ALBAN RICHARD : BOIRE LES LONGS OUBLIS (UN POEME D’ACTIONS)

boire[1]

Alban Richard, boire les longs oublis (Un poème d’actions) / Festival Instances 2012 / Chalon sur Saône.

« Je tombe. Dans la forêt, seule, je tombe. Ici je ne reconnais pas, je ne connais pas cet endroit. Je cours, les arbres se referment derrière moi. Sans souffle, je tombe. Je ne sais plus parler, ma propre langue imprononçable, musique secrète. Ignorante de tout, je tombe. Les jours se referment derrière moi. Dans la forêt, seule, je me relève, je marche, j’avance. »

Difficile de dire ce qu’est cette pièce exactement. Dès sa conception, elle est un puzzle complexe, fusion de plusieurs inspirations, de plusieurs pistes. Cinq versions d’un même tableau pour commencer : L’Ile des morts d’Arnold Böcklin, qui représentent toutes le passage vers la mort, mais chaque fois dans un contexte modifié (de jour, de nuit, vers une île plus ou moins sauvage, plus ou moins construite, plus ou moins isolée…). De ces tableaux, Alban Richard s’approprie le thème, la mort d’un homme, et explore les flous en poussant le processus d’incertitude à l’extrême. Il s’appuie pour cela sur un texte de Valérie Sigward qui donne son titre à la pièce, récit qui questionne toutes les caractéristiques habituelles de la narration (cohérence, chronologie, unicité de point de vue…). Il utilise également deux autres « regards », musicaux cette fois-ci, ceux de Rachmaninov dans son poème symphonique L’Ile des morts et de Laurent Perrier, qui transforme certaines séquences de l’œuvre pour créer un nouveau morceau, électronique, en seconde partie de la pièce.

Est-ce de la danse ? du théâtre ? du cinéma ? de la littérature ? Un peu tout à la fois. C’est un scénario en trois parties et vingt-deux séquences, interprétations multiples d’un même fait divers. Un homme est mort, le drame s’est joué entre deux hommes et une femme, l’action a démarré dans une discothèque pour terminer sur un parking ou dans une forêt. Au-delà de ces rares repères, les témoignages ne concordent sur rien. Car c’est bien du cerveau humain, qui constitue ses souvenirs en oubliant, recomposant, recréant, que nous parle Alban Richard. De la parole et des différentes formes de représentation aussi, qui fixent de façon définitive les détails. Le public sera donc confronté à plusieurs versions des faits.

Mais le véritable jeu de pistes ne concerne pas tant le crime que la prolifération des traces qu’un motif peut essaimer à travers les arts. Mise en question du récit, par la multiplication des voix et des temps, puisque passé présent et futur semblent devenus équivalents. Réflexions cinématographiques, qui joue sur les processus d’identification, le fait de jouer un rôle, le rythme qui va du lent à l’hyper saccadé. Interrogations sur la distance, par la présence des projecteurs, qui nous indiquent que c’est bien un film qu’on tourne, les « coupé » où l’on assiste à la transformation saisissante du personnage en acteur. Tout apparaît ici questionnable, partout est introduit le flou : quand une femme crie sous les projecteurs mais qu’un homme, également sur scène, produit le son qui devrait sortir de sa bouche à elle, comme un doubleur ; quand les mots et les gestes s’enrayent, comme si un DJ imposait des allers-retours à une scène préenregistrée.

Le spectacle n’a pas séduit la salle lors de son passage au festival. Peut-être justement parce qu’il ne s’agit pas clairement de danse. Pourtant, il est de toute beauté, et d’une richesse de contenu étonnante. Le texte de Valérie Sigward est magnifique, le lien entre la musique et la danse très fort. Une sortie recommandée à tous ceux qui sont prêts à perdre quelques repères pour se laisser embarquer très loin.

Maya Miquel Garcia

Retrouvez toutes les critiques du festival Instances dans notre dossier spécial : https://inferno-magazine.com/category/instances/

Alban_Richard_boire_de_longs_oublis[1]

Photos Agathe Poupeney

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