TRIBUNE : LE LANGAGE, LE VIRUS ET L’EXPERIENCE

LA TRIBUNE de YANN RICORDEL

Le langage, le virus et l’expérience du silence

Dans sa dernière intervention radiophonique, Bernard Stiegler parle (j’écris au présent parce que la parole de Bernard Stiegler est encore bien vivante, et même : plus que jamais) de ce qu’a été son expérience du silence en prison, du silence absolu, dit-il, où au delà du dialogue de soi avec soi, « ça », quelque chose qu’on peut simplement définir comme n’étant pas soi, se met à parler, quelque chose qui dépasse irrésistiblement nos destins individuels. Appelons cela « philosophie », « théorie », « histoire », ou tout autre nom de ce qui cherche à « donner du sens ».

Là où l’ « artiste » n’est pas dupe, c’est sur la possibilité-même, très incertaine, de « donner du sens ». Là où le critique/théoricien/historien de l’art se trompe complètement, c’est dans la certitude que l’art doit avoir un sens en dehors de lui-même. Là où l’écrivain n’est pas dupe, quant à lui, c’est dans la capacité des mots à « donner du sens » à autre chose qu’eux-mêmes. Chopé sur Facebook, tout comme mon mème de Wittgenstein, le mème de William Burroughs qui sert d’illustration à cet article, dont les mots proviennent, donc, du roman Le ticket qui explosa (1962) nous donne sans doute une indication sur ce que l’on pourrait appeler le « mal du siècle », et même pourquoi pas « mal des siècles » dans son état d’exacerbation, à proprement parler de crise, du mal duquel procède tous les autres maux humain, très en amont d’une « actu » qui n’est faite que d’images de plus en plus fugaces, caduques, toujours supportées par des faits de langage de plus en plus désarticulés, discordants, très loin en dessous de la réalité, diversement et pour piocher dans ladite « actu », de la « Covid-19 » ou des motivations d’une prise d’otage de 7 heures par un « déséquilibré », si tant est que quiconque aujourd’hui puisse prétendre être « équlibré », et gageons que les « gens de télé », la communauté de ceux qui apparaîssent, croient l’être plus que tout autre.

« I don’t believe there’s such a thing as TV.
I mean – They just keep showing you
The same pictures over and over.
And when they talk they just make sounds
That more or less synch up
With their lips.
That’s what I think!
Language!
It’s a virus!
Language!
It’s a virus!
Language!
It’s a virus!
»

(Laurie Anderson, « Language Is a Virus (From Outer Space) », 1986)

« « Tante, parle-moi ; j’ai peur. — À quoi cela te servirait-il, puisque tu ne me vois pas ? » À quoi l’enfant répond : « Il fait plus clair lorsque quelqu’un parle. » » (Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, 1923) : le grand brouhaha, la grande cacophonie des opinions informes, des informations dont il apparaît de plus en plus difficile et vain de vérifier la véracité, se fonde, quoique de plus en plus fragilement, vous le sentez bien vous aussi, sur un abîme d’angoisse immémoriale, l’angoisse de l’hominidé pas encore tout à fait homme face à l’immensité du réel et à ses menaces. « La voix gîte dans le silence du corps, comme fit le corps dans sa matrice. Mais, au contraire du corps, elle y revient à tout instant s’abolissant comme parole et comme son. Parle-t-elle que résonne dans son creux l’écho de ce désert d’avant la rupture, d’où sourdent la vie et la paix, la mort et la folie. » (Paul Zumthor, Introduction à la poésie orale, 1981) : ainsi commence, par le cri qui est dans le même temps présence à soi et pont fragile jeté alentour et vers l’avenir, la course éperdue, l’appropriation et la dépense, la consummation, pour ne pas dire le pléonectique. « Peut-être, dans nos mentalité profondes, la voix exerce-t-elle une fonction protectrice : elle préserve un sujet que menace son langage, freine la perte de substance que constituerait une communication parfaite. La voix se dit alors même qu’elle dit ; en soi, elle est pure exigence. Son usage procure une jouissance, joie d’émanation, que sans cesse la voix aspire à réactualiser dans le flux linguistique qui la manifeste mais qu’elle parasite. » (Ibid.)

Yann Ricordel

« A virus perhaps is only very small units of sound and image »(Henri Chopin, poème graphique dans la revue OU, 1971)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives