NATACHA LESUEUR, UN PIEGE DE SEDUCTION


Correspondance à Genève

Le Mamco, Musée d’art moderne et contemporain de la ville de Genève, consacre le 4e étage de l’institution à une exposition monographique de Natacha Lesueur.

  Les compositions photographiques de Natacha Lesueur ne cachent rien de la crudité organique des choses. Autour de ses images, les fantômes de maîtres anciens se réactivent. Jean-Baptiste Chardin et « La Raie » pour l’esthétique de la chair périssable, Bronzino pour la plasticité des tissus et des surfaces et bien sur, Arcimboldo et l’utilisation de l’aliment comme ornement. Toutefois, comme le note Thierry Davila dans l’ouvrage qu’il lui consacre(1), dans les œuvres de Natache Lesueur, l’aliment n’a pas une fonction allégorique comme dans les portraits du peintre maniériste. Une courgette ne représente jamais un nez par exemple, ni une salade une oreille. De loin, les grains de caviar ressemblent à des perles, la peau des poissons argentés à une résille et ce n’est qu’en s’approchant que les procédés se dévoilent. Les prises de vues à la chambre photographique produisant une netteté de piqué qui montre plus que ce que l’œil ne voit. La construction de ces illusions nécessite un lent processus de maturation, puis un temps de préparation d’environ un mois. Natacha Lesueur réalise seule, plus rarement avec un assistant, chaque étape : les prises de vue, la relation aux modèles, le choix des accessoires, la mise au point des fonds, la réalisation des maquillages et des décors, ainsi que les créations alimentaires qui ornent les corps et qui sont parfois complexes, comme la pose d’aspic en gelée sur crâne moulé. Dans un monde où tout se produit et se consomme à toute vitesse, cette lenteur de production génère un temps de réception différent qui crée chez le spectateur, un « arrêt de regarder ».
 

Séries en boucle
Conçue comme une boucle, l’exposition au Mamco s’intitule « Je suis née etc ».  Elle entretient un rapport physique aux espaces et elle s’ouvre sur une série de tirages photographiques de formats magistraux datant de 1994. Tapissés directement sur les murs, ils sont au nombre de cinq et représentent un corps morcelé de femme –celui de l’artiste – dont on ne voit pas la tête et sur lequel sont disposés des sushis. Sur les murs latéraux des gros plans sur des fragments de visages masculins mettent en évidence leurs orifices ; deux oreilles, dont une truffée d’huîtres, une bouche ouverte régurgitant de la daube, et face à la porte accueillant le visiteur, un nez violemment maculé d’une substance rouge. Dans l’espace attenant la série des dormeurs apporte une brève accalmie. Sur des tirages noir blanc, des quadragénaires abandonnés au sommeil offrent leurs visages aux regards. Des marques, celles du temps, celles des draps et celles ajoutées par l’artiste se mêlent sur leur peau pour former des ornements, mettant en évidence leur virilité fragile. Dans la même pièce, une femme représentée sur deux images qui forment une séquence est prise d’un rire incontrôlable.  Son franc sourire, agrémenté d’un vernis à dent rouge assorti à sa bouche, vient couper l’harmonie de son visage, comme une brèche qui éclate.

 

Prénom Carmen
Les quatre espaces suivant sont dédiés à un corpus d’images récent inspiré par Carmen Miranda. Cette icône hollywoodienne des années 40 est exemplaire d’un conditionnement de la vie par l’image. Stéréotype d’une vision coloniale de l’exotisme, elle fut un support de projection artificiellement construit pour être idolâtrée, avant de connaître la déchéance. En partant de ses expressions stéréotypées, cabotines, de son visage mouvant et de ses tenues exubérantes – coiffes constituées de régimes de bananes où d’oiseaux du paradis- Natacha Lesueur a réinventé son existence. Pour montrer la fabrication de l’icône, le spectre de peau de Carmen passe du noir au blanc et il forme, additionné à la corbeille de fruits multicolores, une mire couleur. Celle par excellence des cours de colorimétrie. Quand au modèle, ce n’est pas sa ressemblance factuelle avec Carmen Miranda qui a séduit l’artiste, mais sa malléabilité, sa disponibilité pour le travail de transformation et son potentiel extraverti. Durant le processus de travail qui a duré deux ans et demi, les changements qui ce sont opérés sur son corps inscrivent cette série à mi-chemin entre le portrait d’une personne et celui d’une icone.
Dans les deux films qui complètent le projet, Carmen apparaît juste au moment qui précède sa chute. Comme une poupée silencieuse, elle tourne sur elle-même dans un inquiétant climat d’étrangeté puisqu’elle est dotée de trois jambes et d’un sexe figuré par des fruits.

 
La boucle de l’exposition se referme dans l’espace suivant. Sur une dernière image on peut lire en guise de conclusion, « Je suis né etc ».

 

Josiane Guilloud-Cavat
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(1) Thierry Davila / Natacha Lesueur. Surfaces, merveilles et caprices. 2011, 208 pages, 151 reproductions en couleurs et en noir et blanc, 22.5 x 27 cm, bilingue français—anglais.
 ISBN : 978-2-94015-948-2 ; 37 CHF / 32 euros

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Le Mamco, Musée d’art moderne et contemporain / Cycle L’Eternel Détour, séquence automne-hiver 2011-2012 / Jusqu’au 15 janvier 2012 /MAMCO 10 rue des Vieux-Grenadiers CH-1205 Genève. www.mamco.ch

Photo : Je suis né Natacha Lesueur, Sans titre, 2010 / Photographie analogique, épreuve lambda ifochrome, diassec, 109 x 94 cm

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