UNE SEMAINE D’ART EN AVIGNON : CONVERSATION AVEC KAORI ITO

UNE SEMAINE D’ART EN AVIGNON : Conversation avec KAORI ITO – Spectacle LE TAMBOUR DE SOIE – UN NÔ MODERNE (DANSE THÉÂTRE) – Kaori Ito et Yoshi Oïda – Création 2020 – Chapelle des Pénitents Blancs, Avignon – Du 23 au 26 octobre 2020 – durée 1h.

Il faut douter !

Inferno : Si tout s’était bien passé, à cette heure, vous devriez être soulagée de cette nouvelle création, Le Tambour de soie, alors qu’à l’heure où nous parlons, vous êtes encore un sur des charbons ardents. Comment avez-vous vécu ce confinement ?

Kaori Ito : Je l’ai très bien vécu. J’ai voyagé mais mentalement plus que physiquement. Avant ce confinement, j’étais anti-écolo. Mon compagnon, qui est très engagé dans la défense de ces valeurs, était toujours très critique sur mon attitude face à ces questions. Mon père se demande toujours, pourquoi déranger la nature. L’humanité est toxique vis à vis d’elle alors que nous faisons partie d’elle. Avec cette pandémie, ma vision sur notre rôle d’humain sur la terre a changé. Dans notre logement, nous avons un petit jardin. Avec mon fils et mon compagnon, nous avons beaucoup observé ce qui s’y passait. Pour notre fils, c’était bien d’avoir un potager car il s’en occupait à sa façon en déplaçant une pomme de terre d’un endroit à un autre… C’était très émouvant cette période-là avec lui…

Pendant le confinement, j’ai eu envie de continuer à créer. J’ai appelé Wajdi Mouawad, au Théâtre National de la Colline, pour lui proposer d’installer des cabines téléphoniques pour adresser des paroles aux proches disparus. Accompagnée par quatre artistes, on a reçu deux cents personnes… J’ai senti que j’étais plus utile là qu’à faire des projets sur internet, une forme que j’ai trouvé un peu frustrante, alors que là, au lieu que les gens aillent chez le psy, par exemple, nous les accompagnions dans leur besoin de soulager leur relation à l’autre, à sa disparition… Le théâtre est un lieu où il n’est pas question de religion, où il n’y a pas différence liée à l’éducation, la race ou la classe social. C’est un endroit où on peut se connecter avec l’humanité tout court. La Colline était officiellement fermée, mais il restait ouvert pour ces gens qui voulaient bien se lancer dans cette expérience. Pendant toute cette période, je suis arrivée à ce résultat… Après toute ses annulations, report, etc… ça a été vraiment très enrichissant…

J’ai aussi beaucoup parlé avec Yoshi Oïda. Il m’a dit une chose très belle : dans sa vie, il y a toujours des déplacements qui durent trois mois pendant lesquels les choses se passent mal mais qui représentent in fine une expérience très forte… En Iran trois mois très durs, en Afrique avec Peter Brook pareil, aux États-Unis idem… là, pour ce qu’il qualifie de « dernier voyage » artistique, trois mois de coronavirus… Il trouvait que cela faisait sens…

En réalité, j’ai pleuré cette annulation du Festival, non pas pour moi mais pour lui, parce que ne pas pouvoir être à Avignon, 35 ans après sa première venue, c’était un grand choc, une très grande tristesse… J’étais heureuse de le lui offrir et cela n’a pas pu se faire… Alors que Yoshi est encore un homme plein de vitalité, je me suis dit que c’était dommage de ne pas réaliser ce projet et je trouve très généreux qu’ Olivier Py et Agnès Troly aient accepté de nous inviter à la semaine d’Art d’Octobre pour, finalement, réaliser ce projet, faire qu’il aboutisse et que la boucle soit bouclée pour Yoshi…

En même temps, j’ai l’impression que nous avons appris à faire le deuil de ce projet. Il y avait cette absence qui était très présente et moi je travaille beaucoup sur l’absence, avec tout ce qui est invisible et, dans ce spectacle, on parle de fantômes. Il y avait une logique, alors que nous abordons dans Tambour de soie cette question de l’absence, de vivre cela…

Lorsque le confinement est arrivé, vous aviez commencé à répéter ?

Oui. On avait même fait une avant-première à la Maison de la Culture d’Amiens. C’était quasiment prêt. On voulait modifier, améliorer certaines choses, mais c’était prêt dans l’esprit de ce que nous voulions présenter… Pour La semaine d’art, on a répété encore à Amiens.

Vous qui, au Japon, avez inventé la danse butô, qui était la danse post Hiroshima, est-ce que vous imaginez qu’il va y avoir un courant artistique qui va créer la danse post covid ou, quelque chose de cette force là ? Est-ce que vous pensez que c’est aussi un choc pour la civilisation cette pandémie ?

Il y a toujours des chocs, des contraintes, des accidents graves… Moi je viens d’un pays qui tremble, alors c’est un choc aussi… L’explosion des centrales nucléaires, c’était le moment où l’Etat aurait dû confiner tout le monde et il ne l’a pas fait ! en pensant que ça irait…

Je reviens à la philosophie butô. Lorsque j’avais 17 ans, j’ai rencontré Min Tanaka. Je ne comprenais pas du tout le butô. Je trouvais que c’était long, comme il bavait, je pensais que c’était sale… et dans sa loge, il m’a dit que c’était un état d’abandon, que c’était important de se vider… J’ai alors saisi que c’était une philosophie, un chemin intérieur. Trouver l’état de Butô, c’est être entre la vie et la mort. C’est l’âme qui est en train de s’échapper. On expérimente ces deux mondes différents. J’ai l’impression que c’est là où il y a quelque chose d’intéressant parce que le vide, c’est là où on crée des choses, dans l’univers, regardez, quand il y a eu le Big Bang, c’est là de nombreuses choses se sont créées…

Beaucoup de gens sont conscient qu’après le confinement, il faut douter. Il faut aller vers une plus grande prise de conscience individuelle et collective. Il faut que tous les êtres aient conscience de leur corps et interagissent entre eux, se relient à l’univers. Avec Yoshi, je suis obligée de revenir à notre culture et j’aime bien ce processus qui m’y oblige… Je ne sens pas qu’il faut que nous allions vers un côté ou un autre des cultures que nous connaissons. On cherche à harmoniser ces influences. Les humains se rendent compte aujourd’hui que le fonctionnement de la nature était quelque chose de bien, la biodiversité utile. On redécouvre que les choses se connectent et lorsqu’on travaille avec le corps, on le sent parce qu’on travaille avec l’humanité, l’intérieur du corps pas seulement sa forme mortelle mais l’âme de ce corps. C’est aussi pour cela que j’ai du mal à formuler esthétiquement ce qu’est ma danse, parce que ça doit être comme un trait d’émotion qui sort sur le moment.

C’est vrai que dans tout ce que j’ai lu et qui s’est écrit sur vous, on parle peu de la qualité de votre danse, comme si on avait du mal à la définir… Or, dans ce spectacle, il est question de la danse de la folie, comment interprète-t-on une telle danse ? comment vous qualifieriez votre danse maintenant et dans Le tambour de soie ?

D’abord, je dirais que les gens ont du mal à faire la différence entre la période où j’étais interprète dans des compagnies et pour des chorégraphes d’avec mon propre travail alors que ce sont deux choses très différentes… Cela fait cinq ans que j’ai créé ma compagnie et avec Le Tambour de soie, j’ai huit pièces à mon actif, donc je crois qu’on peut distinguer les fondamentaux de ma danse… D’ailleurs, pour bien affirmer cela et, peut-être, faire plus parler de la danse que je transmets à mes interprètes, je ne danserais pas dans ma prochaine pièce.

Ensuite, dans Le Tambour de soie, mon travail est différent de celui que je fais d’habitude parce que je dois faire danser Yoshi Oïda, et il le fait pour la première fois, et moi je dois dire des textes de Jean-Claude Carrière, et je le fais pour la première fois aussi !

Ce que je recherche avant tout dans mon travail, c’est à faire bouger l’espace et non pas que l’espace nous fasse bouger. J’essaye de faire exister l’espace vide autour de moi. C’est un peu une démarche de marionnettiste, un petit peu comme si j’étais une marionnette qui se fait manipuler et qui manipule. Je m’imagine comme cela. Il y a quelque chose d’intéressant dans cette idée de la manipulation, car cela entraine des mouvements entre l’espace. Je cherche à découvrir qui tire les ficelles, quel élément attire l’autre… Il y a cette sorte de spirale continue comme ça ou on ne sait pas qui fait quoi et c’est ça qui est intéressant. Après, c’est vrai que j’essaie de faire totalement le vide, comme ça les gens peuvent projeter des choses. Je ne cherche pas à les guider. Je crois que ce n’est pas mon cerveau qui réfléchit quand je danse, c’est mon corps qui s’exprime. Donc, je vais essayer de ne pas laisser passer un message trop cérébral.

C’est un peu ce qui distingue la danse occidentale et la danse asiatique ?

C’est vraiment ça ! Ne pas toujours faire état du moi, le figurer sur le plateau mais appréhender l’espace des autres…. Mais, a contrario, c’est aussi un peu le défaut des asiatiques : on respecte trop les espaces collectifs, alors on s’efface… J’ai l’impression que quand le groupe est bien solide et soudé, les individus sont très visibles et je le constate actuellement dans le travail que je suis en train de mettre en place pour cette année, pour ma nouvelle création qui va s’appeler Chers et qui est basé sur des lettres adressées aux morts. Dans ce travail, je constate que c’est possible d’allier ça. Je pense que c’est une démarche assez concrète, qui est inscrite dans ma nature.

Le théâtre Nô constitue une dramaturgie qui contient toujours une partie fantomatique, donc il y a un narrateur d’abord qui raconte une histoire, avec une passagère où un visiteur et, en fait, plus tard, on découvre que ce narrateur est le personnage principal de ce drame qu’elle est en train de raconter ; alors elle revit le drame, elle devient un fantôme et, à la fin, il y a quelque chose qui est plus grand que nous qui l’apaise, pour que l’âme sorte. Le but du théâtre Nô, c’est d’apaiser l’âme.

Justement, vous dites que le Nô c’est quelqu’un qui arrive… cette idée que quelqu’un arrive avec un interprète comme Yoshi Oïda qui a cette expérience dans la durée face à vous, comment vous avez géré cette relation avec lui ?

En fait, on s’est retrouvé comme des amis ; ce que nous sommes depuis dix ans. Il ne fonctionne pas avec un principe hiérarchique dans la relation où il serait le maitre et l’autre le disciple… Donc, il apprend. J’espère qu’il apprend des choses de moi et il sait que j’apprends des choses de lui. Cela reste un échange. Comme je le disais, il faut se figurer que c’est la première fois qu’il danse. En tous les cas, il n’est pas habitué à danser, donc il y a un risque et il le prend. Il est le même que pour moi qui dit pour la première fois des textes !

Dans ce Nô que vous allez interpréter lors de cette semaine d’art, il est question du sentiment de culpabilité de la femme. Est-ce quelque chose qui vous qui vous touche, quelque chose qui vous nourrit, quelque chose qui vous perturbe ?

Non, pas du tout ! Au début, je me suis dit c’est étrange cette histoire, cela ne me concerne pas… Je ne m’y retrouve pas…

Le point de départ du projet était qu’on avait envie d’être ensemble sur scène. Yoshi a donc cherché un texte où il y a une danseuse et un vieil homme. Il a trouvé ce Nô. Cela fait longtemps que Yoshi voulait s’emparer de cette histoire-là. En plus, cela correspond à nos âges sans pour autant correspondre à mon sentiment. J’aimais bien cette idée de la transmission entre générations et la culpabilité qui m’a donné un prétexte à la folie.

On parlait de cette scène de la danse de la folie qui est une scène très connue dans le théâtre Nô. Cela doit être très minimaliste. Il n’y a pas de chef d’orchestre, mais il faut qu’on lève en talon ou les pieds ensemble sur le son du tambour. Donc, il y a le son du tambour et toute les 5 ou 10 secondes, le lever du talon… et le silence revient, et il dure très longtemps. Cette tension qui est entre le musicien et l’acteur principal, c’est ça qui m’a beaucoup plu.

Lorsque j’ai regardé pour la première fois cette scène au Japon, je me suis dit : c’est vraiment ça, cela fait partie des choses que je cherchais en Europe et qui se trouve là, c’est comme s’il y avait un fil entre eux.

On me pose beaucoup de questions sur le Japon, sur Le tambour de Soie, sur le Nô, sur Mishima… Il y a cet exotisme, du fait que je sois japonaise, que je pratique le butô, je rentre bien dans les clichés… Or, je suis à la recherche d’un message universel. Je parle d’humanité avec Yoshi. Nous voulons parler d’humanité avant tout, de la vieillesse, de l’amour, de quelque chose qui ne peut pas aboutir, de cette trahison qui fait mourir ce vieil homme… Nous avons cherché à nous inscrire dans le réel. Moi, je joue le rôle de Kaori, danseuse et Yoshi celui d’un homme de ménage qui nettoie le théâtre. Et le théâtre pour moi c’est la représentation de la vie mais dans une forme très compressée dans le temps et dans la quantité d’émotions ramassées. Sur scène, parler de la mort, des fantômes, cela remue et ça va très loin… et ça me libère de tenter cela avec Le Tambour de Soie et Yoshi.

Propos recueillis par Emmanuel Serafini

Images: 1- Kaori Ito – Photo Josefina Perez Miranda / 2,3,4- Le Tambour de soie – Un Nô moderne, Kaori Ito et Yoshi Oïda, 2020 – Photos © Christophe Raynaud de Lage

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