MARC OLIVIER WAHLER : « J’AVAIS ATTEINT L’ÂGE DE MILLE KILOMETRES »

portrait Crédit Francis Vernhet

ENTRETIEN avec Marc Olivier Wahler, discussion autour du concept de la « Chalet Society », de la notion d’exposition et du rôle du curateur…

Marc-Olivier Wahler est philosophe, historien de l’art, passionné de science-fiction, co-fondateur du CAN, le Centre d’art Neuchâtel, ancien directeur à la fois du Swiss Institute de New York, puis du Palais de Tokyo. Avec la Chalet Society, il expérimente un nouveau type de structure.

INFERNO : Pourquoi une structure mobile ?

MARC OLIVIER WAHLER : Le concept de la Chalet Society est lié à la question du software. Je dirige des centres d’art depuis vingt ans et je me suis toujours posé la question sur quel était le rôle d’une telle structure. Comment imaginer aujourd’hui le centre d’art créé à l’origine pour aider les artistes ? Est-ce que ce rôle est toujours d’actualité ? Il y a forcément un fossé entre ce que demandent les artistes qui vont à leur propre vitesse, avec d’autres contraintes, et ce que peut le centre d’art qui a d’autres rythmes. L’idée est d’avoir, avec la Chalet Society, une institution qui soit la plus rapide et la plus réactive possible.

Inferno : Parce qu’un lieu fixe induit une force d’inertie ?

M.O.W. : On le voit en effet avec toutes sortes d’institutions. Au début il y a une forte énergie et plus les équipes s’installent dans le lieu, plus une force d’inertie s’installe aussi. Toujours changer de lieu crée un esprit d’alerte et d’actualité. Dès qu’un problème se pose, j’essaie toujours de repérer en dehors du monde de l’art des façons de faire, de voir et d’analyser. En cherchant de quelle manière cela pourrait éclairer et apporter de nouvelles façons de voir les enjeux dans l’art, expliquer pourquoi une œuvre d’art est une œuvre art. D’où mon intérêt pour la science-fiction.

Pour la Chalet Society, je me suis penché sur le fonctionnement du software, en constatant qu’au début il était là pour fonctionner sur des plateformes dédiées. L’architecture du software était pensée pour un environnement précis Dos, Linux ou Mac par exemple. En évoluant, il a gagné en indépendance et aujourd’hui, il n’a plus besoin d’être spécifique à une architecture et peut se greffer sur n’importe quelle plateforme. Son identité de change pas.

Inferno : Le centre d’art peut-il être influencé par ce type de fonctionnement comme un software qui viendrait se greffer sur n’importe quel type d’architecture ? Toutes les architectures peuvent accueillir cette structure souple ?

M.O.W. : L’architecture a son importance, la structure que je propose permet de laisser la pratique évoluer en fonction des lieux. Ce que l’on fait ici à Paris dans le 7e arrondissement est sans doute différent de ce que l’on ferait dans le 20e arrondissement, à New York, ou à Buenos Aire. Cela veut dire qu’une année la Chalet Society est ici avec un certain type de fonctionnement, et qu’en changeant de lieu une autre année ce sont d’autres contraintes qui auront une influence et ce que l’on montrera sera peut-être différent.

Inferno : « The Museum of Everything » était présenté différemment à Londres, Milan ou Moscou ?

M.O.W. : A Londres la collection était présentée dans un grand magasin et c’était assez différente.

Inferno : Un magasin désaffecté ?

M.O.W. : Non, un vrai magasin en plein cœur de la ville, dans un endroit qu’ils avaient pu utiliser pour The Museum of Everything. C’était assez déconcertant de voir les artistes outsiders dans un grand magasin, il y avait quelque chose de déroutant, de provocateur aussi.

Inferno : Les œuvres étaient-elles à vendre ?

M.O.W. : Non, elles n’étaient pas à vendre. Il y avait une boutique bien plus grande qu’ici. D’ailleurs le fait d’avoir une boutique ici choque beaucoup de personnes. On se fait une idée assez romantique de cette exposition, avec la vision pure et innocente de l’artiste reclu dans sa chambre. Et la boutique casse un peu cette vision. Je pense qu’il y a un enjeu avec ce type d’art. Par exemple Henry Darger, exposé dans la première salle que l’on voit en arrivant est né au XIXe siècle, il a passé son enfance dans des instituts pour personnes handicapées mentalement, d’où il s’est échappé, puis il a vécut en travaillant comme plongeur et nettoyeur dans des hôpitaux. Il a passé sa vie dans sa chambre à imaginer une histoire de quinze mille pages. Des kilomètres de dessins aujourd’hui au Louvre ou au MOMA. On aimerait toujours voir cet artiste de manière romantique, isolé de son contexte social. Mais ce n’est pas du tout le cas, une bonne compréhension de son œuvre implique qu’il avait une connaissance de ce qui se passait dans sa ville à Chicago. Ce qui casse un peu l’idée de l’artiste puisant en lui-même, dans son propre génie.

Inferno : Tous les artistes présentés ici ne sont pas au Moma, cultivés et connectés à leur environnement…

M.O.W. : Ce n’est pas le cas pour tous et ce n’est pas une raison pour que ces artistes ne terminent pas dans les grandes collections. Le phènomène de l’art brut franco-suisse n’a pas fait que du bien. Le fait de les isoler dans un contexte très précis et de créer une catégorie a aidé à découvrir certains artistes, mais aussi à fermer le mouvement sur lui-même. Ce que l’on essaie de faire c’est de montrer que ce sont des artistes pour certains qui n’ont pas suivi d’école, qui étaient reclus chez eux ou dans un asile, ou dans une église, mais il n’étaient pas pour autant totalement isolés de ce qui se créer dans le monde.

Inferno : Vous cherchez à favoriser une circulation entre les catégories ?

M.O.W. : Le point de jonction entre ce que j’ai fait jusqu’à présent et cette exposition, c’est de casser les catégories. Cela m’a toujours intéressé. Certaines personnes sont surprises qu’après avoir montré un art très minimal et conceptuel au Palais de Tokyo, je m’intéresse à ce type d’art.

Pour expliquer l’art minimal aujourd’hui, on est obligés de comprendre ce qui s’est passé avec la tradition des G.I. qui en revenant de la guerre volaient des motos, enlevaient tout ce qui ajoutait du poid et peignaient en noir les éléments volés. D’où l’intérêt de Franck Stella pour la peinture sur Harley Davidson.

L’histoire est plus basique, plus populaire que l’histoire de l’art telle qu’on a bien voulu nous la raconter et qui est, tout de même, une « high » histoire. Je trouve que c’est toujours bien de casser ces catégories et montrer que des choses qui se créent en parrallèle ont autant de valeur que se que l’on voit dans les musées.

Inferno : Dans l’expositon commissionnée par Ugo Rondinone au Palais de Tokyo il y avait de l’art brut…

M.O.W. : Il y avait les oeuvres d’Emma Kunz qui ne se disait pas artiste mais thérapeuthe. Aujourd’hui l’art thérapie est connu, accepté, même à Genève ou à Lausanne. De plus en plus on en verra à la Biennale de Venise, parce que cela devient urgent de mélanger.

Inferno : Vos prochaines expositions ne porteront pas forcément sur un art en marge ?

M.O.W. : Non, mais après The Museum of Everything où le curseur a été poussé assez loin, je n’ai pas envie de revenir à un mode de présentation standard comme je le fait dans d’autres endroits ou j’interviens comme curateur. J’ai un gros projet pour le mois d’octobre et avant cela nous allons ouvrir l’atelier des testeur. Six mois pour ce laboratoire de recherche, puis six mois d’exposition avec une carte blanche à Jim Shaw. J’ai travaillé avec lui quand j’étais à Los Angeles. Il possède un nombre hallucinant d’archives autour d’artistes qui ont été commissionnés par des encyclopédies médicales ou par des églises américaines pour des illustrations pour l’histoire de la bible pédagogique, par exemple. Ce qui va encore plus loin que d’exposer de l’art outsider. Ces choses, avec le regard que Jim Shaw leur porte, sont absolument incroyables et au-delà de ce que l’on peut considérer comme de l’art. Elles ont été utilisées à des fins fonctionnelles, pédagogiques… et en même tant, ceux qui les ont réalisées restent des artistes totalement repoussés par l’histoire de l’art. Comme l’on été les artistes outsiders. Aujourd’hui on est obligé de considérer tous ses artistes ne serait-ce que parce que les grands artistes portés au pinacle se sont intéressés très tôt à eux.

Inferno : Pourquoi pensez-vous qu’il y a ce décalage entre le regard des artistes et celui des historiens ?

M.O.W. : Si chaque année j’ai donné au Palais de Tokyo une carte blanche à un artiste comme curateur plutôt que d’inviter un curateur, c’est parce que les meilleures expositions que j’ai vues étaient organisées par des artistes. Ils ont des visions, prennent des risques et font des associations qu’un curateur ne ferait jamais. La méthode des curateurs est de trouver une idée à décliner et à illustrer avec les artistes et les œuvres. C’est ce que l’on apprend d’ailleurs dans toutes les écoles de curateur. Pour faire une exposition, il faut d’abord un concept, une idée et ensuite réunir les artistes qui ont plus ou moins traité ce sujet. Les artistes ne fonctionnent absolument pas comme ça, leur vision est beaucoup plus large. Lorsque nous avons demandé un communiqué de presse à Ugo Rondinone il nous a donné un texte sur un insecte qui mangeait ses propres excréments.

Inferno : Vous ne croyez donc pas qu’un curateur puisse être un véritable auteur d’exposition ?

M.O.W. : Je défends aussi cette position. D’ailleurs je pense qu’auteur est une meilleure formule qu’artiste ou curateur. Un artiste peut absolument tout faire y compris faire acte de curateur. Un curateur ne peut pas être artiste. Par contre, un bon curateur est créatif, mais malheureusement, il ne le sera jamais autant qu’un artiste dont le travail consiste à opèrer des choix et à établir des systèmes de correspondances. Sans vouloir faire de catégories, pour moi les meilleurs curateurs restent les artistes parce qu’ils ont des idées et des associations d’idées qui sont différentes. Un curateur tout à coup peut avoir de bonnes idées, ou réfléchir de la bonne manière, faire des super-systèmes de correspondances et créer sont propre vocabulaire.

Inferno : Qu’elle forme prendra « l’atelier des testeurs » ?

M.O.W. : Ce sera ouvert et basé sur l’idée des magazines germaniques notamment qui testent les nouveaux produits. On va prendre une idée par mois et inviter des philosophes, critiques d’art, ingénieurs et médecins a vraiment tester l’idée pour voir de quelle manière elle peut fonctionner selon différentes approches. Avec les trois frères Dezoteux, un artiste, un ingénieur et un créateur de jeux vidéos qui seront dans l’espace en permanence, et Christophe Kihm, un critique d’art et professeur, nous prendrons une idée et inviterons un certain nombre de personnes, mais pas seulement à en parler. Certains d’entre eux feront aussi des maquettes et des vrais tests sur des produits. Tous ces résultats seront visibles dans l’espace et créeront des petites expositions modulables et évolutives. Les gens pourront venir, visiter et participer à des analyses et à des recherche qui impliqueront les artistes.

Inferno : Un format à l’écart du marché de l’art ?

M.O.W. : Oui. Je n’ai rien contre le marché de l’art. Quand on parle d’art contemporain il y a deux chemins qui se croisent continuellement et qui, sans être séparés, suivent une direction différente. D’un côté l’art contemporain comme recherche, hygiène de l’esprit, expression, prise de risque et mise en perspective. De l’autre, l’art que l’on connaît, celui des maisons de vente et des marchands. Il y a des galeries, des biennales et des foires qui font un travail de recherche bien sur. Mais médiatiquement, lorsqu’on parle d’art contemporain, c’est de cette deuxième direction. Elle permet de dire que tel artiste sort avec telle star de cinéma, ou que telle œuvre à été vendue pour plusieurs millons. On peux dire qu’aujourd’hui l’art contemporain prête le flanc à une dilution dans le star système médiatique. C’est un point où l’on a toujours rêvé d’être, la plus value est largement acceptée et il n’y a plus besoin de se justifier de travailler dans l’art contemporain. C’est aussi un moment très dangereux parce que situé en haut de la courbe. Tout le monde s’intéresse à l’art contemporain, tout le monde veut faire partie de ce système à la plus value extraordinaire. Mais ce n’est qu’une partie de l’art contemporain, il ne faut pas oublier la partie recherche qui est la plus intéressante, la plus invisible et qui comprend les artistes les plus intéressants, même si le marché est très fort aussi pour découvrir des artistes.

Inferno : Comment devrait se financer cette partie recherche ?

M.O.W. : On est en discussion avec les Galeries Lafayette qui mettent sur pied leur propre fondation qui ouvrira en 2015. Dans ce cadre là, ils mènent aussi leurs recherches sur la meilleure structure à adopter. L’atelier des testeurs, financé par un mécénat provenant des Galeries Lafayettes, leur permettra de réfléchir à leur propre système de mécénat. Le résultat de ces recherches sera intégré dans leur propre réflexion, et les aidera à mieux mettre en perspective et à analyser les outils dont ils ont besoin pour leur structure.

Inferno : Le financement via My Major Compagny de la « Chalet Society » a-t-il fonctionné ?

M.O.W. : Pas du tout. Pour l’instant ce format fonctionne pour la musique mais pas encore pour l’art contemporain. On a trouvé grâce à Art en direct et à Artesia des mécènes qui nous ont soutenus à titre particulier.

Inferno : Avez-vous laissé les surfaces du bâtiment brutes pour des raisons budgétaires ?

M.O.W. : Oui, nous ne pouvions pas nous permettre pour une année de faire des travaux. Mais nous avons quand même investit près de cent mille euros pour la mise aux normes et l’électricité qu’il fallait refaire. Maintenant il y a des sorties de secours. Nous n’avons par touché au batiment. Dans la première partie de l’exposition les traces géométriques au mur sont celles de la colle laissées par les matelas de l’ancien dojo de judo. C’était une ancien école catholique ici qui est devenu une salle de sport et une école de scout. Le lieu est inoccupé, le propriétaire a demandé le permis de construire pour rénover tout le quartier avec une cours intérieure pour des commerces. Le taux d’inoccupation des bâtiments à Paris est assez élevé.

Inferno : Vous envisagez des intégrations à d’autres structures à l’avenir ?

M.O.W. : Jusqu’à la fin 2013 nous sommes ici et l’année prochaine dans un autre endroit prévu à Paris. Nous sommes simultanément approchés pour ouvrir des chalets à Beyrouth, Berlin, et à Los Angeles.

Inferno : Comment s’est passé la collaboration avec « The Museum of Everything » ?

M.O.W. : Les équipes de The Museum of Everything viennent du cinéma, ils ont une vision et un esprit pratique de foire, dans le sens du cirque. La cimaise que l’on voit au fond a été faite avec les caisses d’emballage des œuvres. L’ensemble appartient à un seul collectionneur, James Brett qui décide la manière de montrer les œuvres, ce qui simplifie.

Inferno : Comment a t’il constitué cette collection ?

M.O.W. : En dix ans il a réuni au gré des rencontres sept mille pièces trouvées à travers le monde. Par exemple cet été il est parti en Russie, il a affrêté un petit camion et en roulant de St- Petersburg à Katarinembourg s’est arrêté dans les villes précédé de publicités disant : « Etes-vous artiste, est-ce que vous dessinez, faite de la peinture ? » Les choses qui l’intéressaient étaient exposées dans le camion et restaient sur place deux ou trois jours. Il a aussi acheté certaines pièces.

Inferno : Les équipes de la Chalet Society sont bénévoles ?

M.O.W. : Oui, moi en premier. C’est l’idée de se dire que tout l’argent rassemblé va à la production des expositions.

Inferno : Vous travaillez sur d’autres projets ?

M.O.W. : Oui, bien sur. Je viens de terminer deux expositions, une à Los Angeles et l’autre à Sao Paulo. Après le Palais de Tokyo, j’ai créé la Chalet Society et en parallèle j’ai continué à faire des expositions. Une d’entre elles à ouvert fin novembre 2012, et une autre début janvier 2013. Ce sont des expositions de groupe. La première était organisée par une fondation américaine qui s’occupe de productions franco américaines avec des artistes français, suisses et américains dans le centre d’art municipal de Los Angeles.

Inferno : Comment avez-vous élaboré les concepts à Los Angeles ?

M.O.W. : Je ne fais jamais d’exposition à thème. Ou alors si c’est un thème, c’est un faux thème qui donne une porte d’entrée sur l’exposition. Je pars toujours de l’architecture. Sans voir un lieu, je suis incapable de faire un quelconque concept d’exposition. A partir du lieu, je vois certaines œuvres et lorsqu’elles sont dans mon esprit, dans l’espace, l’exposition se contruit autour. C’est l’arc narratif, ensuite le titre, le thème et l’histoire que cela va raconter se précise selon la tenue de l’exposition et son atmosphère.

L’exposition à L.A. s’appelle Lost (in LA) et est basée sur la série de télévision du même nom. En discutant avec des artistes, il s’avère que clairement dans les années 90, la série télévisée culte était Twin Peaks.

Est-ce qu’aujourd’hui une série télévisée aurait la même importance ? Beaucoup d’artistes ont évoqué Lost, non pas parce que c’est une série géniale, mais parce que ce qu’elle met en jeu nous intéresse beaucoup. Elle joue avec les couches spatio-temporelles passé/présent/futur et nous étions un peu frustrés qu’ils n’aient pas trouvé dans les films le lien formel entre ces couches. Alors pourquoi ne pas faire une exposition qui soit la recherche de ce lien manquant ?

Inferno : C’est le lieu qui vous a donné cette idée ?

M.O.W. : Le lieu est situé sur une petite colline au centre d’Hollywood, mais un peu comme une île dans un domaine vraiment isolé d’Hollywood. Encore dans la voiture on rencontre la première œuvre, une station radio donne sa couleur, puis il y a une histoire de porte. Il est possible de voir l’exposition sans connaître son titre, elle a son identité propre. Et en connaîssant le titre et l’histoire, on peut aussi développer sa propre interprétation.

Comme l’art contemporain est parfois difficile d’accès, j’aime donner quelques pistes, des portes d’entrée et des liens possibles dont le spectateur peut se servir ou non ou les laisser parce qu’il en a trouvé d’autres.

Inferno : Quels artistes ont participé à « Lost (in LA) » ?

M.O.W. : Des artistes suisses comme Valentin Carron, Philippe Decrausat, ou de L.A, des artistes historiques comme André Breton, René Magritte, Man Ray il y a aussi des petites pièces, des petits cabinets de curiosité de Fabrice Hyber, Thomas Hirschhorn, ou des jeunes artistes comme Bertrand Dezoteux ou Julien Prévieux. J’ai cherché à de ne pas montrer des artistes déjà vus là-bas qu’il soient français ou américains. Juste avant il y avait eu l’exposition Pacific Time, un scan historique de toute la création de L.A., donc je n’allais pas arriver avec Mike Kelley. J’ai évité ces artistes que l’on avait vu et revu quelques mois auparavant pour en montrer d’autres importants mais peu connus à L.A. comme Robert Overby, Robert Watts, Robet Kinmont, ou Alexander Singh de New York qui est français.

Inferno : Avez-vous produit des pièces ?

M.O.W. : Beaucoup de pièces ont été faites sur place. Vincent Lamouroux a fait un plafond qui ondule. Il y a deux hauteur de plafond et sa pièce lie un peu tous les espaces. A l’entrée de celui en croix avec deux ailes symétriques, il y a une guitare en croix de Jim Shaw. Certaines œuvres en rappellent d’autre dans d’autres parties des ailes. J’essaie de jouer avec des couches spatio-temporelles, sans le dire. Il y a un site Lost (in LA) où l’on peut voir les images de l’exposition. (http://lostinla.com)

Inferno : Seriez vous intéressé à reprendre la direction artistique d’une institution ?

M.O.W. : Pour l’instant il n’y pas vraiment d’endroit qui me fascine. J’ai envie, après le Palais de Tokyo, de consacrer quelques années pour des recherches et faire des choses que je ne pouvais pas faire en étant directeur d’une insitution. Ensuite j’aimerais reprendre la direction d’un musée.

Inferno : Quelle est votre vision du musée et de sa collection en regard d’un centre d’art ?

M.O.W. : C’est intéressant de travailler avec un but partimonial. Le centre d’art est toujours à la frange de l’événement. J’ai essayé avec le Palais de Tokyo d’avoir un programme qui raconte une histoire avec un début et une fin. Avec un musée, on a un étant donné.

Ce qui m’intéresse c’est de prendre une œuvre d’art, d’essayer de lui donner un maximum d’aura et d’interprétations, la mettre en jeu, réévaluer des artistes avec des couches spatio-temporelles que ce soit le futur ou le passé. Le musée n’a pas forcément l’œil dans le rétroviseur. Il entretient justement un jeu avec différentes couches spatio-temporelles plus fluides, consistantes et pertinentes que dans un centre d’art.

Inferno : Comme le Mamco qui conserve des traces successives de ses expositions …

M.O.W. : Christian Bernard dans son credo de départ a voulu faire une sorte de démonstration dans la facon de montrer les typologies de toutes les expositions possibles. Dans la rue, la collection, le cube blanc, l’atelier de l’artiste. C’est extraordinaire et possible dans la durée seulement dans un musée et non dans un centre d’art.

Inferno : Quelle serait votre collection idéale ?

M.O.W. : La collection idéale est celle qui casserait les catégories. Mon maître a été Jacques Hainart du Musée d’ethnographie de Neuchâtel où il a construit son travail avant de rejoindre Genève.

Inferno : Une collection idéale ne comporterait pas que des objets d’art contemporain ?

M.O.W. : Non, mais elle serait toujours centrée autour de l’artiste. Si Mike Kelley a collectionné les figurines paninis et qu’elles ont une importance pour son travail, un musée doit les montrer. Il avait organisé The Uncanny qui montrait des collections…
C’est une exposition indépassable en tant que curateur il a fait ce que je n’ai même pas imaginé faire.

La collection idéale serait d’inclure les processus et les archives des artises.. Et même les périodes. Si l’on doit pour les besoins de l’exposition montrer une oeuvre du moyen âge, ou l’œuvre d’un artiste biologiste, si cela fait sens, on doit pouvoir le faire. C’est le cabinet de curiostié de l’époque avec une consistance qui est le regard de l’artiste.

Inferno : Vous connaissez des musées de ce type?

M.O.W. : Non, aujourd’hui il y a beaucoup de tentatives dans les musées de mélanger l’art, le cinéma et le design. Le Musée Reina Sofia à Madrid le fait d’ailleurs très bien, mais cela reste le cinéma et l’art. C’est bien, mais ce n’est pas aussi radical que ce que faisait Jacques Hainart qui montrait une bouteille de Coca-Cola à côté d’un masque. Aujourd’hui il le referait ce serait normal, mais il y a vingt ou trente ans… Je me souviens lorsque je suivais ses cours en 1984-85 qu’il était revenu très fâché d’une exposition parisienne sur les années 50. C’était pourtant une exposition que tout le monde sacralisait et qui lui paraissait ratée. A un étage, il y avait l’art contemporain, à un autre étage l’art des années 50, et à un troisième le design des années 50. Ils auraient tout pu mélanger mais à l’époque ce discours ne passait pas alors qu’aujourd’hui cela participe de la monstration, John Armleder l’a bien compris.

Je pense qu’aujourd’hui on est à un point dans l’art contemporain extrêmement intéressant. On est allé très loin dans un credo, il a une reconnaissance sociale et c’est un point ou il va forcément se diffracter, se transformer en autre chose.

Inferno : Les rencontres entre ces différentes disciplines vont modifier les pratiques ?

M.O.W. : Non ce n’est pas dans ce qui va être produit, mais dans la façon dont l’art contemporain va évoluer dans la société, dans la reconnaissance qu’il va avoir. Je ne sais pas encore qu’elle forme cela va prendre, mais c’est très enthousiasmant, son spectre devient de plus en plus grand. Il inclut des artistes outsiders, ou l’art brut qui était complètement marginalisé. Aujourd’hui, plus besoin de l’étiquette « artiste » pour être dans une exposition, on peut être collectionneur de trucs loufoque. C’est génial, l’esprit créatif est davantage accepté et les barrières vont être repoussées. C’est mon espoir.

Cela peut aussi aller complètement dans l’autre sens. La partie visible de l’iceberg qui est le marché va peut-être aller encore plus loin au point que l’on en aura tous marre et que l’on fera autre chose. Mon credo, qui ne vaut que pour moi, c’est que l’art est avant tout un outil, une hygiène de l’esprit qui ne va pas changer le monde, mais qui permet de voir les choses non pas de manière différente, mais de manière plus acérée, plus distincte, débarassée des filtres qu’on veut bien nous imposer. J’ai été formé par la philosophie analytique, elle ne change rien, elle donne des outils pour comprendre avec quoi on s’exprime, cela donne juste des perspectives.

Inferno : Dans le concept de la « Chalet Society » vous avez convoqué la figure d’un poète ?

M.O.W. : C’est mon ancêtre, Saul Wahl Katzenellenbogen, roi de Pologne pour une nuit, un personnage qui a existé, mais ses prédictions sur la conscience poétique sont inventées. Avoir un ancêtre ancre la Chalet Society dans un passé de cinq siècles, elle n’est pas totalement lancée dans le paysage. Cela donne de l’amplitude et créer un lien narratif. Dans la pièce d’à côté je voulais installer un petit temple pour Saul Wahl Katzenellenbogen avec des artistes qui auraient offert des œuvres pour la conscience poétique, cela ne s’est pas fait…

Inferno : Quels sont les auteurs de science-fiction que vous lisez ?

M.O.W. : Je lis surtout Christopher Priest. Je travaille sur une exposition pour un musée, The Transported Man. Elle est basée sur une idée issue de son livre Le Prestige où tout est construit autour du tour de magie le plus incroyable du monde. L’histoire se passe en Angleterre, deux magiciens se font concurrence, l’un pense que l’autre use d’un truc et il part aux Etat-Unis voir le plus grand scientifique du monde, Nicolas Peslat qui lui invente une machine complètement loufoque. Le tour consiste à, sur une scène, prendre une porte, disparaître et, immédiatement apparaître de l’autre côté de la scène. Nicolas Peslat fabrique une machine qui au lieu de faire translater le magicien d’un endroit à l’autre de la scène le réplique…

Inferno : C’est le même principe de téléportation que dans le film de David Cronemberg « La Mouche »…

M.O.W. : Oui. Ce qui l’oblige à tuer tous ces doubles qui chaque soir apparaissent, avec un nouveau double qui se reproduit. Christofer Priest écrit beaucoup. Le Temps inverti est un livre absolument extraordinaire. La première phrase est plus forte que Marcel Proust : « J’avais atteint l’âge de mille kilomètres ». Ensuite il y a J.G. Ballard ou les polonais. Ils ont beaucoup écrits, dans les années 50, beaucoup de nouvelles. Ce sont des artistes incroyables, les mathématiciens les plus brillants du 20e siècle pour le cryptage. Lors de la Seconde Guerre Mondiale les machines allemandes ont été décryptées grâce à des clefs découvertes par les polonais. Un pays que l’on pensait totalement dévasté, sacrifié et qui détient un très haut niveau de recherche. On le savait déjà avec le cinéma dans les années 70.

Inferno : Comment allez-vous construire l’exposition à partir de ce concept ?

M.O.W. : Ce concept me permet de concevoir une exposition en trois volets. Ce sera un programme sur trois ans, comme ce que j’ai fait au Palais de Tokyo en six ans, avec un chapitre par année.

Le tour de magie est conçu en trois phases, un ensemble de trois expositions qui se dérouleront dans le temps, mais dans un même lieu. Je suis curateur d’expositions, mais je me définis plutôt comme un curateur de programmes. Au début, les curateurs faisaient les expositions avec des artistes sans vision d’ensemble. Une composition d’œuvres forme une exposition qui est devenu un médium à part entière. Ceux qui créent ce médium sont les curateurs.

En appliquant la même logique appliquée aux œuvre d’art, ceux qui font la composition d’expositions sont des curateurs de programmes. On peut aller plus loin, une composition de programmes définit la qualité d’une institution, d’un musée, d’un centre d’art, et donc, il faut aussi être un curateur d’institution. Avec la Chalet Society, j’essaie d’imaginer de manière créative ce que peut être une institution au-dela de l’identité d’un centre d’art, ou d’un musée. Je n’ai pas forcément de réponse puisque c’est une recherche, mais cela vaut la peine de se poser ce genre de questions.

Inferno : Ces programmes pourraient-ils aussi être commissionnés par des artistes ?

M.O.W. : Oui. Ce que je revendique, c’est le droit à la création. On pense qu’un curateur doit être scientifique, c’est sont travail. Oui, mais il doit le faire de manière créative. Mon diction culte est cette phrase de Jean-Luc Godard, un suisse lui aussi : « Ce sont les marges qui font tenir les lignes ». Il faut passer par les marges pour remettre en perspective et voir les choses de manières différentes.

Inferno : Quelles sont les productions artistiques dans le monde qui vous intéressent ?

M.O.W. : Il y a une dynamique en Amérique du Sud, au Brésil, Argentine, Pérou, Chilli et évidemment en Asie, c’est un cliché de le dire. Je me retrouve plus dans l’énergie, dans l’esprit de recherche de l’Amérique du Sud. En Asie il se passe des choses mais dans la partie la plus visible de l’iceberg, celle du marché. Cela n’empêche pas qu’il y ait de la recherche, des artistes, et ce sont eux qui ont peut-être raison, tout peut peut-être passer par le marché. Je ne sais pas, je n’ai pas la réponse.

Propos recueillis par Josiane Guilloud-Cavat

_________
* « J’avais atteint l’âge de mille kilomètres » : Le Monde Inverti (titre original : The Inverted World), Christopher Priest, roman de science fiction, 1974

** The Museum of Everything / Jusqu’au 31 mars 2013 / Chalet Society / Boulevard Raspail, Paris 7e / http://www.museumofeverything.com/ http://www.chaletsociety.fr/

***Lost (in L.A.) s’est close le 31 janvier dernier à Los Angeles : http://lostinla.com/

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1. Decrauzat & Carron

9. Mercier

3. Shaw

11. Weber

visuels :1/ M.O. Wahler © Francis Vernet / Marc Olivier-Wahler / Photographie Francis Vernhet 2,3,4/  » Museum of Everything », vues de l’exposition à la Chalet Society : Photographie Nicolas Krief (c) The Museum of Everything 2012 / 5,6,7,8 : exposition L.A. (LOST) : 5/ Philippe Decrauzat : Night, 2004 Wood, acrylic Collection Loevenbruck, Paris Courtesy Galerie Praz Delavallade, Paris / Photo: France Los Angeles Exchange (FLAX) / 6/ Mathieu Mercier : Plastic clamp, metal, Courtesy Blake Byrne Collection, Los Angeles / Photo: France Los Angeles Exchange (FLAX) 7/ Jim Shaw : Dream Object (Marnie, Laura & I were going to a choral concert. We lost Laura & Marnie kept cutting in line. At the head woman wore odd linen outfits & bagpipes passed, one played an unusual coffin bellows tambourine pipe…), 2004, Mixed media Courtesy Blake Byrne Collection, Los Angeles / Photo: France Los Angeles Exchange (FLAX) /8. Marnie Weber Detail : Rock Sheep Scarecrow, 2011Foam, wood, resin, acrylic paint, glass eyes / Courtesy of the Artist / Harvest Goblin Scarecrow, 2011 / Resin, foam, wood, acrylic paint, fabric, fake corn, glass eyes / Courtesy of the Artist / Photo: France Los Angeles Exchange (FLAX)

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