiste tour à tour à des scènes dans une salle de cinéma, le hall d’un aéroport, un bar, un dancing ou encore une salle de gym. Le fond de scène, par moment occulté par un rideau opaque, est constitué d’une douzaine de portes vitrées donnant sur un crématorium. Une étroite pièce annexe, côté cour, figure des toilettes. Un écran domine le tout, exhibant un beau visage métis auréolé d’or, les yeux clos, dans un décor de jardin d’Eden, visage totalement désintéressé par l’agitation humaine et qui prendra vie uniquement pour admirer l’éclosion d’une fleur. Des images filmées en direct y sont aussi projetées.

Voici donc les aléas à long terme de cinq familles, microcosmes de la tragédie universelle, en leur cercle élargi de fréquentations. Les années s’écoulent au fur et à mesure des décès, rythmées par des homélies convenues et les portraits des disparus assortis de leurs dates de naissance et de mort, cérémonies auxquelles assiste une compagnie de plus en plus restreinte.

Entretemps, les peines de coeur comme les attirances érotiques vont bon train. Celle-ci s’unit par intérêt, celui-là jubile de la découverte de son homosexualité. Madame s’éclate avec un don juan invétéré, tandis que son fils attend l’arrivée d’une hypothétique fiancée américaine. Certains usent des services rémunérés d’une prostituée joyeuse et vénale, une autre étouffe ses désirs et pond des bébés avec un individu immature bien qu’ attachant. Un ange blond, superbe et indifférent, observe les actions de cette vingtaine de personnages, jeunes et vieux, et s’occupe de la maintenance en servant des verres d’alcool.

Les faux départs s’enchaînent. On tâche d’enfermer la grand-mère qui ne cesse de s’échapper de sa maison de retraite. Ceux qui ne sont plus reviennent en rêve, tentant de convaincre les vivants de les suivre grâce à de divines douceurs. L’hypocondriaque semble impérissable et s’accroche à son sac terrestre. Et le rêve du paradis suisse reste à jamais inatteignable.

La fiancée américaine finit par débarquer (trop tard pour son prétendant, alors trépassé), exécutant un show typique de vlogueuse hyper stéréotypée avec jeux de lèvres et appels aux followers, ovni peroxydé débarquant d’une planète à contretemps, sa perche à selfie en guise de filtre à émotion.

Tout cela pourrait sembler triste à pleurer, mais il y a l’humour omniprésent du texte, le jeu exacerbé des comédiens, tous excellents, la musique de haute qualité (qu’elle emprunte au jazz ou à la dance music), les lumières aux ambiances surprenantes, la diversité des costumes et leur extravagance drolatique, les projections vidéos, d’animation ou en direct. Un mélange détonnant de drame et de burlesque, de comédie et de réalisme, regorgeant de dynamisme et d’idées originales.

Des deux femmes ayant réussi à s’en aller véritablement, l’une revient et dépeint dans un long monologue hilarant son voyage organisé décevant dans une Europe uniforme et l’on s’aperçoit que le but de l’autre était en fait un retour à des sources originelles qu’elle avait omises.

Au-delà de la magistrale tragi-comédie humaine qui en ressort, l’immense metteur en scène qu’est Krzysztof Warlikowski transcrit, dans cette pièce d’origine israélienne, le paradoxe que vit la Pologne actuelle avec le retour du parti conservateur au pouvoir et la vague d’émigration conséquente des polonais. Et la métaphore du départ, grand ou petit, est universelle.

«Faire ce spectacle, pour moi qui travaille beaucoup à l’étranger, c’est justement un retour à la Pologne : en être, être parmi les autres, avec eux, dans cette atmosphère crépusculaire qui s’étend. C’est être dans l’éternel paradoxe de Gombrowicz. Je suis encore plus parti à cause de ce qui se passe dans ce pays, et encore plus revenu. « Entretien avec Krzysztof Warlikowski dans Le Monde, par Fabienne Darge, 30 juin 2018 (extrait)

Martine Fehlbaum,
à Lausanne

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