OMBRES ET LUMIERES A BORDEAUX : « En atendant » (de Keersmaeker) au Grand Théâtre, « Contractions » (Bartlett / Leray) au TNBA

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« En atendant » / Anne teresa de Keersmaeker / Grand -Théâtre & « Contractions » / Mike Bartlett / Mélanie Leray / TNBA / Bordeaux.

Parfois, le théâtre nous transporte littéralement dans un temps d’un autre temps …

Pourtant, l’homme qui apparaît dans l’espace vide de la scène de l’Opéra de Bordeaux, en prélude d’ « En atendant », est vêtu  d’un simple jeans et d’une banale chemise blanche. Mais lorsqu’il porte à ses lèvres sa flûte traversière, lorsque son souffle rejoint l’instrument, une note, d’abord fragile, s’élève. Oiseau de nuit prenant son envol, elle se déploie, monte dans ce magnifique théâtre à l’italienne construit par Victor Louis, et enfle, lancinante, au point d’être presque insoutenable. Cet air, qui n’en finit pas, est produit par la « respiration circulaire » du flûtiste, une technique ancestrale qui consiste à mêler dans le même souffle deux actes opposés (souffler tout en inspirant).

Alors apparaît une jeune femme, vêtue elle aussi de manière ordinaire. Mais lorsque les sons ciselés, délivrés par sa voix d’une pureté cristalline, entonnent  les premiers mots du poème médiéval « En atendant » (un seul « t » en ancien français) qui a donné son titre à la création de la chorégraphe, la magie opère … On pense immanquablement  à Nerval : « Il est un air pour qui je donnerais / Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber / Un air très vieux, languissant et funèbre / Or, Chaque fois que je viens à l’entendre / Mon âme rajeunit … ».

Ce poème élégiaque, empli d’une langueur qui nous gagne, énonce les tourments liés à l’obscur objet du désir. Faisant corps avec son chant aux accents troublants, une danseuse, rejointe par sept autres danseurs et danseuses, viendra accompagner les mouvements de sa respiration en mêlant les leurs aux siens. Ces corps à la fois puissants et élancés défieront  les lois de la gravité pour entamer, entre ombres et lumières, des figures collectives qui sont comme autant de tableaux vivants dont les personnages seraient sculptés dans la chair. La chorégraphie, rigoureuse et tonique, se suspendant ou venant en contrepoint souligner le cours de cette mélopée accompagnée par une vièle à archet et une flûte à bec, se fait enchanteresse, ensorceleuse. Et c’est donc envoûtés par ces moments, hors d’un temps qui n’est plus nôtre, que nous émergeons de cette traversée entre terre et ciel. C’est divinement beau ; réussi, l’impensable : nous faire accéder à l’insoupçonnable légèreté des débuts alors que le royaume des ombres a envahi la scène.

Anne Teresa De Keersmaeker, avait créé l’événement en présentant cette chorégraphie, en avant-première mondiale, à la seule lumière du jour déclinant et de la nuit tombante, lors du festival d’Avignon en 2010. Aux accents mélancoliques de cette ballade que l’on doit à un poète occitan du XIV° siècle, Philippus de Caserta, elle a su allier la rigueur subtile de son art, créant une harmonie limpide entre musique et danse, silence et rythme, fragilité de la voix  et tonicité des corps ancrés au sol. En réussissant à « illuminer l’ombre », elle a définitivement conquis le public d’Aquitaine.

L’autre volet, « Cesena », sorte de prolongement de l’ « ars subtilior » (cette musique médiévale qui porte « En atendant »), a été présenté les jours suivants  dans ce même haut  lieu de Bordeaux qu’est le Grand Théâtre. Même accueil, face à autant de grâce et de poésie pure.

Parfois, le théâtre nous confronte à notre temps …

Changement de lieu, changement de décor, changement d’ambiance : « Contractions » au TNBA.

Après la grâce, la disgrâce. Celle d’Emma, cadre dans une entreprise ultra contemporaine qui manage ses employés dans le strict souci de « l’intérêt » de … de ? … de tous bien entendu ! Emma donc, employée modèle dont la courbe des ventes est ascensionnelle, est invitée à se rendre dans le bureau High Tech de la Directrice du Département des Ventes. A priori, elle n’a rien à craindre de cet entretien (Cf. ses résultats).

Là, assise derrière une immense table surplombée d’un écran d’ordinateur géant, la femme qui l’ « accueille », revêtue du tailleur bcbg de la Responsable , arbore un sourire carnassier derrière l’onctuosité mécanique de ses gestes. Le pouvoir qu’elle tient de sa fonction ne souffre aucune contestation et s’affiche de manière ostentatoire dans le ton qu’elle emploie et dans les postures qu’elle adopte. Aussi, lorsqu’elle demande à son employée  de « communiquer sur son état d’esprit », on ressent qu’un combat inégal s’engage.

D’entretien en entretien, les (mêmes) questions se feront plus pressantes : Emma, est-elle satisfaite de son travail ? Comment s’entend-elle avec ses collègues ? Sont-ils ses amis ? Ou l’un d’entre eux ne serait-il pas son petit ami ? … Il faut préciser que le règlement intérieur stipule que toute relation « sentimentale » et, qui plus est, tout rapport sexuel avec un collègue est totalement  proscrit : cela serait de nature à perturber le rendement de l’entreprise en introduisant des parasites d’ordre privé dans ce qui doit être conçu comme une œuvre collective mobilisant la totale énergie de ses membres. Si toutefois, un employé de cette  entreprise innovante engageait une relation d’ordre sentimental, il serait prié d’en rendre immédiatement compte à la Direction.

Pressée de questions, sommée de lire à voix haute le règlement tout en étant filmée sur l’écran géant, prise en défaut par les aveux de son « ami » avec lequel elle a partagé un repas, Emma finira par dire que oui, peut-être, il y a « quelque chose » entre lui et elle … Mais, elle le fera quelques jours seulement après que son ami soit devenu son « petit ami », déchaînant en cela la réprobation foudroyante de la Directrice du Département des Ventes : comment a-t-elle pu se dispenser d’en informer plus tôt sa hiérarchie !

Dès lors, la mécanique va s’emballer. « Délocalisation » du collègue  devenu  impropre à partager le même bureau et la même succursale, sommation faite à Emma de s’expliquer sur la fréquence et le degré de satisfaction de leurs rapports sexuels. Puis, lorsqu’un enfant naîtra de cette union « contre-productive », exil du compagnon dans des terres sibériennes éloignées. Mais, la descente aux enfers ne s’arrêtera pas là. L’enfant mourra et alors, Emma devra déterrer  le petit cercueil contenant sa dépouille pour l’offrir au besoin de vérification de la Direction.

De destruction en destruction, harcelée jusque dans ses plus intimes retranchements, mise à nue, Emma n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été : en elle la femme et la mère sont inexorablement détruites. Elle boira jusqu’à la lie le calice de sa déchéance. Et c’est là, justement, là où on ne l’attendait plus, que sa métamorphose nous glacera …

Le texte de l’auteur britannique Mike Barlett est d’une cruauté implacable. Il découpe au scalpel une organisation du travail qui n’a que faire de l’humain et qui ne s’embarrasse d’aucune barrière morale. Décomplexée, abritée derrière un règlement d’entreprise qui la protège  de toute instance surmoïque garante des valeurs essentielles, la « Responsable », pour qui seuls comptent les gains de productivité, engrange d’autre part les bénéfices ajoutés  liés à sa jouissance perverse, sorte de plus-value non négligeable. Privée de sa vie de femme, elle vivra sa fonction comme une compensation à ses frustrations et n’aura de cesse que d’aller jusqu’ au bout de ses exigences démoniaques : en vidant Emma de sa substance, elle veut la transformer en zombie d’entreprise et exorciser ses propres souffrances. Sauf que, parfois, en voulant trop bien faire … Souvenons-nous de « Frankenstein ou le Prométhée moderne » de Mary Shelley …

Mélanie Leray a su parfaitement rendre l’univers « étrangement inquiétant » de Mike Barlett. En effet, le monde High Tech qu’elle recrée sur scène nous est familier. D’une froideur métallique glaçante, le décor est marqué par l’omniprésence des écrans de contrôle et rend compte de la déshumanisation ambiante. Quant à la mise en scène, stricte à l’excès, où tous les déplacements sont écrits à l’avance dans cet espace fermé, elle est aussi impitoyable que le monde qu’elle décrit. Les deux actrices (excellentes) sont elles aussi à l’unisson de cet univers : des purs  produits d’entreprise, l’un dominant, l’autre dominé.

Le tout fonctionne sans qu’aucune issue « humaine » ne soit possible et le verdict est sans appel : le monde de l’entreprise est potentiellement funeste.

Cette fable de la violence ordinaire en milieu professionnel, loin de se complaire dans l’émotion, démonte les rouages implacables d’un mécanisme qui conduit de la souffrance au travail, au suicide de l’humain. Nouvelle version du Théâtre de la Cruauté d’Antonin Artaud, Théâtre d’une efficacité essentielle, « Contractions » subvertit les modèles dominants d’organisation du travail en les déconstruisant  avec application. Le malaise ressenti face à cette violence, sourde à toute humanité, s’accompagne chez le spectateur d’une révolte émancipatrice et s’inscrit délibérément dans le droit fil d’un théâtre « politique » susceptible de faire accoucher la Liberté , les « contractions » en constituant  les prémices.

Yves Kafka

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Visuels : 1/ « Contractions » 2/ « En atendant » / Photos DR

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