DANSE : « FASE », EPOUSTOUFLANTE ANNE TERESA DE KEERSMAEKER

Fase – Four movements to the music of Steve Reich – Anne Teresa De Keersmaeker au Centre Pompidou.

Epoustouflante performance à laquelle ont pu assister les publics d’Anne Teresa de Keersmaker depuis la création de cette partition chorégraphique en quatre mouvements, en 1982. Une chorégraphie phrasée, sur une « musique de phases », pionnière de ce courant minimaliste qui a révolutionné la musique classique dans les années soixante, soixante dix. Avec ses trois pas de deux sur Piano phase, Come out et Clapping Music, et son solo sur Violin phase, De Keersmaeker corporalise le son contemplatif de Steve Reich, répétitif, toujours semblable, et jamais le même. Dans un mouvement ininterrompu des corps, la chorégraphe incorpore ses décrochés au fil de la partition musicale qui alimente sans cesse ce courant d’énergie. C’est à partir de ce fil ténu de la composition de Reich que la chorégraphe parvient à rendre visible ce décrochage, ce « déphasage » qui caractérise si bien la technique du compositeur new-yorkais.

Le mouvement se présente dans la continuité renouvelée de son action, dans cette mouvance continue que les compositions de Reich invitent à explorer, couche par couche, forme après forme, grâce à ce renouvellement permanent. Anne Teresa de Keersmaeker et Tale Dolven, dont la ressemblance avec Michèle Anne De Mey (première danseuse de ce duo) est frappante, créent alors une nouvelle temporalité sur celle déjà imaginée par le musicien. Ainsi se lient les quatre phases : ces quatre phrases dont le vocabulaire semble reproductible et transformable à l’infini. Et lorsque le mouvement se fige, que l’énergie se retire et que le son disparaît, le temps s’étire alors dans une interminable attente. Via l’écran, l’annonce du prochain mouvement suit enfin, avant de faire entendre les pas des danseuses dans le noir.

Chaque détail compte dans la composition de Keersmaeker. Elle ajuste ces corps physiques dans l’espace, avec une conscience géométrique édifiante. Elle créée, dans cette limitation fine et infinie des gammes de Steve Reich, une composition à partir de l’instrument corps ; ce corps qui se prolonge au-delà et en dehors de lui-même, dans l’ombre contenue de ses vaporeuses figures dansantes. Avec cette mécanique du mouvement proche de l’insupportable, la chorégraphe réussit ainsi à rendre palpable et visible l’exploration musicale à laquelle Reich se livre, posant ses propres pas dans la silhouette de ses notes. La danse révèle ainsi ce corps-média qui nous connecte à d’autres sphères, par la voie radieuse de l’énergie physique.

Nous voilà pris dans un temps où l’incessant temporise l’insensé, écoulé dans une succession d’actions répétées. Tout commence par une promenade au piano que les bras des danseuses guident en balanciers, autour de leur axe, telles des girouettes. Peu à peu, les accents se manifestent, les gestes décrochent, puis raccrochent le mouvement systématique, les directions changent, tournent, se croisent…. Le rythme du pendule ambiance déjà la salle, abordant un état proche de l’hypnose tandis que les danseuses, elles, pourraient bien atteindre cet état de transe si la composition ne réclamait pas tant d’attention à la mesure. Cette mesure, à la fois reconnaissable et insaisissable, concrétise l’échos d’un chaos parfaitement agencé.

En scène, les deux artistes surpassent l’effort patent que l’artiste induit dans cet exercice de style, glissant ces accents dans cette constance, comme des accidents du quotidien. Chaque phase se déroule autour de son axe, de son sujet, de son leitmotiv persistant. L’œuvre a déjà beaucoup fait parlé d’elle et ne peut que continuer à éblouir ses observateurs. Tant le travail de la chorégraphe belge révèle un apport important dans le cheminement de la danse contemporaine telle qu’elle la conceptualise ici, via l’inventive élaboration musicale de Reich. Une pièce chorégraphique classifiée au rang du panthéon scénique contemporain que le Centre Pompidou a reçu, reçoit, et recevra probablement encore. L’occasion renouvelée de faire l’expérience de la musique de Reich à travers le corps dansé d’Anne Teresa De Keersmaeker.

Audrey Chazelle

« Fase, four movements to the music of Steve Reich », d’Anne Teresa De Keersmaeker a été donné les 3 et 4 mars 2012 au Centre Pompidou.

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