LES ACCOUDOIRS / CHARLES PENNEQUIN

les accoudoirs

je descends la petite ruelle de chez moi, c’est une voyette en fait, elle sépare les jardins par un haut mur, une voyette qui pue toujours la pisse, à croire que même la nuit on se déplace ici pour maintenir une odeur toujours aussi irrespirable pour le passant lambda, dans ma tête j’ai une musique d’ennio morricone qui me permet de tenir largement le coup et de ne pas passer ainsi pour le passant lambda, je descends toujours cette voyette avec un petit air dans la tête, car je me sens enfin débarrassé de la vie familiale, je file voir mes copains et notamment philippe au café leduc, pour boire des ricards, ce soir je pense à cette fille à qui je dédicace tout ce que j’ai dans ma tête en ce moment, c’est-à-dire une phrase qui se termine par le mot boulet, par exemple, à moins que ça ne finisse par la rosée, ce qui serait déjà plus à mon avantage, ce sont des mots qui traduisent l’impression que j’aurai tout à l’heure en remontant en pleine nuit cette voyette suant de pisse, et je penserait alors à ma phrase dans la tête que je dédicacerai à cette fille qui est dans ma tête aussi, en remettant le disque de mon héros, une histoire de pagaye, de lutte et de fin de printemps ou d’été, fin des amours en fait, la fin toujours recommencée de l’amour adolescente, la dernière fois que j’ai récité mon poème avec le mot boulet dedans, à moins que ça ne soit le mot rosée, ce qui serait déjà plus à mon avantage, je me suis pris un coup dans le ventre par slimane, le frère de karim qui paraît-il allait voir les types qui séchaient dans les caves de son bled, car je lui ai récité le premier vers de mon poème constitué essentiellement par les mots gris, grises et griseries, il n’a pas aimé car il pense que je l’insulte, alors que je parle juste dans mon poèmes des moments où je remonte la voyette noyée de pisse, suite à une longue nuit à picoler du pernod chez les leleu en regardant le match France-Allemagne et à parler avec philippe et gilles de platini, de giresse et tigana et surtout d’harald Shumacher, comme le fameux shumacher de la règle du jeu, mais qu’on disait choumachère et non choumareur, ce choumachère qui est si je ne m’abuse, complètement abusé, c’est le mot, par marceau qui répéte plusieurs fois moi ? je n’ai pas de vieille mère ? moi ? je n’ai pas de vieille mère ? abusé, mais pas de la même manière que j’abuse chez philippe de josy en lui caressant les cuisses sous la table tout en parlant à mon ami du drame du heysel, à moins que ça ne soit marie-paule-berthe que je caresse, une des deux filles de l’assistance qui vivent là, comme d’autres filles d’ailleurs que je vois moins, car de toute façon en règle générale je n’aime pas ces filles, j’aime mieux véronique, car avec elle ça n’est que promesse, ébauche d’amour et éconduites verbales qui me vont à ravir, dans ma tête j’imagine bien les crises amoureuses, les promesses et les prises de bec, les discussions à n’en plus finir, les preuves sans cesse reconstituées et les feintes, ma vie est une longue feinte finalement, il faut feinter sans cesse, ne serait-ce qu’avec ma mère à qui je cache mes poèmes et mes chansons, on doit faire un groupe avec gilles et philippe, mais ces deux-là ne veulent pas travailler, ils m’ont cependant affirmé qu’au lycée agricole d’orchy il y a des enfants de sinces qui s’intéressent de près à mes écrits, c’est le carburant qui manque le plus aux groupes de hard du cambrésis me dit gilles, des chansons en français, j’ai alors composé une chanson type un peu froid et des mots comme grillage et cobalt, golfs sombres, zone aussi, un peu inspiré d’apollinaire il faut dire, et surtout par son poème où la fille fait plonger les hommes dans le rhin, je suis fasciné par des images, ce qui me permet de penser à christine qui a cette époque est mon amoureuse véritable, trois ans d’amour et toujours rien avec elle, j’organise des boums dans le village exprès pour qu’elle vienne et elle ne vient pas, juste mon copain martial vergin qui vient, avec une tripotée de belles filles et il couche chez moi avec sa tripotée de belles filles et moi je reste tout seul dans mon lit à penser à christine, souvent j’appelle christine et elle se fait passer pour sa mère ou sa sœur, ça ne me trompe pas mais je la laisse faire, alors je lui écris des poèmes à la thiéfaine et elle ne répond pas non plus, là aussi il faut à tout prix éviter les foudres de la mère ou simplement sa curiosité, car elle veut tout savoir, à qui j’écris toutes ces lettres et elle est bien aidée dans ses basses œuvres par mes belles-sœurs, une de celles-ci qui prétend d’ailleurs que le plus grand poète du Xxème siècle est pierre peret, l’autre qui se moque sans cesse de moi à chaque fois que je rougis et qui habite pas loin d’aniche, c’est d’ailleurs à ce marché d’aniche que j’écoute pour la première fois des 45 tours disco en suivant le camion rallongé avec les robes de tante raymonde que ma mère conduit, j’ai prétendu que je faisais du quarante kilomètres heures en moyenne, mais partant de paillancourt je n’ai pas réussi à suivre le camion rallongé avec les robes de tante raymonde et que ma mère conduit, j’arrive ainsi épuisé près d’aniche et j’entend les premières notes de da ya thing i’m sexy, blondes have more fun qui résonne dans ce village en forme de coron, tout fait penser aux corons, la vie à la forme d’un coron dans ces patelins, tout comme à monchecourt, où il n’y a que des gros hommes en bleu et casquette avec leur grosse femme qu’il faut deux à trois chaises pour les asseoir, tout ça en paquet branlant sur des mobylettes bleues et des champs de patates jusqu’à l’horizon, et des types en casquette et leurs femmes tout en rire gras qui font mine de jouer aux boules, à parler comme dans le sud mais avec l’accent patoisant bien du nord, alors que quand je vais à romilly c’est là qu’on joue vraiment aux boules sur le gravier blanc, le même gravier blanc que tonton aimé avait tenté de faire passer pour de la pelouse à jean-marie quand il est arrivé avec valérie dans sa citroën GS avec la suspension spéciale, il lui avait certifié qu’il pouvait planter sa tente dessus le gazon, dans la tente au soir, sur le modeste gravier blanc on rigole encore avec jean-marie de la farce de tonton aimé et de tonton gérard, tonton gérard qui n’était pas en reste avec sa simca mille, la même que reginald qu’un jour il est allé droit dans le mur, tellement il n’avait plus de direction, ma sœur aussi a eu un jour un problème avec sa deux-chevaux, elle avait coulé une bielle sur l’autoroute, c’est le café bédu qui avait sonné à la maison pour nous prévenir, je me suis toujours demandé ce qu’était que couler une bielle, quand on me demande des nouvelles de ma sœur, je dis toujours qu’elle va bien mais qu’elle a coulé une bielle, ou alors quand elle a emménagé avec jean-marie à valenciennes et qu’on me demande comment va ma sœur, je réponds qu’elle va bien mais qu’elle déménage, c’est ma mère qui rit le plus de cette innocente répartie, elle se moque de moi, elle rit violemment quand je dis que ma sœur déménage, ou alors c’est tout le contraire, elle me traite de petit sadique quand elle revient du magasin radar, car je m’excite en petit sadique, comme elle dit, avec mes balles de tennis, à moins que ça ne soit les boules de pétanque de tonton gérard, sur ses fauteuils de jardin en plastique, jusqu’à en péter les accoudoirs.

Charles Pennequin

Bibliographie (sélection) :
Pennequin publie beaucoup, notamment en revues. Outre aux éditions POL, le mieux est de se connecter sur le site L’ARMEE NOIRE pour suivre ses actualités. : http://pennequin.rstin.com/

Ouvrages tout frais :

DROIT AU MUR  / 20,5 x 15,5 cm/ 40 pages / sérigraphie 8 pass couleur / 200ex / 15€
Textes : Charles Pennequin / images : Léandre, Marceau, Charles Pennequin, Pakito Bolino, Oskar Bolino, Tommy Musturi Bonus : CD live @ l’Embobineuse, concert du 9 Novembre 2011 : Pennequin/Bolino/ Ahmad Compaoré / Co-édition Douche-froide

TROUE LA BOUCHE / livre accompagné d’un DVD aux éditions Douches Froides / textes récents, images de l’exposition réalisée aux Bains-douches à Alençon de février à mars 2011 ainsi qu’un DVD de performances à Alençon / Douches Froides – les Bains-douches 151-153 avenue de Courteille 61000 Alençon

Chez POL :


Vidéo : Charles Pennequin à La Machinante à Montreuil, Septembre 2011.

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