« FUTUR PROCHE » : UN ENTRETIEN AVEC JAN MARTENS

Jan Martens

Entretien avec JAN MARTENS : « FUTUR PROCHE » – chorégraphie de JAN MARTENS – actuellement en tournée internationale. Un entretien réalisé pour le Festival d’Avignon 2022.

Ce superbe dernier opus du chorégraphe Yan Martens a été créé au festival d’Avignon 2022 en juillet dernier. Il est actuellement en tournée internationale et passera notamment par Paris en avril prochain. Un spectacle à ne manquer sous aucun prétexte. Un entretien avec le chorégraphe, réalisé à l’aube de l’ouverture du festival par Emmanuel Serafini.

« J’aime partager des choses inconnues. »

Emmanuel Serafini : Dans quel état d’esprit êtes-vous à l’aune de votre passage dans la Cour d’honneur du Palais des Papes d’Avignon ?

Jan Martens : D’abord, c’est un très grand honneur. Lorsque j’étais au Festival en 2018 et en 2021, j’ai vu des spectacles dans la Cour d’honneur et cela m’a donné envie de créer pour cet espace, mais je l’envisageais plutôt pour 2024 ou 2025… Et je voulais en discuter avec le nouveau directeur Tiago Rodrigues… Et puis Agnès Troly, de l’équipe actuelle du Festival, est venue voir la première de mon solo en France, à Marseille, en septembre dernier. Elle m’a demandé ce que je voulais faire… J’avais un projet avec le Ballet de Flandres dont la première était prévue en septembre 2022… Et elle m’a demandé si je pouvais le faire en juillet 2022… mais sans me dire que c’était pour la Cour d’honneur. Il va y avoir beaucoup de choses à transcrire. Bon, j’aime ce challenge aussi !

Que signifie être dans la Cour d’honneur pour un chorégraphe ?

Evidemment, on doit tourner après, mais je n’y pense pas… Je me demande comment je vais faire ce spectacle d’abord dans ce lieu. Je suis très impatient d’y aller et de voir comment ce qu’on est en train d’écrire dans le studio va fonctionner dans cet espace, parce que, ce que j’aime beaucoup dans la Cour d’honneur, c’est sa largeur. Ce n’est pas très profond, mais large et je veux utiliser ça, à l’inverse de la Cour du lycée Saint Joseph qui est plus en profondeur…

Dans « Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones », dans la Cour du Lycée St Joseph, il n’y avait aucun décor, rien ! à part quelques traces au sol, et cette fois-ci ?

Il y aura un décor ! mais ce sera très nu – il montre un long banc de bois… Ce sera un banc de 18 mètres de long… C’est quelque chose qu’on ne peut pas oublier… éviter, il est là, présent… Je voulais quelque chose comme cela… d’ordinaire, si on fait une scénographie pour la danse, on fait les choses « à côté » ou « derrière » pour laisser libre tout l’espace… et moi je voulais que ça prenne de la place, c’est aussi là que la claveciniste va être installée. Elle sera face au public, ce qui n’est pas du tout dans les canons habituels de la représentation où les musiciens sont plutôt « de profil » pour le spectateur… je veux que la musicienne soit entourée par les danseurs… Le son du clavecin va prendre une grande partie du spectacle. Cet espace est, pour moi, une des interprétations de l’idée du Futur proche – qui est le titre de la pièce – on ne peut pas l’éviter… C’est un peu comme les gens en ce moment disent « ce n’est pas si grave » alors que tout autour de nous, démontre vers quel désastre on va aller.

La grande force de « Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones » et même la trouvaille, c’est ce « Concerto pour Clavecin et Cordes » de Gorecki, comment avez-vous trouvé cette musique ?

Je cherchais une musique de protestation qui était le thème de cette pièce… Je voulais des musiques de différents styles qui refléteraient les âges des différents danseurs… et pour Górecki, c’est une pièce qu’il a écrite en 1980, en Pologne, dont il est originaire, en pleine période communiste et au moment de la naissance du syndicat Solidarność. En 1979, Górecki a quitté son poste parce qu’il trouvait que le gouvernement communiste interférait trop sur ce qu’il faisait à l’université. En 1981, il a écrit une autre pièce qu’il a vraiment dédiée à Solidarność. Avant cela, il écrivait beaucoup de musiques religieuses, et il a écrit ce morceau qui a beaucoup d’influences américaines, parce qu’il y a du minimalisme et faire cela dans un pays communiste, c’est pour moi un vrai acte subversif. C’est pour cela que j’ai utilisé cette pièce qui est si répétitive…

Pour votre nouvelle pièce, encore du clavecin ! Qu’elle est votre relation avec cet instrument ?

C’est ma 3ème création avec le clavecin ! Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones était la première, après j’ai fait solo Ode to the Attempt qui était un portrait de la claveciniste Elisabeth Chojnacka qui joue dans l’enregistrement du Górecki. C’est d’ailleurs de cette façon dont je l’ai rencontrée… J’avais choisi la musique. J’ai vu une vidéo de la première en 1980 et il faut savoir que la pièce avait été écrit pour elle. En voyant cette version, j’ai commencé à faire des recherches sur elle. J’étais bouleversé par cette femme. J’ai vu que beaucoup de compositeurs ont écrit pour elle, qu’elle a tourné avec Lucinda Child… Le but d’Elisabeth Chojnacka est de faire revivre cet instrument en dehors de la seule musique baroque… Pour moi, c’est un instrument qui est un symbole d’une possibilité de réinvention. Tout le monde a une idée sur le son du clavecin, mais on peut être surpris, et c’est ça que je voulais montrer avec le solo et maintenant, de nouveau avec Futur Proche. Ce qui fait la spécificité de mon travail, c’est que j’aime partager des choses inconnues. Par exemple, je me demandais pourquoi on joue et rejoue Bach – même si, bien sûr, je sais pourquoi ! – mais il y a d’autres œuvres dans le monde que les seules compositions de Bach… alors allons vers le nouveau, l’inconnu et voyons ce que cela fait… C’est important pour moi de laisser entendre les voix qu’on n’entend pas. Pour cette nouvelle création, j’ai décidé de choisir des morceaux de musique écrits par des compositeurs qui sont moins connus que Górecki et qui le sont principalement par les spécialistes de musique contemporaine dans le monde.

Y aura-t-il des musiques additionnelles dans le spectacle ?

Pour l’instant, je ne pense pas… mais l’ensemble des musiques est très dur, ce n’est pas « agréable » et c’est ce que j’aime faire, que cela demande un petit effort… Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones, à la première écoute, la musique n’était pas facile… mais comme on l’entendait cinq ou six fois, cela passait mieux, cela devenait presque une pop song… Pour cette nouvelle pièce, on a des musiques contemporaines qui ne sont pas du tout faciles… Quelques morceaux le sont, j’ai essayé d’en trouver, mais la plupart ne sont pas faciles à l’oreille et j’espère que, de nouveau, par la danse, cela va être plus facile de comprendre la beauté et la complexité de cette musique.

Autre force de « Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones », c’était les lumières, les costumes. Quels vont être les grandes lignes de cette nouvelle pièce dans ce domaine ?

Je ne sais pas encore. J’ai des idées. Comme je parle de réinventer le regard sur un corps de ballet – et il y aura 17 danseurs, comme dans Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones – et lorsque je fouillais un peu dans les photographies du Ballet de Flandres des dernières années, il y a beaucoup de costumes qui sont très près du corps, qui donnent beaucoup de chair. J’ai un peu envie de l’inverse. Avec Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones j’ai construit un corps de ballet qui n’était pas vraiment un corps de ballet et maintenant j’ai un vrai corps de ballet, je voudrai casser cette idée du ballet, comme s’ils étaient tous de « free danseurs » à l’inverse de Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones où c’était le cas… J’aimerais qu’on ressente que ce sont des danseurs dans la marge…

Comment qualifieriez-vous votre danse ?

Pour chaque création, je me redemande qu’elle forme je dois utiliser pour dire ce que je veux exprimer avec cette création. Je me suis beaucoup plus intéressé à la danse elle-même. Je pense que maintenant j’écris des spectacles dans lesquels la danse, la vraie danse, est la bonne forme pour raconter ce que je veux dire… Alors que pour Over mon but était de dire « sauter, c’est aussi de la danse »… Je cherche plus une analyse partagée de ce qu’est la danse, sur Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones. Pour Futur proche, j’aimerais travailler avec ce groupe et leur demander ce qu’est la danse… dans ce groupe issu du Ballet de Flandres, il y a une grande diversité, il y a même une rupture en quelque sorte, par exemple, la compagnie ne prend plus systématiquement la classe de classique. Ils ont des classes de contemporain à la place… Je constate chez certains danseurs l’esprit des danseurs indépendants.

Peut-on dire que des chorégraphes comme Anne Teresa De Keersmaeker, William Forsythe ou Merce Cunningham vous inspirent ?

Beaucoup de choses m’inspirent… Un des message de Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones, c’est qu’il y a beaucoup de langues et toutes ces langues ont une valeur. Elles peuvent exister côte à côte… Je pense que la chose qu’on voit dans mes spectacles et sur la scène, ce sont les histoires des danseurs… sur Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones, il n’y a rien que j’ai créé. Je leur ai demandé de traduire dans leur corps la musique de Górecki, le plus clairement possible… Je savais néanmoins quel rythme je voulais entendre.

Pour cette nouvelle pièce, comment faites-vous avec les danseurs, vous leur donnez les musiques au préalable ?

Oui, mais les musiques sont beaucoup plus complexes. La façon que j’ai de travailler sur cette pièce est plus proche de celle que j’avais pour mon dernier solo… J’ai choisi avec la claveciniste les morceaux et les uns après les autres, je les transmets aux danseurs et il y a des styles très différents. Il y a une pièce d’un Néerlandais qui est un compositeur minimaliste du XXI siècle. C’est la pièce la plus récente. Elle a été écrite il y a un an. Cela n’a jamais encore été joué. C’est la seule pièce qui est vraiment nouvelle.

Comment faites-vous pour écrire votre danse, proposez-vous la base du mouvement, travaillez-vous en improvisation ?

Pour cette composition musicale nouvelle, je suis en train de créer des phrases qui sont très simples mais avec beaucoup de variations. Alors, il y a une phrase de 8 comptes, il y a 12 différentes variations. Et pour cette pièce ce sera aussi un gros travail de comptes…

Êtes-vous musicien à la base ?

Non. A 16 ans, j’ai fait un an de musique, mais je ne peux pas la lire. En revanche, je déchiffre bien les rythmes. C’est un entrainement que j’ai eu avec Elisabeth Chojnacka et le Górecki. Cela m’ouvre à un monde nouveau.

N’êtes-vous plus attaché maintenant qu’à vos débuts au rythme de la musique ?

Oui, mais j’ai toujours ce désir de renouveler. En 2011, lorsque j’ai fait edux duos d’amour, c’était aussi pour interroger ce qu’on peut dire sur le pas de deux… Le pas de deux, c’est un peu la base de la danse… J’ai fait ma recherche et j’ai créé Sweat Baby Sweat qui parle de choses très « clichées » sur l’attraction-répulsion en amour. J’ai l’impression que j’ai trouvé là quelque chose qui ajoute une proposition nouvelle sur le sujet. Et là, avec cette façon de travailler à partir de la musique, je cherche à faire cela d’une façon ludique, presque joyeuse de créer des règles très claires mais de ne pas avoir peur de les briser.

Dans « Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones », il y avait un recours aux textes, il y en aura dans la nouvelle pièce ?

Je suis en pleine recherche. Je ne suis pas encore sûr qu’il y en aura. J’ai écrit des textes et j’ai demandé aux danseurs d’en écrire… S’il y en a, cela ne sera pas des textes existants… Et ce sera des phrases très courtes, des mots très simples qui peuvent former un rythme… je ne sais pas encore…

Y aura-t-il de la vidéo, des images de cinéma ?

On prévoit ça, oui…

Qu’elle est votre vision du futur proche ?

C’est toujours difficile pour moi dans la période d’une création de garder l’esprit ouvert à l’actualité. Tout le processus depuis le 1er janvier 21 jusque mi-avril, ces 15 mois on nourrit le contenu du projet Futur proche… Je me suis interrogé sur le renouvellement. Comment est-ce qu’on va résoudre ce qui nous mène à la fin du monde, aussi, bien d’un point de vue climatologique, virologique ou de conflit… Lorsque les répétitions ont commencé, je dois me concentrer sur la danse, parce que la danse elle-même ne raconte pas assez. Si on coupe la marche de Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones et la scène perfomative, on assiste à une très belle pièce abstraite qui, bien évidemment, va communiquer quelque chose, mais dans laquelle le message ne va pas être assez clair. Je suis en train de construire cette base formelle qui, en elle-même, peut-être, ne raconte pas assez, mais les différents choix musicaux vont donner un sens, une réponse et indiquer comment on va d’une partie à l’autre… Au moment où vous m’interrogez, je dois me fermer au monde extérieur et quand la base est écrite, je peux rouvrir et reprendre des nouvelles du monde…

En tant qu’artiste, êtes-vous confiant dans l’avenir ?

Pas du tout. Je suis inquiet… Avec l’extrême droite partout, avec la guerre, avec ce qu’on entend qu’en Scandinavie, par exemple, ils vont consacrer encore plus de moyens à la défense… où est ce qu’on va aller chercher tout cet argent alors qu’il y a tant de problèmes sociaux, les hôpitaux, la culture, l’éducation… En plus, je trouve que ce qui est très difficile, c’est que les choses bougent si vite… une actualité chasse l’autre… c’est infernal. On a parlé du climat, puis le Covid arrive et hop, on n’en parle plus… Puis il y a la guerre et hop plus de gros titres sur la pandémie… Ou encore, à cause de la guerre et de notre choix de ne pas utiliser le gaz russe, on va recourir à des énergies polluantes… Pour moi, ce n’est pas satisfaisant. Et donc, je n’ai pas très confiance dans le futur… ce qui me fait dire que cette nouvelle création sera plus noire que Any attempt will end in crushed bodies and shattered bones

Propos recueillis par Emmanuel Serafinien mai 2022.

LIRE LA CRITIQUE DU SPECTACLE : https://inferno-magazine.com/2022/07/20/festival-davignon-futur-proche-la-demesure/

En tournée :

  • La Haye : du 20 au 22 mars 23 – Amate
  • Sankt Pölten : le 25 mars 23 – Festpielhaus
  • Turnhout : le 21 avril 23 – Cultuurhuis De Warande
  • Paris : du 26 au 28 avril 23 – Théâtre de la Ville
  • Bruges : le 10 mai 23 – Concertgebouw Brugge

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

    Art Art Bruxelles Art New York Art Paris Art Venise Biennale de Venise Centre Pompidou Danse Festival d'Automne Festival d'Avignon Festivals La Biennale Musiques Palais de Tokyo Performance Photographie Théâtre Tribune
  • Archives