MARCEL BROODTHAERS : L’ESPACE DE L’ECRITURE

Correspondance à Bologne.
Rétrospective Marcel Broodthaers au MAMbo de Bologne.

Le 6 mai dernier à Bologne s’est achevée la première et attendue rétrospective italienne de l’artiste belge, dirigée par Gloria Moure et Marie Broodthaers, fille de l’artiste. L’exposition présentait plus de cinquante œuvres appartenant au Hamburger Bahnhof Museum de Berlin, au SMAK de Gand et au Musée d’art contemporain MACBA à Barcelone.

Sa brève carrière, qui n’a duré que douze ans, a fait de lui l’un des artistes les plus influents de l’art contemporain international et l’un des artistes indispensables afin de comprendre le développement de la recherche artistique de ces dernières décennies. Sa poétique passe d’une discipline à l’autre, de la poésie à la prose, de la littérature aux arts visuels, de l’architecture au cinéma. Poète et metteur en scène jusqu’en 1963, Broodthaers, à quarante ans, abandonne tout pour ne plus se consacrer qu’aux arts plastiques. Et il le fait par un geste symbolique, en recouvrant de plâtre son recueil de poèmes Pense-Bête. L’écriture est désormais vouée à disparaître sous différentes formes, dans de nouveaux espaces et au moyen de nouvelles expressions.

Le tournant est arrive avec la lecture d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard de Mallarmé, un cadeau de son ami Magritte, où l’architecture du poème et de l’espace littéraire traditionnel s’évanouit sous un flot ininterrompu de mots sans ponctuation. Les « vides » sur la page, en contraste avec la musicalité du vers mallarméen, apparaissent tels des silences profonds, et créent une structure visuelle à travers toutes les potentialités de l’image, et donc de l’œuvre d’art.

Dans la transfiguration de Broodthaers, au titre sans équivoque, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Image (1969), les mots se matérialisent désormais sur une sculpture d’aluminium sous forme de blocs d’encre rangés parfaitement dans la page blanche.

L’intérêt pour le fonctionnement du langage est la base des choix artistiques des œuvres exposées à Bologne; nombreuses sont les œuvres qui témoignent du processus de réification du poème et de la matérialisation de l’idée inspirée de l’esthétique de Mallarmé, et l’utilisation d’une iconographie simple, répétitive et symbolique est fréquente. Tout comme l’évocation, depuis le recueil de poèmes Pense-Bête, d’images d’animaux comme la moule et l’aigle, représentatifs d’une critique forte de la bourgeoisie belge.

La plus célèbre de ces images, la Grande Casserole de Moules (1966), est exposée au milieu d’une vaste salle du musée de Bologne, dans une solitude qui en accroît la valeur, et montre une haute pile de moules maintenues ensemble par une résine verte évoquant la mer, qui semble s’élever dans une explosion de vitalité, symbole de l’hubris de la bourgeoisie de la Belgique, où les moules-frites sont le plat national.

Importante est aussi, dans la poétique de Broodthaers, l’influence de la philosophie du langage de la moitié du XXe siècle, et en particulier celle de Wittgenstein, dont la lecture est révélée par le titre ironique donné à son catalogue, Tractatus Logico- Catalogicus (1972), dans lequel les images sont suivies de descriptions détaillées de ses œuvres (67 documents qui incluent des corrections et des suppressions), parodie du détail institutionnel des «catalogues raisonnés». L’institution muséale, en cataloguant méticuleusement, en marchandisant l’exposition, prive les œuvres de leur sens originel, de leur exceptionnalité particulière. Cela est déjà évident dans le langage, où un terme, comme le disait Wittgenstein, n’a de sens que dans sa proposition, et perd tout son sens s’il est privé de son milieu naturel.

En 1972, à la Kunsthalle de Düsseldorf, en paraphrasant les célèbres mots de Magritte, Broodthaers présente chaque objet exposé suivi de la légende « Ceci n’est pas une œuvre d’art », en renversant ainsi la dialectique des ready-mades de Duchamp. Si Duchamp, en sacralisant l’objet artistique à travers la certification du musée, reconnaissait le pouvoir politique de l’institution, Broodthaers conteste au contraire sa prérogative bourgeoise et sa corruption.

Pour cette raison, en septembre 1968, le Belge fonde le Musée d’Art Moderne, Département des Aigles: une installation de boîtes, de cartes postales et d’inscriptions mise en place dans son appartement à Bruxelles, un musée appelé « fictif » par le créateur lui-même, ou mieux « parodie politique des institutions de l’art et parodie artistique des événements politiques » (1972). Le musée contient en son sein plusieurs installations, y compris La salle blanche (1975), une pièce où les peintures s’évanouissent pour ne laisser imprimés sur le mur que les mots du titre, et la Section XIXème Siècle, où des diapositives illustrant des tableaux anciens sont projetées sur des caisses d’emballage. Broodthaers rejoint ici l’opinion des philosophes de l’époque, tel Gadamer, selon qui le musée est une institution tautologique, formaliste et conservatrice. Un « Mausolée » de l’art. Le philosophe français Jean Clair a écrit : « La dérive marchande transforme l’art en spectacle et les musées en parcs d’attractions. Les musées sont de plus en plus des cénotaphes, des coquilles vides, dont les collections sont répandues dans tout le monde ». Tel une pépinière de plantes exotiques en hiver (Jardin d’Hiver II, 1975) ou un zoo de la ville, le musée exprime la cupidité de la bourgeoisie qui conserve et achète tout, en privant ses objets de leur sens et de leur contexte naturel.

Dans l’exposition bolognaise ne manquent pas non plus la production cinématographique de l’artiste, comme le film en 16 mm dédié à l’un de ses auteurs préférés, « Un film de Charles Baudelaire », le magrittien « Ceci n’est pas une pipe», et l’intense La Pluie (Projet pour un texte) de 1969, qui ferme symboliquement le cercle conceptuel ouvert par Un coupé de dés : ici le poète écrit sous la pluie battante dans le jardin de la maison musée, les vêtements et les cheveux trempés, et l’encre qui inutilement tente de s’arrêter sur le papier. Les images soulignent la dialectique entre texte et image, tout en décrivant aussi l’impossibilité de la représentation. Sûrement la meilleure allégorie de la mission artistique de Broodthaers.

Ecrire”, a-t-il dit, “c’est organiser un rapport.” Que ce soit au travers de la sculpture, de la peinture ou du cinéma, son travail se lit, il est partout lié à un texte. S’il a quitté le poème, il ne l’a pas fait pour divorcer des mots, mais pour les libérer de la prison de papier, pour les reproposer dans toutes les formes possibles.

 Daniele Ricci

Considéré comme l’un des pères fondateurs de l’Institutional Critique, Broodthaers est appelé à fermer Criticism, l’initiative du MAMbo consacrée à l’enquête sur l’identité et sur les fonctions du musée contemporain, qui depuis 2006 a impliqué des artistes tels que Ryan Gander, Paul Chiasera, Markus Schinwald, Giovanni Anselmo, Christopher Williams, Bojan Sarcevic, Adam Chodzko, Eva Marisaldi, Diego Perrone, Ding Yi, DeRijkeDe Rooij, GuytonWalker, Natasha Sadr Haghighian, Trisha Donnelly, Sarah Morris, Seth Price.

Visuels : 1/ Jardin d’Hiver, 2/ vue d’exposition 3/ Tractacus,  4/ Pense-bête, 5/ Grande casserole de moules 6/ Ceci n’est pas une oeuvre d’art. Copyright Marcel Broodthaers.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives