TRIBUNE : ENTRE TEMPS… BRUSQUEMENT ET ENSUITE

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TRIBUNE : La XIIe Biennale d’Art de Lyon / Du 12 septembre 2013 au 4 janvier 2014

Entre-temps… brusquement et ensuite.

Le récit. Comment raconter une histoire ?  Se raconter l’Histoire ? Se Raconter des histoires ?

Explorer le champ narratif par mille entrées, par mille faisceaux d’éclairage ou d’obscurité. Puisqu’il n’existe pas une seule façon de raconter, celle des rhétoriciens politiques, marketing, médiatiques à des fins de suffrages ou statistiques.
Quoi raconter ? Comment faire ? Quel est le Corps du récit ?

Au thème de la XIIe Biennale, il s’agit surtout d’une rencontre inouïe avec la nouvelle génération. Un autre regard, une manière d’être et de voir qui enchante et sidère. D’emblée.

La plupart des artistes sont nés après 1970, dans un monde désenchanté où se brisaient des modèles pour qu’aussitôt on les regrette. On générait alors des Totems voués aux vieux modèles disparus et aux regrets éternels. On empruntait des raccourcis de l’Héroïsme au Mortuaire à des fins romantiques et romanesques. On usurpait jusqu’à sa propre identité pour un « je » détourné.

L’Artiste d’après-guerre s’héroïsait, s’érotisait. Son art pour prétexte, pour esclave servant le statut, le socle presque libidinal du penseur, du créateur. Cette répétition a fini par l’usure. L’esprit merchandising, l’œuvre marchande, veillant à sa rente de postérité, l’art finalement absent de sa vitalité, d’ouverture et de réciprocité.

[Posture tenace : croise-t-on, en septembre 2013, un Prix Nobel de littérature dans un Salon littéraire (>> l’écriture, une des figures du récit), qu’il pensera la récompense suffisante à le servir. Peu importe si son comportement est la dissonance de ce qu’il écrit. Récompense. Le reste finalement n’aura pas (eu) d’importance : il tient là son épitaphe.]

Tout finit, finalement, qu’il n’existe pas grand chose de crédible.
Oui, mais quoi, ensuite ? Quoi ?
Dans l’intervalle des épiques nostalgies, des postures à titre posthume, sont nés des enfants.
Ils ont grandi, ils sont là.
Il y a rupture tangible, palpable. Saturation des sutures. Les ressorts de célébrité, de mythologies antiques, contemporaines, l’anecdotique, cessent à défaut de stature.

C’est là une excellente matière pour quelque Chose à raconter.
Une excellente bonne nouvelle qui arrive par la jeunesse.
La XIIe Biennale d’Art de Lyon est une scène forte de l’émergence de la nouvelle génération, pas seulement artistique.

Qui sont-ils ?
Des femmes, des hommes cognitifs, instinctuels, sceptiques, cérébraux, rationnels, relationnels. Motivés par l’altérité véritable. Leurs parents ont su leur dire, sans mentir, les failles, les faillites. Ils savent les héros appartenir aux bandes dessinées. Ont un sens inné pour l’indulgence et l’amitié.

Cette génération sait qui elle est, elle ne ressasse pas son Ego. Elle connaît ses émotions, ses nerfs de réflexion, ses chemins de digestion. Son sexe lui appartient, son intégrité ne se justifie pas. Elle s’exprime clairement, sans verbiage. Elle usage la langue distinctement, a appris la polyphonie multilingue.

Elle ne porte pas de fardeau, pas de drapeau. Ces enfants ont grandi, précoces, d’autonomies, d’une liberté de libre-arbitre. Grandis du manque que génère le trop-plein, aussi, ils ont poussé les murs. Première génération qui ne réclame pas de comptes. Ces jeunes artistes sont avant tout des femmes et des hommes de leur temps ; ils campent la densité de leur génération : qui ne paye pas la ‘faute’ des aînés, qui ne s’excuse pas d’être née, ni d’être ce qu’elle est.
Pionnière, première, ses amitiés sont planétaires, sans frontières, elle a intuitivement accès à différentes ressources culturelles et narratives, elle côtoie les origines. De l’Histoire dont on lui dit qu’elle est issue, héritière, dépositaire, en décèle-t-elle les cohérences, les cohésions, les non-sens, les arrangements de l’Invention.

Sans procès.
Ils bousculent, renversent, destituent en douceur. Nés ici ou ailleurs, on ne leur fait pas avaler des couleuvres. Ils questionnent, s’interrogent, partagent et conversent.

Si être artiste, c’est (un peu) changer le monde, déranger le mobilier, ces jeunes talents expriment effectivement une vision des temps présents par des champs larges. Ils déplacent le centre, ils voyagent. Ils bousculent, pénètrent les nombrils, les agacent. Ils explorent l’Humanité, comment l’Homme décide d’en disposer, avec une acuité objective, cultivée, incrédule.

Véritable révolution sociologique.
Le récit. Le fil de la Biennale d’Art puise sa matière dans la réalité immédiate, actuelle, historique, encyclopédique, universelle. Elle évoque la confusion permanente entre virtuel et réel, la collision historique et récurrente entre ces deux dimensions : l’une tout à ses croyances spéculatives, nécessaires aux fantasmes, au déni de réalité, l’autre y renonçant, pour proposer, annoncer des évidences ubiquistes et visionnaires. Les pièces questionnent sur le tout-à-l’Ego, les comportements autophages, les vestiges cannibales, nourris d’amalgames, de haine, de scandales que l’actualité ne cesse de grossir au flux continu du temps réel : peu importe si la nature informative est juste ou pas, pourvu que le récit soit exclusif, spectaculaire.

Belle matière, pleine et entière, pour le Récit.

Par de nombreux vecteurs d’émission-transmission, selon qu’ils sont originaires de telle ou telle sensibilité, dans leur corps intime ou/et leur nationalité, les artistes exerguent le monde en dédramatisant, démécanisant, désacralisant les panthéismes. Ils revisitent la fabrication de l’émotion réactive, du suspense, du sensationnel, du fait divers. Dans les œuvres, on perçoit la corruption instrumentalisée, par l’image, par le mot, par le sens, par le son. On voit d’autres oeuvres, désincarnées d’affect, purement factuelles, radicales, à la source, presque légistes.

La XIIe Biennale nous invite à circuler, à explorer des œuvres où s’érigent et s’immolent les fabrications connexes entre mythes et réalités. Se télescopent l’imagerie qui renvoie au cliché, nous rappellent nos mausolées de pathétisme occidental, les vieilles gardes des peurs archaïques, rassurantes, même si elles sont inexactes, erronées ou justifiées par la bestialité. Les œuvres de la Biennale poussent à bout, distordent la dimension dévorante qui affirme encore la désolation, le chagrin, la culpabilité pour Economie de l’humain. Le malheur et la malédiction pour administrateurs de conscience et ressources d’Existence.

Et ce qui importe à l’homme en ce qui lui  « réussit » de le croire pour la nécessité du récit.
Son besoin de témoigner, de s’acquitter, de s’enrichir.

Riche pâture de l’actualité.

Dans nos tragédies contemporaines (l’un des cœurs du récit, le plus « photogénique »), le massacre industriel de vies humaines n’empêche pas d’autres massacres systématiques. Les nombreux morts de tel attentat, font par ailleurs des victimes collatérales en répliques.

Peut-on évoquer l’amour, la tolérance quand on saisit le visage « charismatique », ce fascinant faciès, de la haine ?…
Qui est la victime d’hier qu’elle devient tyran compulsif aujourd’hui ? Etc.
Ce sont toujours les mêmes questions puisqu’il s’agit toujours la même histoire.

On comprend bien qu’il n’existe pas qu’une seule valeur, qu’une seule couleur, qu’une seule hauteur de récit. Des millions d’individus et en chacun d’eux le Récit, exponentiel, ses natures, cruelles, réelles, belles, fictionnelles, mensongères, métaphoriques.

L’ethonographie du Récit se modifie.

La saturation des croyances et la connaissance du reste du monde mènent aux phénomènes de nouveauté : formes nouvelles de langages, d’autres façons d’observer, d’écouter, de raconter, requérant peu à peu une réalité objective, ses relativités universelles. D’autres fonctions de « dire », plus en matière, plus en mémoire (collective).

L’événement de cette XIIe Biennale d’art, c’est réellement la révélation de cette nouvelle génération. Sa maturité, son immanence, ce qu’elle récolte de ses rencontres, de ses voyages. Intelligible, indépendante, intelligente. Ces jeunes artistes sont la preuve que si la réflexion n’a pas d’âge, ni de trophée, il est possible d’être à la fois incrédule et soigneux de ce que le monde a à nous raconter. Puisque c’est, au fond, toujours la même histoire, quels que soient le talent du narrateur et la véracité des faits.

La nouveauté est également dans la liberté d’exprimer. Il n’y a pas la concession d’être prudent, craintif, d’être dissident, d’être souffrant, conscient/unique, rien ne (se) consacre au commerce des faux-semblants. Ils font corps avec leur art, à parts égales, polyvalentes, réciproques et conniventes.

Aucun ne se prétend Artiste : « ils ne sont pas que ça. »

Pour cette douzième session, au thème du Récit, une belle rencontre, confirmée, avec une génération revigorante, joyeuse, érudite, passionnante.

Une génération qui se présente, déjà.
Humblement, polie.
Préambule à tout récit.
Habituée à l’hospitalité, elle a la force de ses hôtes, aussi.

C’est la découverte et le partage avec des femmes, des hommes ; leur préférence d’être au monde avec curiosité, avec humour, avec respect et esprit.

Entre-temps… brusquement et ensuite.

A suivre.

Katia Jaeger

 

LA BIENNALE : Gunnar Kvaran, Directeur du Musée Astrup Fearnley à Oslo, Commissaire invité de la XIIe Biennale d’Art Contemporain de Lyon / Thierry Raspail, Directeur du Musée d’Art Contemporain de Lyon, Directeur artistique de la Biennale d’art Contemporain de Lyon / Nicolas Garait, Coordinateur artistique de Résonance / Abdelkader Damani, Directeur de projets Veduta.

La Biennale en cinq lieux :
La Sucrière 69002
Musée d’Art Contemporain 69006
La Fondation Bullukian 69002
Eglise de Saint-Just 69005
La Chaufferie de l’Antiquaille 69005

Programmation des événements :

Programme de l’Exposition Internationale /// XIIe Biennale d’art de Lyon et artistes 2013 : ici
Résonance, plateforme de la Biennale d’art en région Rhône-Alpes.
Plus de cent cinquante lieux en Rhône-Alpes.
Guide Résonance lieux et artistes : ici

La nuit Résonance : jeudi 23 novembre. Voir programme : ici
Veduta, laboratoire de création artistique. Voir programme : ici
 

Visuel : l’artiste Ryan Trecartin présente une installation vidéo à la Biennale.

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