ZANELE MUHOLI : ARCHIVES DE LA VIOLENCE

Nous avons appris que la totalité des récents projets  photographiques et vidéo de Zanele Muholi (née en 1972, à Umlazi-Durban, Afrique  du Sud) ont été volés le 7 mai dernier dans son appartement à Vredehoek flat, près de Cape Town, en Afrique du  Sud.(1) Une  vingtaine de disques durs contenant la majeure partie de son travail  documentaire militant envers les causes homosexuelles et transgenres. Afin  d’afficher notre soutien envers son travail et sa lutte, nous avons souhaité  revenir sur son parcours et ses objectifs.

Zanele Muholi a réalisé ses études en photographie à  Johannesburg. Elle déploie depuis les années 2000 un travail politique et  militant, en portant son attention et toute son énergie sur la communauté  lesbiennes noires en Afrique du Sud. Elle va à la rencontre de ce qu’elle  appelle les Black Queers, des femmes  qui ne se conforment pas aux attentes de la société traditionnelle africaine.  Des femmes méprisées, à qui elle donne un visage, une  visibilité.

Artiste militante, elle est entrée en lutte contre les  crimes haineux dont les Black Queers et l’ensemble des membres de la communauté  LGBTI (Lesbian, Gay, Bi, Transgender and  Intersex) sont les victimes depuis plusieurs décennies. En 2001, elle prend  conscience de l’invisibilité des LGBTI, du mépris et de la violence qui les  entoure. Elle décide alors de briser les silences. Entre 2003 et 2007 elle  réalise les séries photographiques Only  Half The Picture (2003-2005) et Being (2007), au sein desquelles elle a  développé un travail sur la beauté des corps de ces couples considérés comme  hors normes. Elle en dévoile l’intimité au travers de corps dénudés, de gestes  attentionnés, de regards échangés et de postures sexuelles. L’idée de Muholi  était de dépasser les tabous liés aux pratiques sexuelles étrangères aux  cultures africaines, des pratiques sur lesquelles sont inventés des récits  fictifs, erronés et homophobes. Les présenter publiquement est un moyen de  barrer la route aux stéréotypes et à un imaginaire collectif faussé. Being, « être », exister et résister  contre une autorité patriarcale persistante qui empêche ces hommes et ces femmes  de vivre librement, dignement.

En 1996, la constitution sud-africaine interdit toute  forme de discrimination basée sur les préférences sexuelles. Zanele Muholi  estime que la loi est largement bafouée. Les Black Queers vivent en marge de la  société et sont les victimes de crimes ultraviolents visant à une « rééducation » par la force. Les Black Queers sont  les victimes d’un schéma sociétal hétéro-patriarcal ne leur autorisant aucun  droit, aucune liberté. Parquées à l’extérieur des centres-villes, elles  subissent un effacement social. Si l’Afrique du Sud postapartheid a mis en avant  le souhait d’une société arc-en-ciel, nous faisons aujourd’hui le constat d’une  société qui n’accepte pas les différences sexuelles. Une injustice contre  laquelle Zanele Muholi s’attaque avec ténacité et pertinence dans son travail  photographique. Avec les autres femmes de la communauté, elle dénonce le  désengagement de l’État, de la police et de la justice, qui ont abandonné leurs  citoyennes. Elles luttent contre une indifférence générale et une brutalité  systémique.

Elle se définit comme une « photographe et travailleuse  communautaire », qui est à l’initiative du premier fond d’archives  photographiques de toutes ces femmes bannies et  marginalisées.[2] Ce sont des femmes en résistance. Leurs visages expriment leurs  existences, leurs personnalités, leurs individualités et leurs singularités.  Chaque portrait témoigne positivement de la diversité sociale des Black Queers, qui sont constamment  désignées de manière négative et honteuse dans la société sud-africaine (tout  comme en Ouganda, au Malawi ou en Iran où l’homosexualité est passible de la  peine de mort). En Afrique du Sud les Black Queers perdent même leur identité  africaine, puisque leurs modes de vie ne correspondent pas à l’archétype de la  femme africaine : une épouse et une mère, à la tête d’une famille nombreuse. « En manquant à ces attentes, nous sommes perçues comme des déviantes, nécessitant ‘un viol curatif’ pour effacer notre attitude masculine et faire de nous de  vraies femmes, des femelles, de véritables femmes, la propriété des hommes. » Zanele Muholi insiste sur le fait que les lesbiennes noires, lorsqu’elles font  l’objet de sujets de presse, sont toujours inscrites dans une bulle  sensationnelle : des faits divers macabres, des viols, des molestages etc. Les  portraits de Muholi montrent des femmes actives, créatrices, à hautes  responsabilités. Elles expriment une image sereine de leur communauté qui est en  phase avec la société. Plusieurs des femmes rencontrées pour les projets ont  aujourd’hui disparu, à cause des assassinats sauvages, du Sida et des autres  méfaits subis par la communauté. La série Faces and Phases rend hommage aux Black  Queers, passées, présentes et futures. « Je voulais capturer des photographies  de ‘mon peuple’ avant que nous n’existions plus ».[3]

Dans ce  monde, à part la femme Noire, quelle autre créature a dû inclure la conscience  de tant de haine à sa survie tout en allant de l’avant ? [Audre  Lorde]

Le travail de Zanele Muholi est une œuvre activiste,  politique, motivé par une urgence brûlante. En 2008, Eudy Simelane, une ancienne  joueuse de football, a été violée, battue et poignardée à vingt-cinq reprises.  Le 24 avril 2011, en Afrique du Sud, Noxolo Nogwaza, une activiste lesbienne de  24 ans, a été lapidée et assassinée dans le township de KwaThema (à l’est de  Johannesburg). Le 5 mai 2011, une jeune fille de 13 ans a été violée à Pretoria,  parce qu’elle revendiquait son homosexualité. Dans une société où les actes  discriminants ne sont pas autorisés, où les couples homosexuels peuvent adopter  et se marier, subsiste des actes d’une barbarie sans nom. Les lesbiennes noires  sont les victimes de viols collectifs (aussi appelés « correctifs » ou « curatifs », de crimes sexuels sadiques insupportables, qui eux, ne sont pas  condamnés.

Il n’est alors pas difficile de comprendre les  motivations des voleurs qui ont subitement privé la photographe de tout son  travail, passé comme présent. Ses images et son discours dérangent. Voici le  message désarmant qu’elle a posté sur Facebook, un jour après le vol  :

“Loss, lost, violated,  ripped, stripped, ransacked… ngilahlekelwe.
On the 26th April I  returned from Seoul, Korea where my documentary Difficult Love was shown at the  14th International Woman’s Film Festival.
All went ok until I  got home only to receive bad news from Liesl about burglary at our flat on  20.04.2012. I »ve lost  all the work I produced from 2008 – 2012. Also backups were  stolen.
I thought of the day I  spoke with another friend about alternative storage. Now it is too  late.
I feel like a  breathing zombie right now.
I don’t even know  where to start. I’m wasted.
The person/s got access to the flat via the toilet  window, broke the burglar guard and got away with my cameras, lenses, memory  cards and external hard drives, laptop,  cellphones…
Whoever ransacked the  place got away with more than 20 external hard drives with the most valuable  content I’ve ever produced.
I am hoping that a few  of my good friends are willing to go to pawn shops or to other places where this  type of equipment is sold. I do not even want to know who the thief  is.
I need the hard drives: ranging from toshiba, Western,  Samsung at 320GB – 1TB each–these are the brands and sizes of hard drive I am  looking for.
They would have gone  into the pawn shop since 20 April. I am willing to pay a reward for the return  of those ext. hard drives.
I certainly would pay  more than the pawn shop can sell them for.
Thanking you in  advance.”

Julie Crenn

Plus d’informations sur l’artiste : http://www.zanelemuholi.com/.

Visuels : 3. Dikeledi Sibanda, Yeoville,  Johannesburg, 2007. © Zanele Muholi. Courtesy of Stevenson, Cape Town and  Johannesburg. / 2. Jordyn Monroe, Toronto, 2008. © Zanele Muholi. Courtesy of Stevenson, Cape Town and  Johannesburg. / 1. Bakhambile Skhosana,  Natalspruit, 2010. © Zanele Muholi. Courtesy of Stevenson, Cape Town and  Johannesburg.

Comments
One Response to “ZANELE MUHOLI : ARCHIVES DE LA VIOLENCE”
  1. Patrick Ertel dit :

    So sorry for this devastating loss, don’t know what to say…
    My thoughts and prayers are with you, to help you find all the strength you need now.

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