« PIECE », MISE EN ABYME VIRTUOSE

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FESTIVAL D’AUTOMNE. «Pièce» de Gremaud/Gurtner/Bovay – Création collective. Théâtre de la Ville, Paris,dans le cadre du Festival d’Autome 2019 – Du 13 au 17 novembre 2019.

Dans la droite ligne de leurs précédentes créations, le collectif constitué de François Gremaud, Michèle Gurtner, Tiphanie Bovay reconduit sa recherche sur l’amateur et ses passions artistiques. Après «Chorale», «Les potiers» ou encore «Vernissage», son centre d’intérêt se porte sur la représentation théâtrale. C’est donc à une pièce dans la pièce que nous assistons. Le défi est de représenter cette mise en abîme sans condescendance, avec bienveillance: jouer un groupe de gens qui jouent avec conviction, en y mettant tout leur coeur, mais dépourvus des techniques du comédien professionnel.

La scénographie est celle de leur véritable lieu de répétition. Une salle entièrement blanche, une paroi translucide rétro-éclairée, une longue banquette en fond de scène, un sol en vinyle.

Et les répétitions débutent. Avec emphase, grandiloquence et force gestuelles, les trois protagonistes interprètent leur texte. A partir d’un énoncé dramatique de résonance tout à fait plausible, certains mots s’avèrent altérés, déformés, risibles. Le ton dépasse l’intention. Les gestes s’amplifient en gesticulations qui appuient outrageusement le propos. Les postures gonflent un sujet déjà chargé de pathos.

Malgré leur bonne volonté et l’application qu’ils y portent, le résultat demeure artificiel. Sans les outils et la technique, l’édifice reste précaire.

Les saluts clôturent cette première tentative et sont sujets à d’hilarantes variations. Mais le doute est de mise et malgré un évident plaisir à se présenter au public, les acteurs en puissance devinent les faiblesses de leur prestation et attendent le verdict de «celui qui sait».

Dans la pièce de «Pièce», un metteur en scène fantôme donne des directives (inaudibles pour le public) et fait des propositions aux comédiens amateurs, propositions que l’on imagine uniquement de par leurs réponses. L’enjeu se personnalise alors. Chacun tente de justifier sa posture devant une critique prise pour une attaque personnelle. Tenter alors de se décharger de cette responsabilité, trouver des arguments ou même dénoncer l’autre, devient l’alternative spontanée qui révèle une humanité incontrôlable et par là-même, touchante. Chacun y va de sa suggestion tout en abondant dans le sens du dirigeant, le metteur en scène tout puissant et invisible.

La troupe n’omet pas de mentionner le plaisir de jouer, avec une scène sautillante et virevoltante. Non plus que l’inévitable analyse du texte qui part en vrille dans des lieux communs formulés en choeur.

Une belle trouvaille est l’accentuation acoustique du son de leurs pas, caractérisés par une sonorité particulière pour chacun. Une harmonie ou une dichotomie apparait alors, soulignée par des déplacements chorégraphiés avec une précision minutieuse. Il en émane une trame de percussions quelquefois proche de la comédie musicale.

Clin d’oeil aux aficionados, des citations de certaines pièces mythiques de l’histoire du théâtre émaillent le texte des oeuvres répétées dans «Pièce». Ce qui offre aux spectateurs une possibilité supplémentaire de projection mentale. Quelquefois le texte original est entrelacé de langage commun, dans une traduction populaire simplifiée. Le drame se fait alors cocasse et par ailleurs plus aisément compréhensible!

Tout cela est ajusté au millimètre. Le professionnalisme des trois comédiens rend un véritable hommage à ces passionnés que sont les amateurs dans leur pratique artisanale, authentique et sincère. Au moyen d’un humour dénué de toute ironie, sans moquerie, partant de l’observation, le collectif laisse transparaître une réelle admiration pour le don de soi que pratiquent ces dilettantes. On peut également y déceler un intérêt marqué pour la complexité de l’organisation sociale qui se manifeste dans les communautés humaines, ainsi qu’une réflexion sur les rôles que chacun est amené à jouer en milieu réel.

Vertigineux! Nous voici en train d’observer le comportement humain à travers le prisme d’une pièce de théâtre qui met en scène la manière d’apprendre à jouer un personnage inventé! Le travail extrêmement pointu des comédiens fait de cette «Pièce» un morceau de virtuosité aussi joyeux que captivant. Et c’est l’allégresse de la fête populaire, évoquée par un fastueux «coup de théâtre», qui aura le mot de la fin!

Martine Fehlbaum

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