« SEVENTIES » / EMMANUEL LOI

(Autour de Jean-François Lyotard et de quelques autres « figures »…)

Des mots ont changé. Qui sont tombés, improbables à recycler. Code-barres liés à des penseurs, à une époque de pensée, les concepts de «déconstruction», de «dissémination» ont fait florès au milieu des années 70 à Vincennes et ailleurs et ont laissé le pas à des sèmes* plus glissants, à une ère virtuelle : la fluidité, la mise en réseaux.

Est-ce que les mots ont le pouvoir de changer le monde ?

Le concassage d’idées, l’aménagement d’espaces de liberté permettent à des brèches de s’immiscer dans les jeux de langage. «Déconstruire», c’est une période où Lyotard et Derrida jouent au Lego ; après l’existentialisme et l’omnipotence de ce qui a été appelé le matérialisme dialectique, ils ont éprouvé le besoin de forger grâce aux leviers de la linguistique et de la psychanalyse de nouveaux outils. Dans Discours et Figure de 1972, ouvrage fondamental pourtant délaissé, Jean-François Lyotard, ce grand gaillard à la voix grave, a commencé à énoncer et styliser de nouveaux appareillages. Stratégie des dominos, minage de paroles entendues et compactées dans le discours scientiste, il a arrimé des obliques, des transversales. A l’aube d’une circulation des disciplines, par l’usage inconsidéré des intensités et des unités de langage dans un shaker détonant, il a fait un beau feu de paille. Iconoclaste savoureux, cet amateur de Neil Young et de Webern a dispensé un enseignement joyeux. ’ Le doute est phosphorescent, est du phosphore‘, aimait-il à répéter. Le principe de certitude est à laisser à ceux qui prônent les rails pour se guider dans les dédales esthétiques. L’affrontement des codes pose plusieurs types de problème : ce qu’on abat repousse, l’élagage doit être refait, les branches maîtresses ne sont plus porteuses. De ce mouvement incessant où l’acte de penser consiste à biner et ratiboiser pour ensemencer, on peut se lasser et un élément libérateur peut se retrouver à son tour tenant d’un nouvel ordre, d’un diktat et d’une obédience.

Dans la forêt sombre de la gloire des signes, il y avait pour nous des textes fondateurs et des remises où dormaient d’autres écrits. Des sortes de clairières, des anses où souffler. Difficile de comprendre d’où pouvaient sortir Karl Popper ou Mikael Bakhtine cités avec volupté ? Le conte pour enfants ou la pragmatique revue par une lecture psychanalytique des signes. Remonter aux sources citées pour se faire sa propre idée demandait il y a quarante ans d’engranger ce flot de nouvelles données ; pour Lyotard, il n’y avait pas d’expertises, uniquement des passeurs en rien émérites. Se distinguent à l’époque des chercheuses au panel impressionnant de savoirs croisés : Sarah Kaufman et Nicole Loraux qui vous recomposaient le monde grec plus grand que nature. Des tas d’érudits faisaient le siège de la litote. La forte fréquentation de librairies comme Maspéro dans le quartier Saint Séverin ou Lire à Marseille indiquait un goût pour les idées plutôt foisonnant. Les figures de monstration et de démonstration des débats passaient par le filtre de la politique. Nous pouvons constater le glissement du combat politique par une guerre d’images, par un jugement sur les personnes. L’individualisme en 78 n’avait pas la virulence que le repli sur soi et l’atomisation des moles nucléaires de la sphère Internet a entraîné

l’Anti-Oedipe de Deleuze et Guattari est sorti et est devenu une bible incontournable des communautés de pensée, l’apparition de «machines célibataires» et de «corps sans organes» concepts extraits des oeuvres de Lewis Carroll ou de Franz Kafka, nous a facilité l’accès à une nouvelle modernité, un jonglage. Le caractère ludique avait pris le pas sur les memoranda de la verticalité morale ; était considéré comme penseur celui qui dévalait les pentes du corpus livresque et universitaire tel un skieur fou de hors piste sur un lit de pierres ponces et qui se mettait à peine arrivé en bas à dévaliser dans des champs géographiques divers des vergers aux fruits inconnus et les fourrer dans sa besace. C’était l’art de la greffe, après le mouvement dada, l’ingéniosité du surréalisme et la fringance du pop art, l’immersion dans la défonce de la beat génération et l’introduction de philosophies extra européennes (l’Inde puis Carlos Castaneda, l’école de Palo Alto). En musique, Terry Riley, Steve Reich, La Monte Young, Lou Reed laissaient percevoir une contamination féconde avec la musique contemporaine plus abstraite de Stockhausen. Le cut up ou le montage par ciseaux de Burroughs prolongeait le travail de découpe de Matisse. La montée en puissance de la presse et le succès de supports alternatifs donnaient du corps à des mouvances parfois épisodiques qui, chroniquées, rebondissaient par delà les frontières.

Lyotard se situait à un carrefour où, par ses écrits et ses cours, il assimilait les glissements de plaque tectonique entre savoir et silence, entre intériorité et labeur. Rarement cynique, il partageait avec l’auteur de l’Invention du quotidien Michel de Certeau, une place de catalyseur. Les objets autour de nous sont porteurs de valeurs essentielles. Dans Economie libidinale, son oeuvre majeure, J-F Lyotard reprend et annote son bréviaire de subvention : les idées ne sont pas des blocs froids et éteints, les mots ne servent pas qu’à tuer ou étouffer, l’identité à affaire au change, elle n’est pas acquise, mute à l’infini. Et sur les investissements et la translation des affects touchant la matière, il brisait les tabous en autant de brindilles. Différent de Jean Baudrillard davantage sociologue qui faisait fort avec «l’échange symbolique et la mort», almanach important des années de Rubik déconstructeur ce philosophe ingénieux tentait d’instaurer un goût pour les dispositifs charnels d’authentification du plaisir à penser.

Il est d’autant plus étonnant que la disparition progressive du nom de ce chercheur de haut calibre corresponde à une inflation galopante des signifiants. Démineur attentif, orpailleur futé, il n’est plus cité, rarement mentionné. Le retour de flamme de la renommée obéit à de drôles de sommation.

Je ne peux me passer de citer ce passage sur Karel Appel paru dans Artstudio en 1991 et repris en volume chez Galilée :

«Reste la convenance immédiate.

Elle exige, sur le modèle du dialogue, __ du dialogue

qui n’est pas, n’est jamais échange paritaire,

mais éducation d’un partenaire par l’autre,

conduite, ducere, de l’un hors de (ex)

son état de grâce à l’autre, et cet éveil

par l’un commence  par éveiller dans l’état

de l’autre le questionnement, non ? __ elle exige

qu’il y ait dans le matériau au moins une destinabilité,

ne serait-ce qu’un manque de forme et de fin actuelles,

ou véritables, et que c’est de cette adresse même sans

plus que la forme, en l’appelant à elle, la dote d’emblée.

Dans cette économie, métaphysique ou mythologique,

le geste d’Appel, le transport des couleurs,

pour singulier qu’il soit,

serait quand même reclassable, affiliable à une famille

de peinture __ dont Appel désigne du reste les noms

les plus marquants. Ce geste ne serait en effet rien

d’autre que la conjonction, la dialectique d’une poussée

(la puissance et l’attente d’une forme), celle du matériau

couleur, et d’un appel, celui que la fin (l’oeuvre enfin, selon

sa forme achevée) adresse au matériau.

Poussée, pulsion, propellere.

Appel, ad-pellere. Mécanique de

la convenance, de l’abduction et

de l’adduction. La distraction dans le

matériau, l’attraction par la forme.

Et la place du peintre : loger son geste

dans l’universelle interaction.

Geste socratique. Tu es pour moi, décide

la pensée, affrontée au rétif en-soi.»

Il y pousse une longue épiphanie qui mêle une approche sensualiste, une pigmentation du grain de la voix qui finit par épouser les empâtements dans la toile. Le choeur entamé pourrait paraître une amplification en écho de la forte présence du peintre.

Lyotard parvient à stimuler notre envie de parcourir l’oeuvre de ce coloriste «entier» K. Appel dont on parle moins maintenant. La capacité d’apprécier Malévitch et Ensor, de jongler avec le suprématisme et le primitivisme sans édifier des cathédrales de sens aussi versatiles que les engouements des prescripteurs d’opinion est à remettre sous un soleil réel et pas des U.V. Tout le monde n’a pas le sens du toucher comme ce grand scénographe de l’histoire des mentalités. A la même époque, __ c’est l’embellie où la linguistique prétend presque se parer des oripeaux d’une science sociale __d’autres travailleurs de la langue, de l’idiome, support de la réflexion, Tzevan Todorov, Gérard Genette, privilégient les jeux de langage et les études de syntagmes, ils se munissent de carapaces : marqués par l’école américaine de la pragmatique et de la stylistique, ils restent des santons attachés à la face mécanique des énoncés. Réservée aux spécialistes, la revue ‘Langages‘, animée par Jacques Durand, est symptomatique du pouvoir des clercs sur les sciences du langage.  Comment se construit le cours de la parole, l’avancée des mots, la puissance de développement des idées par des sons articulés qui véhiculent des images ?

Il y a d’un côté Rock and Folk, Salut les copains et Tel Quel, des revues d’usagers et de savants. Ce n’est pas la même façon d’appareiller dans le monde mais nous les lisions sans honte, déplorant l’étanchéité des domaines d’intérêt et de prospection.

Universitaires, positivistes, la plupart des taxidermistes qui jouent au médecin légiste (sous le nom de phonologues ou lexicographes) n’ont pas, comme le grand mélancolique joueur qu’était J.F Lyotard, les moyens d’agiter le couvercle et de recourir à une grande part du caravansérail des formes. Existe le même type de propension à ausculter les plis de l’Histoire. Héros sorti d’une toile du Greco, il aimait comme un de ses élèves devenu maître à son tour dans l’art de la transmission dans les années 90, Daniel Arasse jouer au passeur, attiser chez chacun la flamme qui vacille afin qu’il ne devienne pas un consommateur de singes mais un producteur de sens.

Emmanuel Loi

 

Références :
J. F. Lyotard / Economie libidinale / éditions de Minuit
J. F. Lyotard / Discours, figure / éditions Klinksick
Et toutes ses œuvres publiées chez Galilée

L’Anti-Œdipe / Deleuze et Guattari / éditions de Minuit
Pourparlers / Deleuze et Guattari / éditions de Minuit ‘
Pli selon pli / Deleuze et Guattari / éditions de Minuit
L’échange symbolique et la mort / Jean Baudrillard / Gallimard
L’invention du quotidien / Michel de Certeau / Gallimard
La forteresse vide / Bruno Bettelheim / Gallimard

Bande-son :
Harvest / Neil Young
Berlin / Lou Reed
Quatuors de Smetana et Webern

Visuels : 1-Karel Appel – The square man (1952) – Rijksmuseum Amsterdam, copyright Rijksmuseum / 2- Jean-François Lyotard

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