« CE CONTEXTE », DE YAÏR BARELLI : A PART NOS ORIGINES…

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Ce ConTexte de Yaïr Barelli / Festival ACTORAL, Marseille / le 28 septembre 2013.

A PART NOS ORIGINES…

Etre ou ne pas être, cette inquiétude vient à qui hérite d’une histoire troublée dans la grande Histoire, là où se perd le fil, le sens du mouvement dans lequel chaque appartenance collective est née et devait nous mettre. Israélien, installé en France depuis 2008, Yaïr Barelli est malheureusement aux premières loges pour connaître de cela et c’est sans doute ce qui en fait, en plus d’un danseur contemporain pour entre autres Christian Rizzo (Yaïr Barelli était dans Une histoire vraie), Emmanuelle Huygh ou Marlène Montero Freitas, un performer voire un artiste plasticien qui signe des pièces et porte sa parole.

Ce ConTexte a été créé en 2010 et déjà plusieurs fois donné de Berlin à Valenciennes en passant par Grenoble, la Ferme du Buisson et d’autres. ActOral l’accueillait le 28 septembre dernier au KLAP Maison pour la Danse. Mais, conçu comme une performance où Yaïr Barelli maintient une marge d’improvisation au sein d’une structure écrite, elle se réactualise à chaque fois pour maintenir sa parole vivante. Yaïr Barelli accomplit là un travail d’interprète courageux des plus précieux, prenant le risque de se perdre, pour montrer qu’être c’est se chercher.

Être ou ne pas être, chez Yaïr Barelli danseur, se traduit dans le langage du corps par se tenir ou s’effondrer, se maintenir ou tomber dans la déréliction. C’est au début de Ce ConTexte qu’il pose le problème sans l’appuyer et avec humour – depuis les gradins qu’il descend les yeux fermés, tout en jouant sur le mot « maintenant » pour faire entendre « main tenant » et en tendant la main ou en s’appuyant aux spectateurs pour ne pas tomber. Ce ConTexte ne fait pas état directement de l’origine israélienne mais chacun comprend qu’elle est là, explosive, et elle est évoquée au moment de son déshabillage.

Il dit qu’en hébreu la racine du mot « vêtement » est commune à celle de « trahir » et en ôtant sa veste et en nous la présentant, il la dit provenir d’un voyage avec son père à Vilnius sur les traces d’origines juives polonaises – la veste est londonienne, précise-t-il. Si chaque Ce ConTexte varie selon le pantalon, la veste et le haut qu’il porte, le slip lui est chaque fois de la marque Delta acheté « chez moi », dit-il. Et il ajoute en étirant le tissu : « Là, ça fait un peu mal ». Là, chacun se sent regarder dans sa propre origine, dans son propre « chez soi ». L’image du sous-vêtement protégeant les parties sexuelles qui renferment les secrets de la génération et de l’appartenance collective comme chacun sait (de la famille à la nation qui l’inclut), est assez forte pour pudiquement faire signe.

Cette évocation par touches de l’origine israélienne, sur le mode intime plus qu’autobiographique, fait sentir comme le problème de l’origine est commun, et comme celui de l’identité israélienne ne fait que le caricaturer. Israël est bâti sur un mythe sans cesse trahi mais, par exemple, en France, le mouvement d’émancipation politique voire religieuse dans lequel la Révolution nous a mis n’est aussi qu’un mythe, comme celui de notre idéal de droits de l’homme ne serait-ce que parce que les crimes coloniaux se sont commis en même temps, nous mettant dans un double-bind, dans une position schizophrène.

D’où l’envie de devenir nu, qu’explore Yaïr Barelli. Mais alors, ce qui apparaît, c’est un corps qui ne se tient plus. Peu à peu, insensiblement, Yaïr Barelli entre dans un autre corps qui évoque une idiotie (au sens que donne Jean-Yves Jouannais à ce mot en art), qui glisse vers un pathos de plus en plus affirmé, qui perd toute drôlerie.

Une fois le slip Delta ôté, le corps a atteint sa charge pathétique maximale. C’est un corps qui chute au sol et qui, travaillé par un mal secret, se convulse et contorsionne, un corps qui se cherche une position, comme pour tromper sa douleur, comme dans une danse de saint-Guy – un corps qui n’a plus rien à quoi tenir ou se raccrocher, un corps qui crie ou geint de façon étrange, qui peut rappeler une forme de démence. Un corps dont le visage semble vouloir sortir de la tête, les yeux ronds et agrandis, la bouche ouverte et la langue pendante, en un masque qui évoque certains tableaux de Goya. Le tout au son de The ballad of a thin man de Bob Dylan, où s’entend « I’m not there ». Etre israélien, être français, être ceci ou cela, cela veut-dire être assignable en tant que tel pour répondre d’une Histoire collective nationale ? Mais que répondre de ce contre quoi je suis et qui a été commis sans moi, individu ? C’est à perdre la raison et, en tout cas, à rompre les liens avec son identité, à se délier et à ne plus pouvoir tenir à rien sinon à son propre corps. Suivant un fil ironique qui entretient une distance, un regard sur soi, Yaïr Barelli plonge dans le grotesque d’une folie, rendant possible de s’y reconnaître. Et surtout, au plus près de lui-même, il est moins en représentation que créateur d’une situation sensible qui nous atteint.

Ce ConTexte crée une structure prête à déclencher et recevoir les projections des spectateurs, des projections moins identitaires « qu’identitales ». Ce néologisme qu’il m’inspire pour donner à la question de l’identité moins son aspect totalitaire (via l’aspiration à une identité collective idéale, mythique), que l’aspect digital d’une identité qui se cherche à tâtons. Yaïr Barelli, quand il est dans les gradins, nous parle de la situation présente : celle d’une salle de danse, de cette salle-là où il se trouve. Il fait entendre L’après-midi d’un faune de Debussy, non pour le mythe chorégraphique de Nijinski, précise-t-il, mythe qu’il semble exécrer, mais parce que Debussy. Parce que cette musique est toujours vivante chaque fois qu’elle est ré-entendue, qu’elle est impropre à déclencher une fascination collective, qu’elle n’est qu’une œuvre d’art renvoyant à la solitude d’une écoute, d’une attention. Celle qu’il éveille chez nous en la faisant résonner et nous amenant à regarder la scène vide qu’il éclaire depuis les gradins comme un lieu de possibles, de projections imaginaires. Et il fait une expérience. Il montre un câble, et il dit : Un serpent. Mais le câble aurait pu être une rivière sinuant dans une plaine. Le serpent, c’est plus mythique. Yaïr Barelli se moque ici d’un certain théâtre qui joue sur la fascination voire l’émotionnel, quand lui, par son travail de présence, suit le fil d’une pensée qui s’énonce sensiblement dans une tension établie avec cet autre qu’est le spectateur.

Yaïr Barelli d’emblée désamorce le malaise propre à toute salle. Le malaise est non pas accru d’être souligné mais démasqué. Yaïr Barelle ouvre la porte d’entrée, pour rendre l’air « plus respirable » dit-il, après avoir parlé pour poser la situation de la représentation tout en la dénonçant comme fondée sur un semblant, ou sur le déni de la gêne qu’il y a à regarder des artistes se jeter en pâture sur scène dans le cadre d’un rituel particulier. Il dit son léger stress, son plaisir aussi de faire ça, sa position de pouvoir aussi qui, dans le territoire de la représentation, en fait le maître d’oeuvre. Du coup, chacun peut secrètement nommer ce qu’il ressent d’être là et insensiblement glisser vers une attention sensible, qui permet de se laisser entraîner au cœur de sa performance, vers cet effeuillage des couches de l’identité collective, symbolisées par les vêtements.

Dégagé et léger au début, Yaïr Barelli nous montre que dessous, couve une douleur sans merci. Il montre la friabilité du masque et sous le masque fait pour nous tenir, l’effondrement.

Nu, Yaïr Barelli grimpe aux cintres pour attraper une ironique grappe de raisin, se gavant d’un pampre comme un pauvre Adam simiesque. Non, il n’y a rien à trouver dans la nudité soi-disant originelle qui n’est qu’un mythe de plus. La seule façon d’émerger est de se relever, d’avancer à tâtons sur un fil, ce câble qu’il suit pour retrouver les vêtements qu’il a semés ici et là et se rhabiller. Des vêtements qui viennent de Londres, de Berlin, du Portugal, de Paris. Mais le slip, il ne le remet pas, car, dit-il, avec humour, il est trop loin. L’enjeu est de s’appartenir – se tenir à part.

Mari-Mai Corbel

http://www.actoral.org

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