TRIBUNE : « ART CONTEMPORAIN », METEOROLOGIE ET IMPREDICTIBILITE

pierre-soulages

TRIBUNE : « Art contemporain », météorologie et imprédictibilité par Yann Ricordel.

« On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique ; elle se déplaçait d’est en ouest en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l’air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, étaient normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune et de l’anneau de Saturne, ainsi que nombre d’autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu’en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l’air avait atteint son maximum, et l’humidité relatives étaient faible. Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c’était une belle journée d’août 1913. »

-Robert Musil, L’homme sans qualités,1930

Les Männer ohne Eigenschaffen que nous sommes tous devenus ont tout de même pu remarquer, en scrutant le ciel tels des augures s’efforçant, le nez en l’air, de déchiffrer entre un « dôme de chaleur » et une canicule on ne sait quel secret venu du futur (ou, au contraire, du plus lointain passé, des lointains échos du Big Bang lui-même) ou les signes d’on ne sait quel miracle imminent, qu’au regard des régularités habituellement observées (observation de régularités, de liens de causes à effets qui fonde toute science aussi modeste et quotidienne soit-elle), que quelque chose ne tourne pas rond, aussi bien au ciel qu’ici bas. Et peut-être certains d’entre nous se souviennent-ils, faisant fi d’une involution cognitive et d’une corrosion mémorielle observées avec constance chez l’individu moyen (ou Mensch ohne Qualität, ou rat de laboratoire) depuis l’après-guerre, et parfois aggravées par la COVID-19 ou un quelconque autre virus mal identifié, qu’à la faveur de la mise à l’arrêt des industries polluantes lors des deux confinements, le trou dans la couche d’ozone avait commencé à se résorber. « Avez-vous les preuves ? », me demandera-ton, en réclamant à corps et à cris les liens Internet pertinents : la seule réponse que je pourrais faire alors est que lorsque j’allais lors des confinements prendre mon café à emporter tôt le matin au PMU qui se trouve à une cinquantaine de mètres de chez moi, je voyais beaucoup plus d’oiseaux que d’habitude, et même des lapins le long de la voie ferrée, alors que je n’en voyais jamais en tant normal. Depuis, le défilé acéphale des voitures et des poids lourds a repris bon train sur la route très passante le long de laquelle j’habite, pour le seul bien de la production, matérielle aussi bien que symbolique, cet immense projet d’épuisement du possible, de consummation physique et psychologique complète de l’humain.

Est-il surprenant que la fameuse « théorie du Chaos » ait commencé lorsque un certain Edward Lorenz a voulu mettre les nuages en équation ? Quand il a voulu faire entrer ce désordre plutôt inoffensif, qui ne seyait guère à l’homme de sciences (c’est à dire, avant tout : au mathématicien) qu’il était, dans une « redingote mathématique », pour citer Georges Bataille lorsqu’il nous entretient de l’informe ? Et que c’est du même type de « redingote mathématique » que procède toute l’industrie humaine dans son sens le plus large, jusque dans les formes les plus risiblement sophistiquées, même si pas toujours très efficaces, qu’elle peut prendre aujourd’hui ?

Lisons donc, si vous le voulez bien, cet extrait situé au début du rapport non pas du GIEC, mais du Gleick :

« Lorenz aimait la météo – ce qui n’est pas indispensable pour devenir météorologue. Il appréciait sa variabilité. Il aimait les formes qui se font et se défont dans l’atmosphère, ces tourbillons et ces cyclones, obéissant toujours à des règles mathématiques sans jamais se reproduire identiquement. Quand il observait les nuages, il lui semblait y déceler des structures. Une fois, il s’effraya à l’idée que l’étude scientifique du temps fût comme ouvrir la boîte de Pandore. Maintenant il se demandait si la météorologie pourrait un jour percer le secret de cette magie. Le temps contenait quelque chose d’inexprimable en terme de moyennes. […] Dieu de son Univers numérique, Edward Lorenz était libre d’adopter les lois de la nature qui lui plaisaient. »

Dans le reste de son livre La théorie du chaos. Vers une nouvelle science (1987), James Gleick fait état de manière pour ainsi dire romancée des façons dont, systématiquement, la théorie a été invalidée par la pratique, de la physique à l’écologie en passant par l’économie, la politique, la psychologie et la psychiatrie, autant de disciplines dans lesquelles on n’est finalement jamais parvenu à fixer un ensemble clos de règles invariables. La nature a toujours conservé, dans ce que nos braves scientifiques américains en pension complète dans des centres de recherche arrosés de grosse thune par le gouvernement américain, inscrite dans un immense complexe universitaire, industriel et militaire, croyaient être de mystérieux desseins derrière lesquelles se planquait Dieu, une part d’imprédictibilité, la seule véritable certitude étant qu’au bout du compte, et tel fut l’apport de James Lovelock, conformément à la bonne vieille seconde loi de la thermodynamique, l’entropie, tout cela va tout simplement disparaître. Pas en quelques minutes façon film catastrophe hollywoodien, ni façon Apocalypse de Jean, mais sur une longue durée au regard de la perception humaine. Et la véritable clé de l’affaire, et c’est également ce qu’a dit James Lovelock, c’est qu’il aurait fallu commencer depuis longtemps à optimiser sur l’idée de pouvoir retarder le processus de destruction que nous sommes en train de vivre sans vraiment le voir, en ayant la sagesse de comprendre que l’Humanité disparaîtra un jour de toute façon, plutôt que de s’agripper à l’idée d’une science et d’une technologie toutes puissantes qui pourraient empêcher cela. Et cela vous donne un monstre à la Jeff Bezos, moche comme ça ne devrait pas être permis, que vous ne likeriez sur aucun réseau social s’il n’était pas riche et célèbre, élevé aux Corn Flakes et à la télévision, qui croit dur comme fer qu’il pourra un jour faire sa valise pour aller vivre sur Mars quand nous aurons terminé, consciencieux ouvriers que nous sommes, de rendre la Terre bonne pour la poubelle, et qu’une escouade de généticiens va vraiment pouvoir découvrir le secret de la vie éternelle à condition d’être suffisament payés pour cela. Tant est si bien qu’en dernière instance, comme l’évoque James Gleick avec le ton sagement fataliste de celui qui a compris que tout cela n’a finalement servi qu’à pouvoir raconter une belle histoire, a été envisagée la possibilité salvatrice de formes d’ordre dans le chaos, des sortes de bulles de néguentropie nécessairement locales et temporaires, nouveau et épais dossier plutôt prometteur, mais qui lui non plus n’a jamais été clos. Comment peut-on vouloir, espérer de toutes ses forces, à ce compte, qu’une globalisation réalisée, optimale, ne soit autre chose qu’un chaos lui aussi global, dont les virus présents et à venir, les catastrophes météorologiques diverses et variées, les conflits armés autant qu’interpersonnels (et même intrapersonnels sous la forme bien connue de la psychose), féminicides, homicides, infanticides, parricides, matricides, les désordres sociaux, économiques, psychologiques, psychiques, qui se succèdent de plus en plus vite et qui finiront par atteindre une sorte de « simultanéité catastrophique totale », de « magma de souffrance finale », de colossal dernier cri de douleur, ne sont que quelques figures ? Et dont la disparition pure et simple de la vie sera le dernier état, alors qu’à différents moments de l’histoire qui seraient tout à fait repérables et descriptibles si quelque historien voulait s’atteler à cette tâche, nous aurions pu décider de rendre l’agonie moins rapide et douloureuse, et même, soyons fous, d’être heureux ? Quelle issue à ce mouvement apparemment aussi fatal qu’une machine incontrôlée lancée à pleine vitesse que de retarder un peu la fin des fins par la mise à l’arrêt forcée des industries polluantes, dont aucune intelligence artificielle ne sera en capacité de prévenir ni de mesurer les conséquences dévastatrices, tant sur les corps que sur les esprits, venant ajouter une cerise sur le gros gâteau de la souffrance humaine, qui ne date pas d’hier ?

« Je posai le pied sur un sol plan, après la dernière marche, lâchai la rampe de l’escalier. L’obscurité était totale. Derrière moi, Vincent actionna un commutateur. Des formes apparurent d’abord, clignotantes, indécises, comme un procession de mini-fantômes ; puis une zone s’éclaira à quelques mètres sur ma gauche. Je ne comprenanis absolument pas la direction de l’éclairage ; la lumière semblait venir de l’espace lui-même. « L’ÉCLAIRAGE EST UNE MÉTAPHYSIQUE… » : la phrase tourna quelques secondes dans ma tête, puis disparut. Je m’approchai des objets. Un train entrait en gare dans une station d’eaux de l’Eurpoe centrale. Les montagnes enneigées, dans le lointain, étaient baignées par le soleil ; des lacs scintillaient, des alpages. Les demoiselles étaient ravissantes, elles portaient des robes longues et des voilettes. Les messieurs souriaient en les saluant, soulevaient leurs chapeaux hauts de forme. »

-Michel Houellebecq, La possibilité d’une île,

Cette description qui se prolonge sur trois pages, dont on ne sait très bien de quoi est fait le référent (gadgets numériques, projection vidéo ? Image de synthèse, toutes ces choses à la fois ? Ou même « réalité virtuelle » ? Bien entendu, on me dira que cette vision romancière ne correspond à rien dans la réalité de l « art contemporain »…) d’un monde onirique et décousu participant d’une rémémoration (celle du monde d’avant, d’un monde heureux de cartes postales qui n’a qu’à peine existé dans la réalité), où Houellebecq parvient tout de même, au fond de son état dépressif, à s’extirper du minimum syndical du style qu’il pratique habituellement pour écrire quelque chose de plutôt attrayant sur le plan poétique (quoique il ne faille pas non plus être trop exigent, mais a-t-on le droit de l’être aujourd’hui ?) ne peut pas ne pas faire penser à celle écrite par Borgès dans sa nouvelle « L’Aleph ». Et c’est effectivement à la même tentative, un peu plus exaltée et tragique chez l’auteur argentin, de recomposition d’un monde disjoint, fragmenté, pour ne pas dire détruit que nous avons à faire – une « manière de faire » non pas « des mondes » selon le titre que l’on a donné en français à un célèbre livre de Nelson Goodman (titré en anglo-américain Reality Remade by the Means of Art), mais un monde qui se voudrait total et définitif, une sorte d’impossible monde secours dont la singularité cherche toujours, obstinément, à répondre à la singularité (autant présupposée qu’espérée) de son auteur, de son démiurge exclusif ? Plus loin, le romancier fait dire à son personnage d’artiste-plasticien ni très connu ni tout à fait méconnu, ayant eut autant de quart d’heures de gloire que d’éclipses :

« Depuis Duchamp, l’artiste ne se contente plus de proposer une vision du monde, il cherche à créer son propre monde ; il est très exactement le rival de Dieu. Je suis Dieu dans mon sous-sol. J’ai choisi de créer un petit monde, facile, où l’on ne rencontre que le bonheur. »

Contrôlé dans tout ses aspects, le « monde » décrit par Houellebecq veut imiter la vie de l’esprit dans sa profusion, jouant de simultanéité, d’ubiquité, de confusion des espaces, des temps et des époques (et ce sont tous les travaux sur la forme et la couleur, la synesthésie, les moyens minimaux de rendre le concept présent à l’esprit avec la même actualité que la sensation, la télépathie comme « rêve absolu de l’abstraction » comme dirait Pascal Rousseau, et même l’hypnose qui sont ici convoqués), à la recherche (passablement romantique et désespérée comme peut l’être le romancier lui-même, et il n’est pas le seul) d’un état de souverain bien qui, peut-être, a existé dans l’histoire humaine, par instants, et par instants seulement, précieux dans leur rareté-même, comme peuvent l’être précisément les œuvres d’art. Tous nous connaissons ces brefs moments d’intense stimulation subjective où les possibilités de la vie semblent converger pour atteindre à un paroxysme, où la joie le dispute au plaisir, et l’illumination d’une vision claire et complète de soi et du monde à l’orgasme, et que nous passons notre vie à vouloir rendre possible la répétition, et pourquoi pas l’état permanent : et c’est bien ce caractère subjectif et strictement individuel, singulier qui rend impossible une sorte d’ « orgasme permanent et simultané » sauce germano-américaine Wilhelm Reich qui bat d’avance en brèche toute tentative organisatrice allant dans ce sens, et de plus en plus à mesure que les individus se vivent comme définitivement séparés (dans un contexte qui, encore une fois, tend douloureusement vers la globalité sans y parvenir, de la même manière que les astres s’éloignent les uns des autres dans un Univers en perpétuelle expansion).

Voilà. Comme dirait le Maire de Turenne à Mehdi Belhaj Kacem : j’ai fait ma prose. Je me suis déchargé d’un peu d’angoisse, ou d' »éco-anxiété » sous la forme d’un alignement de mots, jeté dans un océan de signes. Mais je ne voudrais surtout pas vous laisser sans attirer votre attention, par une citation, sur un texte de ce très cher Guy Debord (qui aujourd’hui demeure assez irritant parce que, tout simple, tout comme John Lovelock et d’autres qui n’auront même pas l’heur de rejoindre quelque Panthéon, il avait raison), daté de 1966, intitulé « La planète malade ».

« Les maîtres de la société sont obligés maintenant de parler de la pollution, et pour la combattre (car ils vivent, après tout, sur la même planète que nous ; voilà le seul sens auquel on peut admettre que le développement du capitalisme a réalisé effectivement une certaine fusion des classes) et pour la dissimuler : car la simple vérité des nuisances et des risques présents suffit pour constituer un immense facteur de révolte, une exigence matérialiste des exploités, tout aussi vitale que l’a été la lutte des prolétaires du xixe siècle pour la possibilité de manger. Après l’échec fondamental de tous les réformismes du passé – qui tous aspiraient à la solution définitive du problème des classes –, un nouveau réformisme se dessine, qui obéit aux mêmes nécessités que les précédents : huiler la machine et ouvrir de nouvelles occasions de profit aux entreprises de pointe. Le secteur le plus moderne de l’industrie se lance sur les différents palliatifs de la pollution, comme sur un nouveau débouché, d’autant plus rentable qu’une bonne part du capital monopolisé par l’État y est à employer et manœuvrer. Mais si ce nouveau réformisme a d’avance la garantie de son échec, exactement pour les mêmes raisons que les réformismes passés, il entretient vis-à-vis d’eux cette radicale différence qu’il n’a plus le temps devant lui. »

Yann Ricordel

Image copyright Pierre Soulages – CNAP, Paris – ADAGP

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