« MELLIZO DOBLE » D’ISRAEL GALVÁN ET NIÑO DE ELCHE, UN INCONTOURNABLE DE LA SEMAINE D’ART

UNE SEMAINE D’ART EN AVIGNON : « MELLIZO DOBLE » – Israel Galván et Niño De Elche – Première en France – Les 24 et 25 octobre au Théâtre Benoît XII – Deux représentations par jour. 

Dans le programme de « Une semaine d’Art en Avignon », il y a deux perles qu’il ne faudra pas rater, dont ce puissant « Mellizo Doble » du grand danseur Israel Galván et du trublion du flamenco contemporain qu’est le musicien Niño De Elche. Un opus singulier, donné en duo par deux personnalités hors du commun du Flamenco, excentricités au firmament de la création artistique, doublées d’une capacité de réflexion puissante sur leur art en profonde évolution. Avec le prometteur « Le Tambour de soie » de Kaori Ito et Moshi Oïda ce spectacle est certainement l’une des deux pièces majeures de cette semaine d’Art…

Fandango cubista, Seguiríyias carbonicas, Sevillanas sentadas… Les titres surréalistes des chants qui composent ce spectacle-cabaret, cette folie à deux, donnent le ton. Mellizo doble est une proposition unique et binaire, à la fois classique et contemporaine, à cheval entre la tradition et l’innovation. Classique, parce que ce duo danse et chant, ou chant et danse, selon les moments, se concentre sur l’énergie de deux corps, de deux voix, de deux présences extraordinaires. Contemporain parce que ce dialogue inouï explose les canons de la tradition chantée et dansée. Un spectacle vif, aiguisé, sans décors, ni costumes, où les artistes majeurs et novateurs que sont Israel Galván et Niño de Elche prennent possession d’un espace en se concentrant sur le surgissement d’une nouvelle voie pour le flamenco. Une pièce qui rappelle que les hommes qui dialoguent sur scène ont en commun d’éviter le danger des choses pures.

Un duo musique / danse apparemment classique, un dialogue faussement dépouillé… mais une forme avant tout inattendue et puissante.

ENTRETIEN AVEC ISRAEL GALVÁN ET NIÑO DE ELCHE

Les spectateurs du Festival d’Avignon se souviennent de votre collaboration sur Fiesta, présentée en 2017 dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Vous partagez une même envie de sortir le flamenco des sentiers battus en innovant parfois radicalement. Comment vous êtes-vous rencontrés? Quel flamenco partagez-vous? Qu’est-ce qui vous séduit dans le travail et la personnalité de l’autre ?

Israel Galván: En 2018, Paco (Niño de Elche) m’a invité au SONAR, festival de musique électronique qui a lieu chaque été à Barcelone. Il m’a demandé de participer à son concert, Coplas Mecanicas, notamment en travaillant sur l’aspect musical et rythmique de mes frappes de pied. C’était très électro, avec des distorsions sonores, des effets lumière… Devant nous, il y avait près de 1200 personnes, principalement des jeunes. En 2019, je l’ai invité à Tokyo où je dansais dans ce fameux cabaret- restaurant, El Garlochi. Une scène minuscule qui propose habituellement un flamenco traditionnel devant un public assis, dînant avant et après le spectacle. Nous avons eu carte blanche, une liberté artistique totale. Nos deux expériences, très différentes, ont scellé quelque chose entre nous. Il semblait évident que nous pouvions affronter la scène ensemble, que nous partagions la même envie de prendre des risques, d’oser tout en sachant que l’autre est un soutien, jamais une bride.

Enfant, je travaillais avec mes parents. Je n’aimais pas danser, pas même le flamenco. À cette époque, j’ai pris conscience des exigences du professionnalisme lié à cet art. À Séville, il y avait déjà une génération d’artistes aux personnalités différentes, fortes. J’ai grandi dans ces ambiances de tablaos (cabarets) qui aujourd’hui paraîtraient surréalistes, avec une liberté qui n’a pas de nom. Paco est un artiste avec lequel je me sens soutenu en scène, un frère de flamenco, un faux jumeau. Mes parents m’ont enseigné à « tuer »mes partenaires et le public. Paco est un peu comme mon partenaire de crime !

Niño de Elche: La première fois que nous avons travaillé ensemble, c’était pour une représentation de La Edad de Oro à Santiago de Compostela. Après cela, j’ai participé à la création de Fiesta. C’est à cette époque que nous avons fait davantage connaissance. Nous avons compris que nous jouissions d’une solide connexion artistique pour proposer un regard nouveau, mais en lien avec le format le plus classique du flamenco. Israela toujours été un référent pour moi. À la différence d’autres chanteurs flamencos qui puisent leur inspiration dans le chant, la mienne provient du monde des arts de la scène, de la littérature ou de la peinture. De plus, Israel a toujours réuni de nombreuses caractéristiques intéressantes, au-delà de sa pratique flamenca. Il est un miroir dans lequel me regarder. Je partage autant sa façon de s’abstraire et de trahir les canons établis par la tradition que sa manière d’approfondir les racines les plus insoupçonnées et les plus bucoliques de cet art. Sa facilité à se réinventer sans préjugés esthétiques, sa capacité de trahison stylistique au niveau personnel m’attirent beaucoup. Cela fait d’Israel un artiste indiscipliné. Aujourd’hui, c’est ce qui m’intéresse le plus.

À un moment donné, Niño de Elche se transforme en Israel Galván, et inversement. Vous vous incorporez presque l’un l’autre. Parlez-nous de cette folie à deux, folie de danser et de chanter, folie gémellaire de créer ? Que racontent vos présences sur scène ?

Israel Galván : Ce n’est pas une folie ! C’est naturel pour nous. C’est notre langage, notre manière d’interpréter la culture et la tradition de Séville et d’Elche d’où nous sommes issus. En même temps, nous aimons l’art. C’est en cela que nous sommes de faux jumeaux. Parce que, sans oublier nos traditions, nous parlons d’art et pas seulement de danse ou de chant. Les jumeaux semblent être aussi une source de pouvoir étrange et magique pour les personnes qui ne le sont pas…

Niño de Elche : Nous sommes de faux jumeaux parce que nous avons une façon identique d’aborder et d’affronter la pratique artistique dans le flamenco. Nous avons un point de vue conceptuel. Notre vision est gémellaire. Elle comprend, en maintes occasions, la désintégration des figures du chanter, du jouer (guitare), de notre rapport au public, au palmero (celui qui frappe le rythme, avec les mains), au poète. Le dédoublement n’est autre qu’un désir de sortir d’une discipline, un désir d’indisciplinarité. Nos corps et nos actions appartiennent à un imaginaire susceptible de se connecter avec le flamenco ou avec d’autres arts, afin de pouvoir interpréter librement le mouvement, la voix, le geste, le son, le texte ou la lumière.

Le spectacle est construit comme un récital classique, découpé en deux parties de six palos (chants) aux titres particuliers (comme Seguiríyas carbonicas), presque dada. Quelles en sont les sources? Parlez-nous de cette forme et de la correspondance du chant et de la danse ?

Israel Galván: Pour cette pièce, j’ai eu envie de danser sur les traces de la mémoire que portent la musique et le chant traditionnels. J’ai cherché une économie de mouvement à partir de la voix de Niño, à relier nos mythes personnels aux mythes plus universels. La danse peut être archaïque, cosmique et solennelle, ou plus moderne, rythmée, comme dans un jeu d’arcade. Je suis allé chercher des figures de jumeaux dans diverses sources comme la Genèse (Ésaü et Jacob), ou Faux-semblants de David Cronenberg. J’ai également convoqué des mythes plus personnels, comme le souvenir de Garbancito, personnage picaresque, directeur de la salle des fêtes Bai Bai, à Séville, qui animait des shows flamencos à la manière d’un Monsieur Loyal. Nous sommes vus comme artistes révolutionnaires, mais au fond ce récital est très classique. Ce n’est pas un spectacle moderne. Il ne s’agit pas, par exemple, de fusionner des styles. Ce n’est pas provocateur : il chante et je danse. J’aime sa façon de bouger comme il aime les bruits qui sortent de ma gorge. Je danse tout en étant, en même temps, un accompagnement musical percussif pour Niño. J’essaie d’être tout à la fois une batterie, un tambour ou une machine à rythmes, comme un danseur mécanique. Ce spectacle, c’est un appartement partagé en colocation.

Niño de Elche: Le spectacle n’est pas vraiment construit selon une perspective classique. D’ailleurs, le flamenco n’en est pas la seule référence. Ceci ne veut pas dire que les tensions avec l’imaginaire traditionnel du flamenco soient absentes, tout au contraire. Au départ, nous avons échangé et partagé des musiques, des envies de chorégraphies, des sons, des possibilités d’espaces de représentation. À partir de ces éléments de réflexion, nous avons construit ce projet. Pour cette pièce, nous abordons le répertoire flamenco (martinetes, seguiríyas, pregones, bulerias, tangos, farrucas, caña…) avec notre regard. Les sources musicales sont très variées. Elles sont aussi accompagnées de textes d’auteurs comme Eugenio Noel ou Juli Vallmitjana. Nous avons travaillé ces références d’une façon plutôt fluide. Il faut dire que nous avons tous les deux expérimenté les limites traditionnelles du flamenco et nous savons comment jouer avec l’imaginaire proposé par le répertoire. Ce format nous aide à trouver différentes interrogations et extensions à partir de ce que suppose le flamenco, tout à la fois comme un art moderne, classique et avant-gardiste. Les titres évoquent des faits poétiques. Nous utilisons peu d’éléments mais tous sont très caractéristiques et concrets. Tous font que chaque partie du spectacle a quelque chose de particulier.

Entretien réalisé par Francis Cossu le 8 avril 2020,
pour le Festival d’Avignon.

Avec Israel Galván, Niño de Elche
Conception et direction artistique Israel Galván et Niño de Elche
Chorégraphie Israel Galván
Musique Niño de Elche
Lumière Benito Jiménez
Son Pedro Léon / Manu Prieto

A LIRE AUSSI, notre article sur « FIESTA » : https://inferno-magazine.com/2018/06/10/la-fiesta-perchee-disrael-galvan/

Photo Mellizo Doble, Israel Galván, Niño de Elche, 2020 © Kana Kondo – Image et interview courtesy Festival d’Avignon 2020.

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