HUBERT DUPRAT, L’HYBRIDATION DES MONDES

Hubert Duprat – rétrospective au musée d’art moderne de Paris – Jusqu’au 10 janvier 2021.

Hubert Duprat est un artiste dont la démarche protéiforme invite à prendre le temps de découvrir les histoires et les univers qui traversent ses œuvres. Celles-ci renvoient au monde animal, au monde minéral, à l’industrie et aux techniques manuelles. Nombreuses sont ses créations qui font partie des collections des FRAC et sont montrées dans des expositions collectives. Son passé d’archéologue amateur a sans doute influencé son intérêt pour les matériaux, les pierres et les processus de formation naturelle. Il nous donne à voir des éléments issus de différents règnes qu’il assemble, agence et combine pour donner naissance à de nouveaux êtres et constructions.

Le musée d’art moderne de Paris présente l’ensemble de son travail artistique après un long travail de restauration et d’installations d’œuvres in situ. Ici, les régisseurs et toute l’équipe chargée des expositions collaborent finement avec l’artiste. L’espace dans sa longueur participe pleinement de la scénographie et de l’expérience esthétique que nous pouvons avoir des œuvres de l’artiste de la sculpture petit format à l’œuvre monumentale. Nos yeux naviguent du sol au mur, d’un regard centré sur des détails de matières à la contemplation de dessins dans l’espace.

Au mur, l’installation Les entrelacs s’apparente à un dessin mural d’un geste ample. Il s’agit en réalité de longs fils de cuivre délicatement insérés dans le mur et enduit de plâtre. Cette œuvre in situ a impliqué l’ingéniosité des techniques liées à l’art mural. Hubert Duprat établit des liens entre les pratiques artisanales et les modalités de fabrication de pièces qui se rapprochent de la construction.

Tout est affaire d’observation fine et d’attention aux matières chez Hubert Duprat. Il s’attache à mettre en avant les caractéristiques des pierres tout en semant le trouble entre œuvre de la nature et celle de la main de l’homme. Ses sculptures nous invitent à observer ce qui se trouve à l’intérieur et à comprendre les propriétés et structures des matériaux. Même si la réalisation paraît simple et répond à une logique géométrique, elle requiert de la précision et de la patience. Face à Excentriques au mur, nous restons fascinés par l’extraordinaire tissage de formes qui dessine des figures géométriques. Cette installation a nécessité un long travail sur place et fait écho aux techniques artisanales qui conduisent celui qui y contribue à une concentration, tendant parfois à une méditation.

D’autres pièces comme Cassé-Collé appellent directement au geste de l’artiste. Cette sculpture montre aussi bien la matière telle quelle, sa force ainsi que sa fragilité. Des œuvres impliquent un investissement corporel pour leur création et certaines ont même exigé l’intervention de personnes qualifiées pour être réalisées sur place.

Les systèmes optiques passionnent également l’artiste et rejoignent son intérêt pour les formes naturelles. Il s’attache à aiguiser notre regard et à nous inciter à percevoir autrement des mouvements, des phénomènes qui modifient notre vision de l’espace. Nous déambulons dans l’exposition avec les yeux grands ouverts et une curiosité digne de celle d’un chercheur qui admire les merveilles de la nature. Or, en contemplant ses œuvres, nous découvrons d’autres matériaux qui contrastent avec la préciosité de celles-ci. Mie de pain, paraffine, pâte à modeler sont plutôt du registre du médium qui permet l’assemblage, la fixation et renvoient au geste du malaxage et du pétrissage.

Plus loin, des sculptures impliquent une concentration et suscitent un questionnement quant à leur tenue et à leur stabilité. Une installation produite pour l’exposition nécessite un regard attentif. Une quantité de points lumineux nous attire. Cet éclat résulte de nombreux tirs de grenailles. Là encore, l’élaboration de l’œuvre in situ a demandé un temps long.

Par ailleurs, la question de l’atelier et celle de l’architecture préoccupent l’artiste. Une structure en béton occupe un des espaces de l’exposition et nous met à distance. D’autres œuvres jouent sur les perspectives et les éléments de décor avec notamment l’utilisation de la marqueterie.

Son intérêt pour les vestiges et l’Antiquité et les techniques anciennes se révèlent au travers d’œuvres qui témoignent des particularités d’outils et de matières. Par exemple, Les Bêtes réalisées en silex présentent une forme animale qui semble surgir d’un fragment prélevé dans un site de fouilles.

Pour clore ce cheminement à travers différents mondes, au sol, Coupé-cloué présente des troncs d’arbres, tels des gisants dans lequel l’artiste a inséré des clous. Ces êtres allongés deviennent des objets merveilleux auxquels il a donné une seconde vie. Il les a parés d’éléments qui les transforment en des bijoux monumentaux.

Avec les larves de trichoptères, Hubert Duprat travaille à la manière d’un entomologiste sensible. Les larves de cet étrange être vivant l’amènent à entreprendre un gigantesque travail de recherches et d’archivage de documents. Il étudie leurs modes de vie et en fait des artisans qui collaborent avec lui à la création de minuscules sculptures précieuses. Ces larves aquatiques fabriquent dans leur environnement un étui mobile, minéral, végétal ou constitués de divers éléments dans lequel elles s’abritent. L’artiste révèle l’étonnante vie de cet insecte qui se métamorphose. Dans les collections permanentes du musée, Miroir du Trichoptère/The Caddisfly’s Mirror réunit un fonds documentaire, gravures, documents, images, objets et films, consacré à ce petit animal mystérieux. Cette salle rend compte de la patience et de la passion de cet artiste qui n’en finit pas de nous étonner par les utilisations et manipulations de matériaux provenant de divers règnes.

Ainsi, on pourrait regrouper les œuvres d’Hubert Duprat par types de matériaux et utilisations de ceux-ci. Cependant, chez lui, le monde naturel et celui de la construction humaine semblent cohabiter. Ces sculptures, installations, photographies et autres œuvres réalisées à partir de minéraux et de multiples éléments rejoignent la minéralogie, les techniques artisanales, l’entomologie et l’art de donner à voir ce que produit la nature. À travers chaque matériau se cachent de nombreuses références qu’il faut prendre le temps de découvrir. Ses œuvres nécessitent qu’on y soulève les différentes couches de sens qu’elles contiennent.

Pauline Lisowski

Image: Hubert Duprat, « Corail Costa Brava », 1994-2016 – Corail rouge de Méditerranée, mie de pain, 25 x 25 x 25 cm – Don de la Société des Amis du Musée d’Art Moderne de Paris en 2017, Musée d’Art Moderne de Paris © ADAGP, Paris, 2020 – Photo : J. Vidal

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