« TIJUANA » : LA VERITE AUSSI EST INVENTEE…

tijuana Lagartijas Tiradas al Sol

Lausanne, correspondance

«Tijuana» de Lagartijas Tiradas al Sol – Au théâtre de Vidy-Lausanne du 7 au 11 novembre 2019.

Aaah, Tijuana! Marchés multicolores, joyeux Mariachi, plage interminable… Ah mais non, elle se termine abruptement à la jonction avec San Diego, Californie, par un triste mur rouillé. “Welcome to Tijuana, chante Manu Chao, Tequila, sexo y marihuana”.

Gabino Rodriguez vit à Mexico. Il est acteur de théâtre et de séries télévisées. Avec sa complice Luisa Pardo, ils créent le collectif « Lagartijas Tiradas al Sol (Lézards étendus au soleil)». Le spectacle «Tijuana» est une partie d’un projet qui en compte trente-deux, portant sur la démocratie au Mexique.

Une danse lente, des mouvements répétitifs d’une douceur moelleuse. Le dos tourné au public qui s’installe, il se meut sur un tapis de briques. Puis, face à son auditoire, débutant par une série de questions brutales, il explique sa démarche.

Pendant près de six mois, Gabino s’installe dans la ville de Tijuana sous la fausse identité de Santiago Ramirez. Il va jouer l’infiltré. Il se fait engager dans une de ces usines (Maquiladora) exonérées de droits de douane, qui emploient des millions de travailleurs à la production de marchandises à moindre coût. C’est cette expérience qu’il nous raconte appuyé en cela par un écran posé sur le sol qui projette ponctuellement des témoignages, photos et films pris avec son téléphone, de ces quelques mois dérobés.

Il trouve un logement dans une famille (Jéronimo, Gabriela, Julia la fille et un fils disparu dont on évite de parler), calcule ses dépenses, démarre à l’usine un travail répétitif dont le salaire est de 70 pesos par jour (environ 3,30 euros) et écrit tous les soirs, décrivant sa routine quotidienne. «Les gens qui déterminent le salaire minimum n’ont jamais à vivre au salaire minimum». Lors de ses rares contacts, il doit veiller à garder un ton humble pour ne pas se trahir, s’inventer un passé, se fondre dans la masse populaire. Jusqu’à un épisode dramatique qui se déroule à TJ… pas loin d’être la ville la plus violente au monde.

La mise en scène, très simple, est soutenue par le regard ardent et les déambulations que Gabino/Santiago déploie face au public. Une présence intense. Durant les projections, il crée de petits évènements comme bâtir une maquette de la ville en briques et plots ou peler une orange. Du lynchage sordide qu’il nous raconte, seul le son nous sera partagé. Horrifiant!

La supercherie pourtant lui pèse. Mentir à cette famille, pauvre mais heureuse, à laquelle il s’est attaché. Mentir aux ouvriers, collègues de travail, qui eux n’ont d’autre alternative que se tuer à la tâche. Mentir au contremaître, qui semble le soupçonner. Craindre des représailles et des accusations. Souffrir dans son corps aussi.

Il s’est immergé, et nous, emportés dans cet univers accablant, nous nous immergeons avec lui. C’est une expérience, réelle ou imaginée («La vérité aussi est inventée»), qui peut paraître bénigne au vu de ce que l’on sait de cette ville frontière, envahie de narcotrafiquants, soumise aux guerres de cartels, confisquée par le tourisme sexuel, pourtant durant un peu plus d’une heure, nous avons voyagé au plus près de ses habitants, mieux qu’un globe-trotter. Gabino Rodriguez nous a permis l’imprégnation.

Martine Fehlbaum,
à Lausanne

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