MIKE KELLEY AU CENTRE POMPIDOU

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Mike Kelley / Rétrospective / Centre Pompidou / 2 mai – 5 août 2013

Une centaine d’œuvres, des grandes installations aux ensembles plus intimistes, jalonnent le parcours sinueux, déstabilisant et subversif de la première rétrospective en France consacrée à Mike Kelley. Extrême érudition et trivialité, culture savante et culture populaire, grandes institutions d’art contemporain et scène musicale underground, voici les tensions qui rendent l’ensemble de ce travail sans concession envers la société actuelle, à proprement parler explosif.

Artiste incontournable de la Côte Ouest, Mike Kelley mettait brutalement fin à ses jours l’an dernier. Le Centre Pompidou accueille, avant le MoMA de New York, cette exposition placée sous le signe d’une énergie vitale foutraque, qui cherche l’abolition de toute hiérarchisation et le débordement, qui brouille les pistes et se joue des récits figés et linéaires. Au cœur de l’espace, la magistrale installation The Poetics Project, présentée à la Documenta X de Cassel en 1997, désormais dans les collections du MNAM, déploie sa force tentaculaire. Divers médias, peintures, sculptures, projections, se lancent des clins d’œil, se répondent dans une profusion de voix. Kim Gordon et Thurston Moore, musiciens emblématiques de Sonic Youth, Lydia Lunch, Alan Vega, Dan Graham, filmés lors de longs entretiens aux couleurs à dominante acide, animent cet environnement visuel et sonore vaste et déroutant. L’histoire confidentielle du groupe de punk rock The Poetics, fondé par Mike Kelley et Tony Oursler, en 1977, devient le point de départ d’une œuvre protéiforme qui nous plonge dans l’effervescence de la scène musicale underground, et déroule de multiples récits possibles d’une contreculture qui résiste aux fictions dominantes.

La complexe imbrication entre musiques populaires alternatives, arts et performance refait surface dans plusieurs endroits de l’exposition et se reflète dans des projets tel Plato’s Cave, Rothko’s Chapel, Lincoln’s Profile dont le versant performatif autour de la notion d’idole faisait appel au groupe Sonic Youth. Quelques années après, en 1992, la pochette de leur album Dirty était confiée à Mike Kelley qui l’investissait de ses peluches bancales et inquiétantes.

Son bestiaire un brin décati, usé, ses poupées rembourrées faites à la main et d’autres objets liés à l’enfance rampent sur les cymaises et s’étalent au sol de l’exposition du Centre Pompidou. La série Half a Man, qui d’ailleurs marquera la consécration de l’artiste américain, se situe à mille lieux du commentaire autobiographique et témoigne de la puissance conceptuelle d’un dispositif qui met en scène le choc entre la dimension affective véhiculée par ces pièces et les conventions rigides de la sculpture minimaliste ou du ready-made. Empathie et rejet, sentiments forts et contrastés qui polarisent ces objets à priori inoffensifs, ravivent la question de la mémoire refoulée. La création de souvenirs écrans, symptomatiques de traumas enfouis, irrigue les installations de la série Day is Done, fictions créées à partir d’images d’activités extra-scolaires (Extracurricular activities) de lycéens ou d’étudiants. Rires sardoniques, rengaines humiliantes ou encore commentaires placides de situations régressives remplissent une salle dédiée aux mécanismes sociaux d’apprentissage et de conditionnement, dont Educational complex – gigantesque maquette blanche constituée de la somme des établissements scolaires qui ont jalonné la vie de l’artiste – représente la coquille vide, sujette à un mutisme amnésique.

L’immonde, l’informe, le régressif sont quelques thématiques de prédilection qui émaillent le vaste corpus d’écrits laissé par Mike Kelley. Il faut rappeler que l’œuvre dérangeante du trublion américain est accompagnée par une soutenue activité essayistique qui lui confère une insoupçonnable consistance.  Foul Perfection, édité par John Welchman en 2002, dont un extrait est publié dans le numéro de juin de la revue artpress, témoigne d’une finesse d’analyse sidérante. A la lumière de ces considérations, les quelques pièces de la série Memory Ware interpellent au plus haut degré. Ainsi l’imposante sculpture SS Cuttlebone, énigmatique amas de matières, orné de graines et de breloques, qui n’est pas sans rappeler les objets de pouvoir des cultes africains, fascine avant tout par sa capacité saugrenue à susciter des projections mentales. Toujours dans la même série, Memory Ware Flat #18 et Memory Ware #48, les grands formats en deux dimensions qui intègrent et figent dans leur matière des petits objets trouvés, de la camelote et des bijoux en pacotille, mobilisent une nuée vertigineuse de micro-histoires, de souvenirs désuets, d’instants suspendus, dans des univers visuels miroitants qui nous font perdre pied.

Au détour d’une paroi, le parcours s’achève par une dernière histoire, culte cette fois-ci, qui se décline dans un ensemble de pièces de la série Kandors, inspirée par la ville mythique de Superman. Véritable espace transitionnel, cette salle placée à la fois sous le sceau de la fiction de super-héros, témoigne de l’effervescence laborantine et finalement de l’épuisement de toute tentative de représentation des contenus de la conscience collective.

Smaranda Olcèse

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Visuels : Vues de l’exposition au Centre Pompidou / Copyright Mike Kelley Foundation / courtesy Centre Pömpidou

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