ACTORAL : DEUX MISES EN LECTURE D’ANNIE ZADEK PAR HUBERT COLAS

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FESTIVAL ACTORAL : ANNIE ZADEK, MISE EN LECTURE Hubert Colas / LE CUISINIER DE WARBURTON Avec Isabelle Mouchard, Mathieu Montanier, Manuel Vallade et Lahcen Elmazouzi et NECESSAIRE ET URGENT avec Bénédicte Le Lamer et Thierry Raynaud / Vidéo : Patrick Laffont. Son : Etienne Fortin. Lumière : Fabien Sanchez. Assitante : Sophie Nordone

LE SOUVENIR PERDU

Annie Zadek bien accueillie après son premier livre en 1978 qui la fit comparer à Duras – ce qui était beaucoup – est retournée à une relative confidentialité. Ses textes ont toutefois fait l’objet de mises en scène théâtrales (Jean-Louis Martinelli, Christophe Perton, Pierre Meunier… ) et radiophoniques. Sans doute doit-elle son destin littéraire au fait d’une part d’avoir peu publié (une dizaine de livres), et d’autre part au genre de ses textes qui peuvent être tout à la fois récit, poème, théâtre, voire essai, sans être l’un seulement. Hubert Colas en donnant à entendre son écriture dans deux mises en lecture, l’une de son premier texte, Le Cuisinier de Warburton à Montévidéo et l’autre de son dernier de 2012, Nécessaire et urgent au KLAP Maison de la Danse, continue quant à lui sa réflexion sur l’écriture contemporaine et son passage à la scène.

Livre vivant. Avec Annie Zadek, Hubert Colas trouve une écriture qui se prête à être oralisée. Comme l’écrit Liliane Giraudon, « si, pour Annie Zadek, le texte est primordial, premier, originel, il n’en est pas moins la source de métamorphoses multiples tout aussi nécessaires : théâtre, radio, lectures publiques expérimentales conçues seule ou avec des artistes, sérigraphies, vidéos… ». Une écriture qui ne reste pas confinée dans le livre mais qui cherche à rester avant tout une parole. Il y va de la désacralisation de la littérature (du livre ou de l’écriture fétichisés).

Obsession. Les deux mises en lectures ont mis en regard comment cette écriture aux formes assez différentes et séparés de trente-cinq ans poursuit la même obsession, celle de la mémoire, du souvenir, du temps. Et ce qui frappe dans ces deux textes, tels qu’ils sont été dits, c’est qu’ils sont écrits d’une manière, en effet, qui évoque Duras – Duras qui faisait parler ce qui se tait. Le Cuisinier de Warburton comme Nécessaire et Urgent font entendre une voix intérieure taillée dans le silence, une voix qui suit cette temporalité particulière propre à la vitesse de la pensée ou du soliloque, au rythme jamais uniforme. La pensée avance comme chacun sait en faisant des boucles, des retours en arrière, des bonds en avant dans le rêve et la projection, et elle a ses trous comme ses fantaisies… On est là à l’opposé de toute littérature fabriquée, voire formelle.

Le second texte qui est une série de questions pourrait ressembler à un exercice stylistique. Mais loin de mettre en place une « batterie » sérielle, il n’est que la poursuite d’une pensée inquiète, que la poursuite d’une vision, celle d’une Pologne perdue, celle d’une origine dérobée. Il est vrai que les deux lectures ont été données par des acteurs qui savent qu’être sur un plateau veut dire trouver et installer son propre temps (cette vitesse de la pensée plus haut évoquée). Une question de sensibilité, mais aussi de courage devant le silence où il leur faut frayer pour dire, aussi devant la masse noire du temps qui fond sur eux – sans essayer de le devancer donc, et le texte est alors comme récrit par eux. Cependant, seuls, les acteurs ne peuvent rien ; il leur faut un imaginaire scénographique qui substitue à la banalité du temps ordinaire, un espace autre où cette temporalité intérieure puisse se déployer. Pour cela, Hubert Colas a conçu deux espaces instituant l’imaginaire de la lecture pour l’un et de l’écriture pour l’autre.

Lecture, écriture. Pour Le Cuisinier de Warburton, la grande salle toute noire de Montévidéo servait de surface de projection au texte, qui défilait en lettres ou blanches sur les murs ou noires sur le tapis de danse blanc – blanc comme une page. Les acteurs Isabelle Mouchard, Mathieu Montanier, Manuel Vallade et Lahcen Elmazouzi, chacun identifiable par une couleur de vêtement, devenaient des voix chacune à la tonalité différente comme discutant dans une seule et même tête, comme des humeurs diverses, dans une lecture mentale qui aurait été sonorisée. Ils ont joué avec une certaine virtuosité ne manquant pas d’humour. Le texte, empreint de romantisme noir (le titre l’annonce), s’y prêtait. Annie Zadek évoque un disparu, juif polonais, et une recherche presque à la Lewis Caroll tant l’on passe d’un thème à un autre sans s’en apercevoir dans des métamorphoses inattendues. L’histoire de la petite fille qu’un dentiste vampire édente pour procéder à un viol sexuel particulier, sertie au cœur du texte, brille comme un joyau rouge du fantasme.

J’entendis une manifestation de mots de l’imaginaire défilant pour sauver leurs droits à être, en 2013. Récit d’une errance dans un souvenir à faible consonance autobiographique (sinon par l’origine juive polonaise de Annie Zadek), Le Cuisinier de Warburton est d’abord un voyage dans d’anciennes scènes littéraires perdues. Impossible là de ne pas penser à Annie Le Brun, que pourtant Annie Zadek dit ne pas connaître, tant son écriture semble dédiés au crépuscule des mondes imaginaires, engloutis dans les abysses de la mémoire collective, n’émergeant plus que par débris ou ruines au beau milieu de notre temps rationaliste, ce grand aplatisseur.

Pour Nécessaire et urgent, Hubert Colas a mobilisé l’imaginaire de l’écriture. Bénédicte Le Lamer et Thierry Raynaud lisent debout à un pupitre avec les mêmes qualités que leurs camarades, mais devant un écran où est projeté le manuscrit de Annie Zadek qui ne défile pas ; les pages se substituent les unes aux autres. Le grain du papier, jauni, et les incurvations des lettres, rendent un effet organique, de peau presque sur laquelle le texte a été écrit. La proximité avec les spectateurs institue une intimité. Leurs deux voix, voix d’acteurs pourvus d’une vaste chambre d’écho intérieure, atteignent les spectateurs dans leur propre pensée secrète. Annie Zadek, là encore, interroge le temps, en des questions s’adressant à ses disparus, ceux qui avaient quitté la Pologne et à ceux qui y étaient restés et y avaient péri. Et cela d’une manière telle que c’est chacun qui s’interroge sur son propre passé, sur ce qu’il ne sait pas de son origine et qui tarabuste. Chacun retrouve, non pas ses propres questions, mais cette sensation d’une perte de soi, d’une déperdition, et avec, celui de sa propre profondeur occultée. Comme une vieille douleur alors se partage.

Obsession temps. Le temps chez Annie Zadek est l’objet d’une persistante méditation. Dans un entretien de 1990, elle disait (au sujet du Roi de la Valse écrit pour le théâtre) qu’il y avait un « souvenir inconscient », « pas un souvenir autobiographique, mais un souvenir commun », un fond commun du souvenir. Elle disait aussi qu’elle ne comprenait pas les dialogues au théâtre parce que dans la vie personne ne se répond vraiment, que lorsque l’on se parle, on se répond en écho et peu à peu, avec ce souvenir que l’on cherche et qui suinte de notre présence, qui affleure dans notre parole, que l’on se parle d’autre chose. Enfin, pour elle, le drame de l’écriture, liée à son déroulement chronologique linéaire sur la page était de ne pas pouvoir rendre compte de la simultanéité des temporalités dans notre parole. « On ne peut pas dire tous les temps en même temps » disait-elle, alors que dans la vie, ils sont ensemble – passé, présent, avenir – sous les modalités du souvenir, du fantasme, de la pensée et du rêve.

MARI-MAI CORBEL

Bibliographie complète sur ce lien : http://poezibao.typepad.com/poezibao/2013/04/poètes-annie-zadek.html
Entretien avec Liliane Giraudon en avril dernier :
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2013/04/entretien-avec-annie-zadek-par-liliane-giraudon.html
Entretien de 1990 plus haut cité :
http://www.ina.fr/video/LXD09005954
http://www.actoral.org

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crédits photos : Clémentine Crochet

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