« AVEC L’ANIMAL », FABLE GARNIE AVEC SOUPE VEGANE

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Lausanne, correspondance

« Avec l’animal » – Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre – Au Théâtre de Vidy-Lausanne du 1er au 12 mars 2022

« Ce travail n’est ni une apologie de la chasse ou de la pêche, ni une
critique, il se base sur l’écoute, le partage de points de vue » (Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre)

J’avoue y être allée à reculons. J’ai apprécié plusieurs des spectacles proposés par ce metteur en scène et cette dramaturge suisses. Le discours des protagonistes de celui-là ne me faisait guère envie : un chasseur et un pêcheur. Antispécisme et végé-véganisme ravalés, résolue à faire oeuvre d’une certaine ouverture d’esprit, c’est face à une table garnie et une odeur de soupe (aux légumes?) que je m’installe avec le public dans une ambiance bon enfant.

Sur scène, deux amateurs de chasse et de pêche témoignent de leurs pratiques et de l’enquête menée par les artistes. Le spectacle expose la diversité souvent paradoxale de nos émotions et de nos liens avec la nature.

Le « Ranz des vaches », chant traditionnel des armaillis, bien connu de la population suisse, ouvre le spectacle. Un chant a capella mélancol(yr)ique qui est un appel aux vaches montant à l’alpage, ainsi qu’à l’héritage émotionnel de nos origines hélvétiques*.

Par les récits alternés de leurs premières expériences, les deux interprètes septuagénaires remontent aux prémices de leurs engouements respectifs, lequel est en lien étroit avec la nature. Le premier raconte son initiation d’aide-vacher à l’âge de neuf ans, trois mois sur l’alpage avec le berger et les vaches, à la dure, découvrant la beauté des paysages, les plaisirs de l’observation de la faune, la satisfaction et la fierté du travail accompli et cette affection portée au bétail.

Le second relate sa découverte de la pêche à l’adolescence, sa fierté de ramener une truite à cuisiner pour sa mère, mais aussi les successives pollutions chimiques des rivières qu’il affectionnait. Suite à la raréfaction de la faune aquatique, il cesse de pêcher quelques années, s’évadant dans les romans de Jack London. Ce dernier lui redonne l’envie de pêcher (modérément…), en Alaska cette fois. Une occasion pour lui de raconter la vie aventureuse du saumon et de mettre le public en garde contre les élevages abjectes dont ils sont victimes.

Ils disent tous deux l’exacerbation des sens en éveil, les odeurs d’humus, l’oreille aux aguets, la vision acérée, le silence et l’invisibilité. Et ce sentiment qui semble les habiter: faire partie d’une histoire qui les relie à leurs ancêtres, partager ensuite leur butin, comme un acte social, familial.

Ce qui est concevable pour les champignons, l’est-il autant pour un être vivant ?

Mais il faut y venir, le chasseur évoque la majesté de ce cerf, guetté durant une semaine entière et tué d’un coup de feu pour ensuite honorer (!) sa dépouille. Mais pourquoi tirer ? Il évoque les dégâts produits par les cerfs sur l’écorce des arbres. Pas vraiment convaincant. Puis tous deux partagent d’autres motivations : côtoyer la vie comme la mort, jouir de la nature comme d’un havre de paix, vivre en autarcie avec sa famille, se sentir vivant, avoir la sensation d’emmener avec soi un père disparu. Des motifs très personnels qui paraissent venir d’une autre temporalité… La régulation du nombre d’animaux en est (peut-être) un autre.

Un écran projette des images végétales filmées en noir et blanc, une belle ambiance sonore évoque les bruits de la nature. Paradoxalement pour moi, les deux témoins-comédiens, habiles conteurs des récits rassemblés pour la pièce, sont touchants. Ainsi, tout n’est pas seulement noir et blanc. Tuer est loin d’être un acte gratuit et ces deux-là le savent parfaitement. Pouvons-nous en dire autant, nous qui ne savons plus ce que le mot viande représente ?

A tout prendre, un animal sauvage ayant vécu en liberté, mort dans le but de nourrir l’humain qui a eu le front de le tuer lui-même, est sûrement mieux « respecté » que le poulet ou le cochon d’élevage intensif dont on achète le morceau de cadavre au supermarché. Et pêcher une truite de la rivière à côté de chez soi provoque nettement moins de ravages que la pêche industrielle.

Aucun regret, cette nouvelle création de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre est fort bien ficelée et permet l’échange sans lequel les arguments se figent. Je ne suis pas sûre pourtant que ces deux personnes soient les plus représentatives de la population qui pratique ces activités.

Personnellement, je m’en tiendrai à la cueillette des champignons et celui qui me dit que je ne les entends pas crier, je fais un écart et je le mange en accompagnement!

Ah … et la convivialité gastronomique était de mise puisqu’une soupe était servie à la fin de la représentation et la discussion ouverte à chacun.

Martine Fehlbaum,
à Lausanne

Photo Vidy-Lausanne

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