DADA MASILO : The bitter end of Rosemary

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DANSE : INSTANCES 10e édition / DADA MASILO « The bitter end of Rosemary » / Scène nationale de Chalon sur Saone / Décembre 2012.

dada-masilo-5f6z8p[1]Dada Masilo est habituée à se confronter aux tabous dans ses pièces (homosexualité, conflits interraciaux). Elle est électrique, agitée, et lorsqu’on lui demande d’où lui vient toute cette énergie, elle répond : « c’est l’énergie de mon pays. C’est aussi la trace de conditions de production difficiles, où l’on a très peu de temps pour affiner notre travail. »

The bitter end of Rosemary est un format court, en solo, créé sans miroir. Dada y incarne Rosemary, une figure de grande tragédie, une Ophélie, ou plutôt toutes les Ophélies du monde, avec leur amour, leur douleur, leur folie, et leur désir de mort. C’est une pièce sur la folie des femmes, et sur ce que cette folie impose au corps, déchiré par la lutte de l’esprit.

Il s’en dégage une solitude terrible. Perdue, seule, comme en l’absence de spectateurs, Dada Masilo tente d’affronter le monde en être démuni et tellement vulnérable. Se défendre, oui, mais avec quelles armes, et à quel prix ? Pour faire face à l’oppression, à la tromperie, à l’interdit amoureux, elle n’a que son corps et son énergie. Celle-ci peut-elle protéger de la folie ?

Sur scène, elle est nue, au sens propre du terme, alors qu’elle a dit elle-même que la nudité était le tabou absolu pour une femme noire, et elle s’en explique : « Rien de sexuel, mais une épreuve de la dissociation de soi ». Sur fond de chape de plomb religieuse, elle porte sa croix, une croix presque aussi grande qu’elle, suspendue à son cou.

L’ensemble est construit comme une tragédie qu’on aurait dépouillée de tout aspect formel : plus de texte, plus de récit, plus de personnages, rien que la conséquence du drame, vécue de l’intérieur. L’émotion tragique, la détresse poussée à son paroxysme : elle aime, elle est abandonnée ou trahie. Alors la machine s’emballe, le souffle devient court. Dada-Rosemary-Ophélie se violente elle-même, répercutant sur son corps l’insupportable dureté de ses émotions. Elle veut dire stop, elle le dit, dans un souffle, puis dans un cri, mais on n’échappe pas à soi-même et son cri ne fait qu’ajouter à l’angoisse. Essoufflement, éclats de rire glacés, et aussi des mots, lâchés pour soi-même ou pour les absents. C’est de l’anglais, mais l’intonation en dit déjà long, et qui ne comprendrait pas ces « stop », « he loves me, he promised to wait », « I don’t play with you ».

Non, cette tragédie n’est pas un jeu. Elle unit la femme noire, sud-africaine, à la femme universelle, et ce qu’elle nous en montre est bel et bien tragique.

Cette nudité noire est donc loin d’être gratuite. Elle est même accompagnée d’une telle pudeur qu’elle en semble douloureuse à celui qui y assiste. On a à peine osé l’éclairer, elle était juste strictement nécessaire pour dévoiler toute l’intériorité, sans masque. Elle est dépouillement. Cette femme n’a plus rien que son corps pour exprimer ou subir sa détresse folle.

Lors de la dernière scène, Rosemary est couverte d’eau, noyée, et de pétales de fleurs, ces fleurs qu’on offre, ces fleurs qui fanent, c’est fleurs qui ne durent pas et vous laissent les mains vides.

Un spectacle très court, très dense, d’une force rare, qui peut vous emporter dans la folie ou au contraire vous laisser complètement à distance, tant le spectateur est ici absent du spectacle.

Maya Miquel Garcia

Retrouvez toutes les critiques du festival « Instances » dans notre dossier spécial : https://inferno-magazine.com/category/instances/

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Photos John Hogg

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